La Revanche des Sous-Doués de la Gent

Publié le 2022-04-22 | lenouvelliste.com

Robers Dolciné

On peut dire d'un pays qui se meurt et dont nul ne sait la vraie cause du trépas que c'est un pays qui n'a jamais existé. Haïti est en train de mourir. La bande qui doit lui soutenir la mâchoire a déjà été mise en place. Il est bruit que certains savent déjà la date des funérailles et qu'une grande pile d'audienceurs ont déjà été choisis pour animer la veillée. Même les pleureuses ont déjà reçu leur paie pour qu'au moins l'on puisse entendre des cris tout au long du cortège jusqu'au cimetière.

La messe, dit-on, sera œcuménique: prêtres catholiques, pasteurs protestants, vodouisants et athées viendront asperger le cercueil de leurs baves hypocrites. Ils enfileront leurs soutanes et leurs redingotes pour la grande cérémonie d'adieu à ce pays qui sut pourtant si bien se battre contre les étrangers, ses maîtres blancs, pour acquérir son indépendance, mais qui n'a pu rien contre le virulent venin d'opportunisme de ses propres fils. Ceux-ci ne se sont donné d'autres objectifs dans la vie que de venir à bout de leur chère maman. Elle est une pestiférée à leurs yeux. Ils ont développé une certaine aversion à son égard: a) ne constituant que le tiers d'une île, elle trop petite pour donner libre cours à leur cleptomanie; le gâteau n'est pas assez grand pour satisfaire adéquatement la gourmandise de ces fieffés gourmands; b) elle ne forme qu'à peine le 5e d'une vraie république, aucun des trois pouvoirs ne fonctionne, Platon a longtemps jeté l'éponge, c'est Machiavel qui semble régner en maître, mais depuis quelque temps il veut céder la place à Joseph Proudhon (connu comme le père de l'anarchisme); c) confuse, elle n'est pas tout à fait un pays, encore moins une nation, peut-être devons-nous admettre avec la rage au cœur qu'elle n'est en somme que la "gabegie" d'un grand échec.

La messe, dit-on, sera œcuménique. Aucune pompe. Elle sera inhumée comme une invalide au cimetière des Bossales. Ceux qui l'ont ruinée en dilapidant ces richesses ne verseront point de larmes. Au contraire, ils se sont donnés rendez-vous pour de grands coudiailles (masc. chez F. Hubert). Seules les pleureuses en deuil suivront le cortège et excelleront à feindre désarroi et tristesse tout au long du parcours. Certains battront des mains. Ils se féliciteront de s'être débarrassés de la p*te, cette répugnante terre qui s'appelait hier encore la perle des Antilles.

Comment en est-on arrivé là ? À quel point sa maladie était-elle incurable ? Était-ce un cancer ? Durant combien de temps en a-t-elle souffert ? Vous dites qu'elle était née avec ? Pourtant elle a soufflé si fort du lambi de la liberté. Elle se blessa les lèvres de fer contre le "vaksin" (clairon de rara) de bois de la justice. Elle ne fléchit point les genoux et ne baissa pas le front devant les menaces incessantes de la misère ou les tortures psychologiques du désespoir. Elle opposa aux soulouqueries de Faustin, de Nord Alexis ou d'Antoine Simon la clairvoyance d'un Dumarsais Estimé. Sa fabrique d'êtres vivants semble n'avoir donné que des excréments (rejets), des demis-hommes, des moins de la moitié du quart moral des salauds, pourtant, ce n'est pas vrai du tout.

Mais le constat est clair, nous avons échoué après avoir foulé aux pieds les acquis de 1804 et galvaudé nos moindres efforts vers le progrès au cours de notre tumultueuse histoire, aujourd'hui nous nous sommes armés de piques et de pelles et travaillons durement à creuser les poubelles de notre pseudoscience du mal-être et un peu plus les bas-fonds du dénuement et de l'ignorance.

Cependant tout n'est pas encore perdu. Le miracle est possible. La descente aux enfers a été fulgurante. Nos choix de leadership et de vision, catastrophiques. Nous n'avons rien à montrer deux cents ans après, en termes de dignité et de progrès socio-politico-économique qu'un vieux carnet rongé par les rats qui laisse entrevoir une colonne de zéros et de mentions d'absences. Car à l'école du monde, classe: Caraïbes, cours: "Comment fonder une nation", Haïti, dyslexique hautaine, se prélasse seule encore en dernière position se contentant de ronger ses doigts. Elle fut absente la plupart du temps, se rendit au carnaval, grouillait ses reins dans des danses lascives au lieu de faire ses devoirs. L'élève a complètement échoué et sa réhabilitation devra commencer par une déséducation, étape incontournable, s'il faut travailler à sa rééducation.

Le champ est dur à travailler. C'eût été un bonheur si l'aire ne fut qu'un merveilleux désert. Elle ne l'est pas. C'est un amas de boues, de piquants, d'immondices et de matières fécales de toutes sortes qui jonchent ses moindres recoins. En vain songeons-nous à bâtir ; futile, tout plan de construction. Il nous faudra œuvrer à un nettoyage total. Nous devons penser à un clean-up profond. Une véritable remise en question. Nous sommes d'ailleurs experts à incendier. Pour un cric ou pour un crac nous mettons feu à nos propres vies. Pyromanes suicidaires metamorphosons-nous en bourreaux du mal. Utilisons notre propension à la destruction pour en finir avec nos diables Ignorance, Pauvreté et Misère et livrer un combat sans merci contre le mal qui nous tient captifs de la saleté, de la résignation et de la stagnation. Faisons d'autres 1804 et 1986. Mais cette fois-ci, que notre rage s'acharne contre les bactéries du sous-développement et le virus de l'endettement.

Pris, comme nous le sommes, dans l'engrenage de notre auto-destruction, seule une approche à la fois systémique et systématique, un cheminement patient, éclairé en tous points de vue, nous emmènera vers l'objectif final; sinon d'un pays riche, du moins, d'un pays moins pauvre ou, pourquoi pas, non-pauvre, conscient de ses potentiels, capable de gravir les échelons du progrès, non comme un clochard ou un estropié que l'on doit soutenir à chaque étape de son pèlerinage de peuple libre dans les méandres de la démocratie mais comme un essaim ayant pris conscience des grands pouvoirs de l'intelligence collective qui explique le succès des abeilles et la résilience des fourmis.

Il est clair que si nous ne faisons pas une volte-face de 180 degrés, l'abîme où nous nous trouvons s'effondrera sous nos pieds et ce sera le néant. Les funérailles, au fait, auront lieu. Ceci n'est pas une prédiction, encore moins une prophétie. Car même dans le néant Haïti peut bien encore survivre. Nous sommes des héros, survivants de nos luttes intestines. Vingt-sept ans de dictature féroce ne nous ont pas cassé l'échine. Trente-huit années d'errement dans le désert du «vivre au hasard», d'un sauve-qui-peut à n'en plus finir, d'un nihilisme nationaliste (que nous semblons avoir inventé) ne nous ont rendu fous qu'à demi. Certains dans le monde s'étonnent encore, nous en sommes sûrs, qu'une bande d'esclaves déracinés de leur terre ancestrale aient pu voir, en haillons certes, ce début de XXIe siècle. Ce pays est un miraculé qui doit continuer d'exister comme un défi à ce que nous qualifions de terrorisme géopolitique latent dissimulé sous le masque génial d'aides internationales ou de soutien à la démocratie.

Peut-être sommes-nous le marathonien qui arrive, boiteux, blessé, à la ligne d'arrivée au stade, des heures après la fin officielle d’une course et qui déclare fièrement "je suis pas venu ici pour m'arrêter en chemin". Peut-être qu'Haïti ne s'arrêtera pas en chemin. Mais nous ne pouvons pas parier qu'à tout prix elle atteindra la ligne d'arrivée. L'athlète qui franchit l'entrée du stade des heures après les autres avait bien plus que sa simple détermination et son courage pour armes à sa réussite. Il avait un plan. Il savait où s'arrêter pour se ressourcer. Il a prodigué lui-même les premiers soins à ses blessures au lieu de s'en remettre au bon Dieu bonisme des idiots ou au fatalisme des fats. C'est son savoir et son savoir-faire qui lui ont valu, dans son entêtement, d’atteindre la ligne d'arrivée. Sans ce plan mental dérivé de son expérience et de son intelligence avec, bien sûr, le support de son entraîneur et de sa famille, il n'aurait pas pu atteindre son objectif. On l'aurait trouvé mort quelque part en cours de route.

Nous avons constaté depuis quelque temps que le phénomène du kidnapping tient la population déjà pauvre par la gorge, d’où le titre de cet article. Celui-ci constitue notre lecture du phénomène du rapt tel que le pays est en train de le vivre aujourd'hui. Nous voulons insister sur le fait que s'il s'est métamorphosé avec le temps, le kidnapping en tant qu'outil de terreur et d'enrichissement n'est pas nouveau sous notre ciel. Après notre indépendance, par exemple, la grande masse des esclaves s'est retrouvée victime d'un kidnapping idéologique et économique à grande échelle. Le contexte social qui alimentait ce crime n'est pas différent du système de castes des Indes orientales. Une fois pauvres on doit demeurer pauvre et rien presque n'a changé de tout cela depuis plus de deux siècles. Ce n'est pas demain que cela changera.

Le kidnapping en tant que réponse culturelle au phénomène du «mal-vivre» remonte aux pratiques de l'Afrique ancienne qui ont favorisé la traite négrière. Le noir n’avait aucune répulsion à l’idée de vendre ses frères et sœurs noirs aux blancs. Pour lui ce qui comptait c'était d'acquérir le monopole du pouvoir par l'exclusivité de l'utilisation des armes à feu dont il jouissait et qui creusait un fossé entre lui et ses congénères des autres tribus. Armé d'armes plus rapides et plus efficaces que les flèches et les lances, il devenait maître absolu et pouvait capturer autant du bétail nègre que possible pour vendre au prix de fusils et de munitions aux Blancs. Ce troc lui accordait la suprématie militaire. C'était du kidnapping et rien d'autre. Ce n'est pas avec la traite transatlantique qu’il vit le jour. La traite négrière commença bien avant l'arrivée des premiers Européens sur les côtes occidentales de l'Afrique. Nos livres d'histoire nous cachent encore la cruauté des Arabes qui devancèrent les blancs dans l'exploitation du minerai noir. N'en déplaise à notre grand poète René Depestre, nous devons affirmer la vérité : la traite transméditerranéenne, qui débuta au XIVe siècle de notre ère, fut moins discriminatoire mais aussi abjecte que la Transatlantique. Les Noirs furent parmi les premiers à s’enrichir de la mine apparemment intarissable du minerai noir.

Après 1804, nous nous sommes mis à nous entre-déchirer et avons concocté un système huilé à la perfection qui réduisait nos propres frères à "notre" servitude. Dans ce système la grande majorité de la population n'eut accès à aucune forme d'éducation formelle pendant bien trop longtemps et ce crime ignoble malheureusement perdure encore. Une simple recherche sur Google nous révèle ce qui n'alarme personne : de nos jours en Haïti 80 % de la population ne sait ni lire ni écrire. Ce qui handicape la plupart de nos jeunes et les empêchent d'être des hommes et des femmes à part entière capables de fonctionner dans un monde hypermoderne bâti sur les acquis de la révolution informatique.

Devons-nous le rappeler : dans la fabrique d'une nation le hasard n'existe pas (Montesquieu). Si on utilise le mot « hasard » ce n'est que par souci de simplicité. Pour rendre les choses plus accessibles, plus intelligibles et plus compréhensibles on est parfois obligé de se limiter au vocabulaire quotidien, sinon on se fourvoie dans les ruelles étroites de la linguistique et les idées deviennent vite du charabia. Quand nous disons que dans la construction d'une nation, il n'existe pas de hasard, c'est que nous croyons en un déterminisme dur. Ce que nous observons aujourd'hui, soit bien soit mal, est toujours la résultante de nos erreurs ou de nos succès. Ces erreurs ou ces succès à leur tour sont conditionnés par la culture, l'atmosphère politique ou surtout par le système éducatif ou son absence au sein d'une société. Nous croyons que tout est voulu consciemment ou inconsciemment et les résultats que nous obtenons découlent inéluctablement de nos actions antérieures. Ce n'est pas une vision postmoderniste qui changera cela. Se barricader derrière la chance où se mettre à couvert dans les broussailles de l'ignorance sont des tactiques utiles, des alibis futiles face à l'inexorabilité de la marche du temps au tribunal de la raison.

Une fois créé en 1804 notre pays n'avait d'autre choix que d'être. Aujourd'hui nous voici face au monde n'ayant rien d'autre à montrer comme preuve de nos 200 années d’existence que cette catastrophe sociale que nous ne cessons d'être. Nous avons trop longtemps négligé l'éducation de nos enfants, nous sommes en train d'en récolter les fruits trop amers et bien trop surs. Voilà pourquoi nous sommes convaincus que le phénomène du kidnapping, tout compte fait, n'est autre qu'une succession d'actes vengeurs, subconscients, contre le système par ceux que l'on pourrait appeler les sous-doués de la gent (race, peuple). Ce sont nos enfants mis à l'écart par les soi-disant «gens de bien» qui se sont révoltés. Ce qu'ils sont devenus: gangsters, bandits, malfrats de tout acabit, de quelque façon que nous les voyons, peu importe l'épithète que nous nous plaisons à les coller, ils demeurent d’authentiques créatures des turpitudes du pays et de la maladresse de ses dirigeants.

Il nous faut revenir à l'ouvrage du docteur Jean-Price Mars (et ne sera pas la dernière fois, nous en avons fait mention dans un précédent article) la Vocation de l'Élite (http://classiques.uqac.ca/classiques/price_mars_jean/vocation_de_elite/vocation_de_elite.pdf). Ouvrage écrit en pleine occupation américaine et qui entendait mobiliser nos élites, les responsabiliser face à l’urgence d’une prise de conscience nationale, un réveil fulgurant de sa léthargie pour se repositionner en agentes de développement, instigatrices de la deuxième révolte qui verrait les Haïtiens devenir les vrais architectes de leur destin. Le travail de l'oncle n'a servi à rien. Le docteur a sué pour rien. Il n'a pas été lu. Ses cris d'alarme n'ont été entendus, semble-t-il, que par une poignée d'intellectuels qui n'ont pas eu la clairvoyance nécessaire pour se donner la peine d'intégrer cet ouvrage, ou une version modifiée pour l'école, dans le curriculum scolaire du pays.

Plus de deux cents ans après notre indépendance, l'exotisme du savoir continu.  L’éducation n'est toujours pas obligatoire dans un département ou arrondissement ou une ville du pays. Une telle médiocrité administrative et structurelle gangrène la sphère étatique qu'il n'est jamais venu en tête à personne, à ce qu'il nous paraît, que le noblissime objectif de «l'éducation pour tous» pourrait ce réalisé par incrémentations stratégiques. Ce programme était mort-né parce qu'il a été mis en place sans une planification minutieuse bâtie sur les socles solides d'un développement endogène et durable. Nous sommes rendus à ce carrefour où nous avons la poussée de crier comme Eliezer  Pitite Caille: c'est un "pays foutu".

Notre position se résume en 5 mots "nous avons accouché des kidnappeurs". Ce sont nos progénitures. Nous sommes les architectes du désastre. Ils sont nos Tours de Pise, crochues, instables, mais nos chefs-d'œuvre malgré tout. Nous les avons construites sur les fondations poreuses d’un sectarisme arrogant, et dans une large mesure, d’un sens erroné et criminel de la suprématie des maîtres et de leurs descendants sur les fils d'esclaves. Aussi longtemps qu'on s'évertue à trouver un réconfort dans la complaisance, la situation ira de mal en pis. Notre fatuité et l'os mal léché de notre orgueil continuera de faire de nous les pires victimes de notre propre agression passive ou de notre indifférence sociale restées trop longtemps impunies.

Nous osons donc dire haut et fort ce que d'autres répugnent d'admettre. Nos vaines tentatives depuis 1804 de création d'une nation sur le tiers occidental de l'île se sont soldées par de cuisants échecs. Nous avons insisté sur le fait que ce débâcle ne saurait être imputé au mauvais esprit du hasard. Voulu ou non, il appartient à la thématique d'un déterminisme qui nous exige de chercher les causes de cette grotte de crimes et de criminels qu'Haïti est devenue dans nos choix antécédents. Si nous continuons de déferler à cette vitesse sur la pente de l'irrationnel et de l'illogique, il adviendra que l'un de nos fils kidnappeurs prendra un jour les rênes du pouvoir. Nous nous réveillerons un bon matin pour trouver au cœur du Champ de Mars l'une de nos Tours de Pise crochue, instable, par un saut prodigieux, élevée au plus haut sommet de la pyramide gouvernementale. Il prendra le pouvoir par les armes, le conservera par le crime.

Comment éviter le pire? Est-ce possible d'arrêter ce train dont les freins semblent avoir lâché et qui va tout droit s'engouffrer dans la falaise du non-être ? Non. Tragiquement non sans un réveil de la conscience nationale allant bien au-delà des bonnes intentions et des belles paroles pour passer aux actes en commençant par le développement une philosophie de vie, le changement radical du regard qu'on a de soi comme haïtien pour rompre pour de bon d'avec les séquelles de l'esclavagisme (complexe à la fois de supériorité [atteignant à la folie de grandeur] et d'infériorité [perpétuant l'autoflagellation, le mépris pathologique de soi, la victimisation et la victimité]) pour embrasser les acquis des victoires bien méritées qui ont abouti à notre indépendance. Nous devons commencer par poser les jalons d'une vision authentique de l'Haïtien sans la souillure des luttes de classes et les fausses répartitions raciales qui ne devraient plus être de mise deux cents ans après Vertières ou si l'éducation et son contenu académique, scientifique et morale étaient bien rodés autour de l'individu et de son rôle dans sa communauté.

Robers Dolciné, BA, MA, MSc (can), MAT

Directeur Exécutif du Grace Corps, Inc.

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