Ces figures de l’honneur… et du déshonneur

Publié le 2022-01-21 | lenouvelliste.com

Il y a quarante-quatre ans mourait Léon Gontran Damas, figure de la dignité. Le moins célébré des fondateurs de la négritude. Et le plus radical. Je salue sa mémoire avant de parler de nous.

Le vice n’est pas de choisir son camp.  On peut reprocher à Gobineau  d’avoir été raciste mais pas de l’avoir caché. Le vice, surtout dans les situations extrêmes, est de faire semblant de ne pas avoir de camp. Pour profiter de tout, être faussement partout. Cela ne dure pas le temps d’une vie et, à la fin, personne n’est dupe. Qui on a servi ? Ce à quoi on a servi… Rien n’est laid que le visage sous le masque qui tombe, soit que l’empreinte demeure, des restes s’accrochent, et le visage n’est plus qu’une caricature, un « matyak ». Soit que se montrent à nu le vide et la fausseté. Un nazi en uniforme est tout aussi criminel qu’un faux passeur qui dénonçait les Juifs. On peut le juger pour ses crimes, mais pas lui reprocher le venin de la sourdine, d’avoir fait dans le « siveye rapòte » ou le « woule m de bò ». Il peut être bête et sincère jusqu’à mourir dignement dans son uniforme. Le passeur délateur restera un traître aux yeux de sa communauté. Lorsqu’il sera capturé ou contraint de se révéler, tout ce qui précédait la vérité cachée tombera dans l’oubli.

J’ai des enfants. Et des héros. Quand on a des enfants, il est bon d’avoir des héros. J’aime les enseignants quand ils s’appellent Benoit Batraville (oubli dans l’oubli qu’on lui a réservé, on oublie qu’il avait été instituteur) ou Jean-Jacques Dessalines Ambroise…  J’aime les sportifs quand ils s'appellent Sylvio Cator ou Gérald Brisson…  J’aime les écrivains et les poètes quand ils s’appellent Roumain, Alexis (qui survivront à toutes les tentatives de récupération), Lespès, Thénor…

Dans ce pire du pire que nous vivons, dans cette contemporanéité au goût de lâcheté, de trahison, de manque de conviction, de show-off sur fond de « pito n lèd men nou la », dans ce tout est permis, que tel la joue en  « bwòdè » et tel autre en « gwo po », avec quelles références anoblir l’enfance, avec quels exemples humains la révéler à son humanité ? Comment lui enseigner le principe de la perte, lui apprendre qu’on ne peut pas tout avoir ?

Il conviendrait que dans les médias et les établissements scolaires on redonne vie aux Joseph Jolibois fils, Georges Sylvain (pas que celui des fables)…  Que l’enfance haïtienne réapprenne que la conviction est une qualité. Quelques travaux sont consacrés à ces grandes figures. Ils ne sont pas assez connus. Il nous revient de remettre à l’honneur ces figures. On demanderait aujourd’hui à des adolescents quelles sont les figures de la vie publique haïtienne qui symbolisent la justice, la dignité, ils auraient du mal à répondre. A part peut-être des figures militaires comme Dessalines ou Péralte.

Parler des figures de l’honneur se révélerait très efficace pour dénoncer les figures du déshonneur, en ces temps où, pour se reconstruire autrement, ce pays a besoin de revisiter ses valeurs, de les re-transmettre contre la dictature de l’avoir et du paraître.



Réagir à cet article