Faut-il un nouveau « peyi lòk »?

Publié le 2022-07-15 | lenouvelliste.com

Des gens le disent, l’appellent, veulent en être. Des gens. On les a vus dans les rues, brûler des pneus, ériger des barricades. Ce sont des gens qu’on ne considère pas toujours pour ce qu’ils sont: des humains, ayant les mêmes droits que les autres humains. Le gouvernement de facto ne communique pas sur leur sort. Jamais un mot d’empathie. Jamais la reconnaissance de la responsabilité du pouvoir envers eux. Jamais les instances de communication du pouvoir ne communiquent sur la réalité que vivent ces gens, sur les morts violentes quotidiennes. Leurs vies, leurs morts ne comptent pas. Cela rentre dans le train-train quotidien. C’est la nouvelle norme. Pourquoi parler de quelque chose de normal, de convenu ?

Eh bien voilà. Si personne d’autre n’y pense, ne s’en préoccupe, eux, ils veulent vivre, ils en ont marre qu’on les assassine, qu’on les emprisonne dans des quartiers assiégés d’où ils ne peuvent bouger. Alors ils reprennent ce qu’on leur a plus ou moins laissé: la rue. Ils bloquent les passages. On trouvera quelqu’un pour les traiter de sauvages. Quelqu’un pour qui les peuples ont toujours tort de manifester, de ne pas la jouer gentil-poli-soumis…

Mais les gens, les humains qu’on a vus dans les rues mercredi, ils n’ont pas le cœur, ni le corps, ni le ventre à écouter ceux qui les trouvent violents. La violence, ils la subissent. La pauvreté aussi ils connaissent et la situation économique s’est tellement aggravée que la débrouillardise habituelle ne peut quasiment plus rien.

Ils ne sont pas les seuls d’ailleurs à se dire qu’il faut un nouveau « peyi lòk ». Des petits-bourgeois le disent, des gens des classes moyennes. Et pas tous des radicaux ni des gens ayant développé une conscience politique. L’évidence de l’indifférence sur fond d’impuissance du pouvoir vis-à-vis de la population, son incapacité de négocier sérieusement avec les forces de la société émettant des propositions, et sa non-présence comme insistance de gouvernement, son mutisme envers Haïti et sa précipitation dans la recherche des malheurs d'autrui pour aider tout ce qui n’est pas haïtien et qui souffre à pleurer, autant de choses qui ne peuvent que convaincre que seule une paralysie générale le forcera à agir en faveur de la population et du déblocage de la situation politique.

J’ai une amie avec laquelle nous évoquions le roman de Saramago, « La lucidité », dans lequel les lumières de la ville s’allument au moment du départ furtif d’un pouvoir dont personne ne voulait. Le pire qui puisse arriver à un pouvoir est de trop traîner. Quand on pousse une population à bout par l’inaction, le mutisme, la légèreté devant l’inacceptable, la seule visibilité que l’on finit par obtenir c’est celle d’un départ dans la honte et la débâcle.

Faut-il un autre « peyi lòk »?



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