Interview

Wébert Charles : « C’est parce que la poésie nous ramène à quelque chose d’originel qu’elle nous plait »

Le poète, critique littéraire et éditeur Wébert Charles, après un long moment de silence, publie un recueil de poèmes aux éditions Unicité (France) sous le titre « Tous les arbres ont un trou dans la gorge ». Nous avons rencontré l’auteur autour de son livre et de sa conception de la poésie.

Publié le 2022-06-14 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste (L.N) : Wébert Charles, votre dernière publication poétique remonte à 2013. Vous vous êtes par la suite concentré sur la critique littéraire et sur l’édition. Pourquoi nous revenir près de 10 ans après avec un recueil de poèmes ?

Wébert Charles (W.C) : Je me rappelle qu’un journaliste avait posé cette question à l’écrivaine Evelyne Trouillot qui avait répondu à cette époque de manière générale « que la littérature ne pardonne pas des infidélités ». Je pense que la poésie est une exception pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’un poète, même s’il embrasse d’autres genres, finit toujours par produire de la poésie car la poésie est peut-être le seul genre littéraire qui sait, avec aisance, se débarrasser du carcan du formalisme. La poésie n’est pas une forme, c’est un discours. J’ai tenté, surtout en faisant la récension d’œuvres poétiques, de restituer dans le texte critique le discours poétique. Je me suis posé pas mal de questions sur la posture du critique littéraire face au poème. Comment entrer dans le poème dans une posture de critique littéraire ? Tout discours sur la poésie n’est-il pas condamné à être poème ? Le poète argentin Roberto Juarroz fit dire à Novalis que « la critique de la poésie est une absurdité ». Je dirai que pour sortir de cette absurdité, il faut entrer dans le poème. Être poète.

Une autre raison non moins importante, pour moi qui est même essentielle, est que parfois le poète vit une expérience poétique initiatique à la limite mystique. Le poète se plait beaucoup à contenir son poème. Je vous assure que cela apporte une jouissance inouïe. De contenir et de ressentir l’effet du poème en l’empêchant de sortir. C’est ce que j’appelle contenir le poème.  Bonel Auguste me disait il y a quelques années déjà qu’avant d’écrire un poème, il l’a déjà dans sa tête. Imaginez l’effet que cela fait de se promener avec son poème dans sa tête, parfois de rire sans raison, de ressentir l’émotion, de vivre des émotions inédites… Et il faut aussi se rappeler que personne ne cesse d’être poète en arrêtant de publier. Car, bien souvent, il est dans cet état jouissif. Davertige a passé sa vie à ressasser son œuvre, Farah Martine Lhérisson a fait un livre absolument exquis en 1995, « Itinéraire zéro » et jusqu’à sa mort n’a publié aucun recueil de poèmes. Nous pouvons également prendre l’exemple du poète Marc Exavier qui a longtemps vécu dans cet état jouissif que j’appelle l’expérience poétique qui est quelque chose d’absolument mystique et fantastique.

Le poème apporte un élément important au monde

L.N : Tous les arbres ont un trou dans la gorge : qu’essaie de dire ce livre qui parle beaucoup d’exil, de « rêves avortés » et de « sourires posthume » ?

W.C : Vous savez, je suis un poète lyrique. Je pense tout bonnement que le poème n’a aucune ambition de dire, mais plutôt de faire sentir. « Tous les arbres ont un trou dans la gorge », n’est pas un livre sur les arbres. Certains lecteurs ont été déçus, car pour eux ils allaient lire un livre de sensibilisation à l’écologie, aux changements climatiques. Mais que voulez-vous ? Je suis un poète. Il ne faut pas que les poètes prennent la place des essayistes. Je ne dis pas que le poète a une vision désintéressée du monde, au contraire. Je pense que le poème apporte un élément important au monde, je dirais même à la science. Le poème, la littérature de manière générale, loin de dire le monde, nous en donne la saveur, les émotions. Le poème est de l’ordre du sensible. Le poème éveille des sentiments. Quand on tombe sur un vers formidable dans un recueil de poèmes, ce n’est pas parce qu’il est formidable en soi, c’est parce que le texte éveille en vous quelque chose d’intime. Le lecteur arrive devant le poème avec un bagage de sentiments, je ne dirais pas refoulés, mais de sentiments dont ils ne soupçonnent pas l’existence. Et le poème essaie de faire remonter à la surface ces sentiments. Parfois, on aime sans raison les mêmes vers, les mêmes textes… c’est peut-être parce que la poésie nous ramène à quelque chose d’originel qu’elle nous plait. 

Dans ce livre, pour revenir à la question, j’essaie de dire des sentiments ou si vous voulez des émotions que les lecteurs reconnaitront, ressentiront, du moins j’espère.

L.N : C’est-à-dire que la poésie n’est pas quelque chose d’hermétique ?

W.C : Absolument pas ! Je suis contre la poésie qui fait des images qui ne nous parlent pas. Mon ami poète Coutechève Lavoie Aupont a parlé dernièrement des poètes « pwent tete », pour parler des poètes qui font des images absolument extravagantes, avec des mots ronflants, qui seraient, par essence même, poétiques. Non, le poème doit déclencher des émotions, des sentiments, donc très accessibles. Le poème doit faire sentir ce que la science ne permet pas de faire sentir.

Propos recueillis par Claude Bernard Sérant
 



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