Livres en Folie

Louis-Philippe Dalembert, Noires blessures

Publié le 2022-06-29 | lenouvelliste.com

« Le roman est l’histoire éternelle du coeur humain. L’histoire vous parle des autres, le roman vous parle de vous », dixit Alphonse Karr, un écrivain français du XIXe siècle. On se retrouve d’une manière ou d’une autre dans les romans de Louis-Philippe Dalembert. Noires blessures en est une preuvre. Paru en 2011 aux Éditions Mercure de France et repris en 2012 par les Éditions Ami-Livre avec la courtoisie de la Fondasyon Konesans ak Libète (FOKAL), ce roman peint, comme l’a si bien dit Yahia Belaskri, « l’ambivalence de l’être humain, ni noir, ni blanc, blanc et noir ». L’histoire se déroule autour de deux hommes que le hasard a réuni : Mamad White, un noir au destin raté et Laurent Kala, un blanc  assoifé de vengeance.

Destin raté

Mamad White, originaire de l’Afrique subsaharienne, a connu une enfance difficile. Benjamin d’une famille de sept enfants, il a grandi sans son père. Une absence qui  pèse lourd dans sa vie, surtout pendant l’enfance et l’adolescence. Sa première noire blessure. « Je n’ai pas connu mon père. Il est mort sept mois après ma naissance. À croire qu’il attendait ma venue au monde pour tirer sa révérence. » (page 25)

Malgré la précarité socio-économique que connait la famille White, Mamad est le seul de sa fratrie à mettre les pieds à l’école avec deux ans de retard par rapport à l’âge normal. Le trajet se révèle difficile, — mère vendant des fripes pour subvenir aux besoins de la famille, difficulté à payer les frais de scolarité à temps, école se trouvant à une dizaine de kilomètres de la maison de Mamad, ce qui l’oblige à faire le parcours à pied tous les matins, l’estomac vide — mais Mamad doit persévérer. Il a toute une famille qui compte sur lui. « Très tôt, j’ai compris ce que signifiait être l’élu, la fierté du clan, aller en classe à la capitale, être le seul capable de déchiffrer la prose de l’administration, plus récalcitrante que celle de la Bible de Tonton Mapasa…, celui dont la mission consiste à sauver le reste de la famille, à le sortir de la gêne…très vite aussi, j’ai su que je n’aurai pas le droit de faillir. » (page 42)

Malheureusement, le destin avait décidé autrement, Mamad ne réussit pas à terminer ses études. Il échoue aux examens d’entrée au lycée. Devenu homme, le voilà réduit à un simple domestique, le boy de M. Laurent.

En quête de vengeance

M. Laurent, Laurent Kala, a aussi connu une enfance malheureuse. Père absent. Mère distante. Toujours de mauvaise humeur. Son père, particulièrement attentif à la cause des Noirs, a succombé des suites de blessures à la tête au cours d’une manifestation de protestation en France contre l’assassinat de Martin Luther King. L’enfant qu’il était à l’époque a créé et conservé dans sa mémoire l’image des coups de matraque d’un CRS, un grand Noir baraqué qui s’était acharné sur son père selon ce qu’avait rapporté un compagnon manif témoin de la scène.

Cette noire blessure a créé en Laurent une grande méprise pour les Noirs. Ce dégoût l'a arc-bouté à un sentiment de vengeance qui l'aura transformé en l’opposé de son père humaniste, c'est-à-dire en un véritable bête féroce et sanguinaire. Voilà que le destin le conduit en Afrique Subsaharienne où il fait la rencontre de Mamad White qu’il emploie comme son boy. Là-bas, il travaille pour une ONG qui milite pour la protection des animaux en voie de disparition.

Comment vivre avec quelqu’un qui rappelle tant une vieille blessure incurable ? Mamad ressemble tant à ce type, ce CRS, ce grand Noir baraqué qui avait assassiné son père. Même si Laurent n’avait jamais rencontré ce meurtrier, le garçon en lui avait réussi à créer une image de cet assassin à partir des témoignages. Et cette représentation mentale le hantait furieusement. La nuit, dans ses cauchemars, il voyait courrir après lui le bourreau de son père.

Un soir, Laurent surprit Mamad en train de voler des courses pour les donner à sa maîtresse. Il saute sur l’occasion pour entamer sa vengeance. Il se met à frapper Mamad. Il le frappe, frappe encore et encore jusqu’à recouvrir son corps de noires blessures.

« Noires blessures » de Louis-Philippe Dalembert est un roman bouleversant, un ouvrage à lire et à méditer.

DALEMBERT Louis-Philippe, « Noires blessures », 221 p. éditions le Mercure de France,  Paris, 2011. 

Marie Juliane David julianedave@icloud.com
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