Disque : CD / nouveauté

‘‘ Mon Général Soleil, mon Kamoken’’ : un hommage du tonnerre de Keb

Publié le 2022-07-04 | lenouvelliste.com

Le choc et l’étonnement sont forts chez nous. Nous sommes abasourdis, nous n’en revenons pas. C’est tout simplement inouï.

Disons-le tout net et d’entrée de jeu : l’œuvre conçue et réalisée par le chansonnier et interprète engagé Kébert Bastien, dit ‘‘Keb’’, en hommage à l’écrivain marxiste et au résistant Jacques Stephen Alexis, pour commémorer le centenaire de sa naissance, est la plus hardie des réalisations, la plus formidable des entreprises, la plus enthousiaste des marques d’admiration, de révérence de la postérité envers ce grand aîné des écrivains et activistes modernes haïtiens, adeptes du marxisme-léninisme.

Ce projet a été pensé de A à Z. Il a été mûrement réfléchi, élaboré sur une longue période avant sa finalisation : c’est évident. Pas de marques de précipitation. Il porte la griffe d’un universitaire, lui-même engagé, bien encadré de conseillers, d’amis et de collaborateurs.

                                                      Vue panoramique

Kébert Bastien mêle chants et déclamations à travers ces 15 pistes. Il est le chanteur et le diseur en titre, mais cède volontiers la parole et la voix à d’autres amis comme : Jean Dominique, Farah Joseph, Bernard Lagier, Alicia Taylor, Angela Alves, Tchadensky Jean-Baptiste, Jean Durosier Desrivières, Katiana Milfort, Ricardo Boucher.

Les thèmes, clairement indiqués par les titres, sont extraits des principales œuvres du romancier, conteur et épistolier : ‘‘L’espace d’un cillement’’ ‘‘Compère général soleil’’, ‘‘ Romancero aux étoiles’’ ‘‘Les arbres musiciens’’ ‘‘Lettres françaises’’ ‘‘préface à la Montagne ensorcelée’’ de Jacques Roumain, « Lettre à Duvalier » « Extrait de ‘‘ Le léopard’’ dans « l’Etoile absinthe. »

Le CD est remarquable par sa variété rythmique et la flexibilité des tempos : bossa-nova ; ‘‘beats’’ pop ou RNB en ballades, médium ou ‘‘fast’’ tempos ; mélange d’arpèges folk et de méringue traditionnelle haïtienne suivie du ‘‘konpa’’ ; ‘‘rara’’ et ‘‘rabòday’’, méringue populaire de type C  ‘‘démonte moulen’’ ; mélange de reggae et de rock ralenti mais accentué ; ‘‘kongo payèt’’ et ‘‘ Kongo’’ ‘‘Zarenyen’’ ; ‘‘petwo doux’’ dans ‘‘respè’’. Alternances et coupures rythmiques dans ‘‘ À tour de rôle ».

Un bouquet de mélodies en majeur, quatre musiques en mineur. Une à deux modulations et transpositions ascendantes d’un ton ou d’un demi ton préparées par ‘‘breaks’’ d’accords.

Des harmonies qui font le consensus des oreilles sans être platement consonantes. Elles sont moyennement tendues. De rares harmonies de passage et altérées par la guitare (comme dans les arpèges de guitare au début de ‘‘Lettre à Florence’’). Une ou deux ponctuations ou ‘‘breaks’’ d’accords très tendus (Cadences harmoniques de conclusion, sortes de... ?  Ou encore de... !) Commentaires, introductions, solos de guitare, de claviers, de basse, de percussion, de flûte.

Une instrumentation de base suffisante et fonctionnelle : choristes, batterie, basse, guitare, percussion, claviers ; avec un saxophone soprano, une flûte traversière, une flûte vodou, un tambour, invités sur une à trois pistes. Arrangements suffisants, essentiels et fonctionnels, concoctés par Keb, David Casséus et Négot Dezil ; bons ‘‘backgrounds’’ où figurent parfois boucles, ostinatos et riffs. Arrangements de style rythmique prédominant, cependant avec quelques traits mélodiques ou répliques marqués en background. Quelques comblements de guitare ou de clavier.      

                                                Présentation    

On pourrait s’arrêter là par paresse, après cette synthèse et ne pas pousser loin notre exploration. Ce serait veule de notre part. Il y a là quinze pistes intéressantes dont il faut parler inévitablement.

‘‘Onè’’. Sur un fond de bruits de vagues, de chants espagnols ou cubains lointains, d’un fragment de ‘‘son cubano’’, la voix de Jean Dominique lit ce qui ressemble à une lettre d’adieu, un testament du ‘‘Kamoken’’, avant son embarquement et la rencontre de son destin au Môle Saint-Nicolas

« Lettre à Florence, extraite de '' l’espace d’un cillement ''. Introduite par les arpèges de la guitare électrique soutenant le saxophone soprano de Ricardo Lafond. C’est, ensuite une bossa-nova très accentuée, aux balais de la batterie, vigoureusement. Tendresse du père envers sa fille. C’est en majeur, chanté et déclamé. Chœurs de tendres onomatopées. Bon solo de piano de Jephté Ruben.

‘‘J’aime ce pays’’ extrait de ‘‘Compère Général Soleil’’, chanté audacieusement en style de refrain et couplets. En majeur. En forme de demi-ballade ‘‘pop-rock’’ ou même RNB, avec une batterie énergique et percussive. Solo de guitare.

‘‘Tatez-o-flando’’ conte haïtien, comique et barbare, extrait du « Romancero aux étoiles. C’est en majeur, chanté et déclamé. Au début les arpèges de guitare sous-entendent les genres de la ballade et de la méringue de type B, puis la chute est un franc ‘‘Kompa dirèk’’, Refrain : « Quel est mon nom ? » Tout sauf ‘‘Tatez-o-Flando’’ (on dit aussi ‘‘Tatez-o-Flingot).

‘‘Keb’’ n’a pas perdu le goût de la provocation. Dans ''Ils nous ont fait mal'', en forme de ballade ''pop'' assez lente, en majeur et chantée par Farah Joseph, il nous raconte ou plutôt il met en scène, la séance d’amour lesbien entre la ‘‘Niña Estrellita’’ et une autre prostituée, extraite de « l’espace d’un cillement » et du « Romancero aux Etoiles ». Les amateurs du genre, peuvent se lécher les lèvres, les yeux brillants d’excitation. Je pense à des morts (un médecin et un chanteur) très friands de saphisme. C’est une belle ballade en vérité, une jolie mélodie commentée superbement par le bassiste David Casséus dans une improvisation chantante. Déclamation finale de ‘‘Keb’’, moralisant les hommes.

A tour de rôle extrait de ''L’espace d’un cillement'' est un succulent ‘‘rara-rabòday’’ avec ‘‘breaks’’ et cassures en rythme ‘‘pop’’ en guise de refrain. C’est le premier des morceaux en mineur sur le CD. Cela parle des tribulations de la Niña Estrellita et de ‘‘ELGAUCHO’’ Del Caribe, le mécanicien. Magnifique ‘‘ostinato’’ de la basse évoquant nos vaccines. Il y a aussi le ‘‘riff’’ de la guitare saturée (bout de phrase répété 3 à 4 fois) et le solo de guitare sur l’ostinato de la basse. Ah ! le chœur est formidable.

« Je suis communiste », profession de foi déclinée par Keb, sur un fond d’accompagnement constitué d’une boucle d’arpèges en mineur à tensions modérées et d’un piano timide. Propos en boucle également ou enfin presque ; c’est en mineur avec un rythme pas très affirmé. C’est extrait de ‘‘Compère Général Soleil. Salut musical au passage, au commandant ‘‘Che Guevara’’

« Madichon » chœur, chant et déclamation sur un rythme sensuel de ‘‘kongo payèt’’. Texte en créole, traduit de ‘‘Les arbres musiciens’’. En majeur. Imprécations sur qui - un prêtre sans doute- sur qui s’attaque aux « loas ». Le chœur « ‘‘Aya bombé’’, Eya, Eya » est entrainant. Le refrain, « Gade m M’chita, chita M… » de même.

« La belle amour humaine », extrait de ‘‘ Lettres françaises’’. Vœux généraux et politiques du grand écrivain pour la nouvelle année 1957. Hélas ! Haïti devait déchanter. Que d’illusions ! Une campagne électorale violente se terminant par l’élection frauduleuse du rusé et satanique Dr François Duvalier. Rythme joyeux de rabòday ou de méringue ‘‘C’’. Flûte de Ricardo Gilot.

« L’homme lumière’’, extrait de ‘‘Les arbres musiciens’’. Beau rêve dit en majeur sur une curieuse alliance de Reggae et de Rock superposés.

« Fédération Caraïbe ». Une bossa-nova en mineur pour rappeler qu'Haïti est le berceau du panaméricanisme et pour convier à l’union solidaire des peuples de la Caraïbe. Refrain de Keb. Dits de Bernard Lagier (Guadeloupe), Alicia Taylor (Jamaïque) et Angela Alves (Uruguay). Bon solo de conga de Cisco Lafrance avant Angela Alves.

« Les peuples sont des arbres », extrait de la préface à la ‘‘Montagne ensorcelée’’ de Jacques Roumain, sur rythme rapide d’arpèges et de RNB énergique, mélange de pulsations ‘‘ternaires’’ et ‘‘binaires’’. Déclamations de Tchadensky Jean-Baptiste, de Jean Durosier Desrivières et de Keb.

« Vanyan » extrait de la ‘‘lettre à Duvalier’’. Bien introduit par un blues cité de ‘‘Billie Holiday’’, des coups de feu, un fragment de cette missive impertinente au président de la République en 1961. Katiana Milfort en donne sa version. Le ton de la diseuse ne nous convainc pas trop : il manque de superbe, d’orgueil, et est même par endroits suppliant ou pleurant. Jacques Alexis était, plutôt plein de panache et d’arrogance.

« Le Kamoken », extrait de « Le léopard » dans « l’Etoile absinthe ». David Casséus fait des broderies avec sa basse sur un air que l’on croit reconnaître : c’est l’air folklorique « gede zarenyen » que chante d’abord ad lib, récité, et non-pulsé, ‘‘Keb’’ accompagné par piano, guitare et les cymbales de la batterie. Après cette exposition, le rythme ‘‘Kongo Zarenyen’’ est introduit pour chanter normalement la chanson traditionnelle. Elle est suivie d’une déclamation à la gloire du kamoken, par ‘‘ Keb’’ et Ricardo Boucher.

« Respè » musique vaudou flûte-badjo

                                                        Crédits

Keb (chanteur, compositeur et diseur) ; Ralph Alfred, Hadler Chéry, Fameuse Maud, Cinthia Michel (choristes) ; Joshua Alcius (Batterie) ; Sardau Francisco Lafrance (‘‘Cisco’’ ; percussions) ; Jephté Ruben (claviers)

Arrangements : David Casséus (basse), Keb, Négot Dezil (guitare)

Artistes invités : Ricardo Lafond (Sax, piste2) ; Farah Joseph (chant, piste5) ; Jackson Duplan (piste8, tanbou) ; Ricardy Gilot (Flûte, piste 10) ; Vodou Flûte (piste15)

Diseurs : Jean Dominique (piste1) ; Bernard Lagier, Alicia Taylor, Angela Alves (piste11) ; Tchadensky Jean-Baptiste, Jean Durosier Desrivières (piste 12) ; Katiana Milfort (piste13) ; Ricardo Boucher (piste14)

Un travail de pro Keb ! Dans nos médias, un tel travail devait être vulgarisé pour porter le public à la culture ce qu'il y a de meilleur chez nous. 

                                                                                 

Roland Léonard
Auteur


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