Notre Père qui êtes aux cieux !

Publié le 2022-01-14 | lenouvelliste.com

Valéon  VILBRUN

Comme tant d'autres, je viens de recevoir votre message et j’ai davantage  peur de vous.

J’ai peur de vos châtiments,  des  épreuves que vous nous infligez depuis deux cents ans, et même plus. J’ai peur de tout ce qui a l’apparence d’un prophète.

Il y a une décennie, j’aurais pu être tiraillé par la même peur, mais la technologie n’était pas encore assez  accessible pour imprégner notre cerveau de paresse, de plaisir, d’infox et d’aveuglement. Oui ! Il n’y avait pas encore WhatsApp,  pour nous tous  en tout cas, mais,  tant mieux, à quelque chose le manque est favorable !

À cette époque, bon Père, j’étais à  l’aubade de ma vie universitaire  puisque j’étais au crépuscule de ma vie d’écolier. L’avenir universitaire commençait à me faire des yeux doux. Passionné d’art oratoire , Je me voyais déjà  dans les parages du Champ de Mars, prendre nos  ébats idéologiques  avec mes pairs.

Pardon Père, je ne me suis pas présenté. Vous savez déjà,  dans votre omniscience, que je suis Carrefourois et vous savez aussi que je suis né dans un pays où rien n’est vraiment rose ; d’ailleurs  ne  suis-je pas issu  d’une classe qui se veut moyenne,  paupérisée, si je dois considérer ma situation actuelle? Cette classe, je me la taillais déjà à l'esprit, car,  fils de paysans, devenus petits commerçants, ils me préparaient à cette aventure combien incertaine.

Où étions-nous Père?

Il y a environ dix ans, j’écoutais des  prophètes annoncer un malheur au peuple  haïtien.  Écolier,  je me perdais déjà  dans  la contradiction de leur  message : « Dieu vous aime… il va sauver Haïti de la misère…vous serez frappés… Le père châtie l’enfant qu'il aime… Il revient très bientôt…Non ! Personne ne sait ! Il peut venir demain, après demain… peu importe, il reviendra ! » 

_ Mais… s’il revient, qu’en est-il de la promesse faite à Haïti ?

« La terre sera engloutie… Il y aura un bruit assourdissant et ce sera Dieu lui-même qui cognera la terre de ses pieds…parce qu'il vous aime !»

Plus tard,  Père, il nous est arrivé un grand malheur : des âmes mutilées. De nouveaux orphelins. Des tonnes de décombres, de nouveaux toits pour les charognes humaines. Des volées  de mouches et des cadavres  fraichement déchiquetés…

Je sais,  bon  Père, vous qui nous aimez. On aurait dû écouter la missionnaire qui était venue d'un pays parfait  annoncer trois jours de jeûne nationaux si l’on veut éviter au pays la main réprobatrice de Dieu !

On aurait dû hisser le bicolore, symbole de nos malheurs, à demi-mât, pour demander pardon  à Dieu le Père pour avoir osé écrire cette épopée de Vertières,  vu qu’elle a été mal faite.

Oh oui ! On n’aurait pas dû ! La France n'est-elle pas elle-même le peuple de Dieu ? Nous réduire  à trois cents (300) ans d’esclavage  était un bon  présage, une épreuve divine qui devrait laver  notre âme noire de la malédiction! On n’aurait pas dû donner une raclée à une si belle république qui nous faisait du bien par sa colonisation ! Toussaint Louverture fut trop arrogant. Dessalines trop intrépide… Je sais !  Nous étions même culottés de contacter les dieux vodous…  

Pour avoir fait tout cela, nous avons payé les frais : trois cent mille (300 000)  âmes disparues le 12 janvier 2010 [1]. En seulement quelque quarante-cinq secondes, nos infrastructures, déjà désuètes, se sont écroulées comme des châteaux de cartes. Personne n'était exempt. Heureusement pour moi, bon Père, merci, vous nous avez épargnés, moi, ma famille et la plupart de mes amis !

Mais quelque chose retient mon attention, Père. Ces derniers jours, je constate, comme en 2010, un déferlement de messagers qui se veulent des adeptes de la chrétienté. Certains sont blancs comme la neige, d'autres sont noirs comme nous.  Ils me disent même que si je ne transmets pas ce message à au moins 30  personnes, quelque chose de mal m’arrivera. Est-ce vrai que vous leur avez confié ce message ?  Est-ce vrai que vous me menacez,  bon Père ?

 Je sais que là où nous sommes, douter c'est insulter Dieu. D'ailleurs, c'est ce qui a causé autant de pertes en 2010, à ce qu'on dit. Notre scepticisme nous a donc coûté cher. On dit même que le président de l’époque doutait de la véracité du message de Dieu.

D'accord,  mais ces nouveaux prophètes, je ne peux les juger,  pardon Père, mais vous leur avez parlé  à eux, eh… vous savez qu'il ne manque pas de cas où ils nous donnent l’occasion de douter de vous. On connaît tous le message d’un cheveu placé à l’intérieur d’une  Bible afin de traiter le corona virus juste après avoir fait du thé avec !

 Je ne dis non plus, bon Père, que tous vos messagers mentent. Mais une chose est sûre, vous attribuez à toutes vos créatures  le sens du jugement, l’intelligence… vous leur donnez même des paraboles du serviteur paresseux[2], la paresse étant intellectuelle dans bien des cas. Vous leur dites de sonder les esprits pour  savoir s’ils viennent de Dieu[3] ; et sonder ici peut se faire suivant la méthode possible au sondeur. Celui qui prie vraiment peut sonder en fonction de son illumination. Celui qui lit peut se fier à la logique, à la statistique, et même à la parole de Dieu. Je ne mentionne même  pas les étalages scientifiques par peur de mélanger croyance et science,  et faisant cela, je ne peux qu’être prudent !

Nos prophètes trouvent un moyen facile de faire passer leur message,  WhatsApp ; et il est presque impossible, Père, d’ignorer ces audios qui sont téléchargeables  automatiquement.

« Ce qui va vous arriver est pire que le 12 janvier 2010… Dieu vous aime… Il y aura un désastre… La mer dépassera la hauteur normale… Mettez-vous à prier maintenant…  Je vais sauver Haïti et du coup je vais la  frapper. »

 Pire  contradiction ! Comment dire : «  Je vais te nourrir mais avant je dois briser l’assiette » ?

 Priez ! Priez ! Priez !

Bon sang, on prie ! On a  assez de temps pour prier. On a  de bonnes raisons  de  prier. Le désespéré, quand il n’a plus aucun recours, se tourne vers la foi. Kidnappés, victimes de politicaillerie malpropre  et  deshumanisante… On prie pour trouver l’argent de la rançon, on prie pour trouver quelque chose à manger quotidiennement, on prie...  Après le dernier séisme, on constatait la prolifération des jeûnes de prière dans tous les camps de réfugiés. Des athées ont même  été aperçus les mains en l’air et les yeux fermés.

Priez sans cesse !

 D’accord, prophètes ! Mais quand  allez-vous, même à contrecœur, nous  exhorter  à  agir sans cesse?  N’ai-je pas lu quelque part dans la Bible : « assujettissez !»[4] ?  Vous connaissez le sens du mot, pourtant,  me paraît-il, seuls certains de ce monde savent l’appliquer. Seuls certains !

Vous nous punissez, Père,  parce que, nous, nous  avons péché. Nous sommes les pires pécheurs de la planète. Je crois maintenant comprendre  que certains péchés sont plus graves que d'autres.

Pourquoi ceux qui vous tournent le dos  progressent quand on les voit ? La France se déchristianise[5].  Il me paraît  bien que les Etats-Unis d’Amérique  ne  trust plus in God. Ils ouvrent des temples pour vénérer des stars et Satan  en plein jour.[6]

Pourquoi ceux qui vous déshonorent pèsent bien lourd dans la balance du  bien-être ? Dans certains pays de l’Occident, il est permis de TOUT faire avec son corps, même  coucher avec son chien. Pardon,  Père, vous le saviez déjà !

N’avez-vous pas insisté que l’abomination liée au corps soit sévèrement punie ?[7]

Heureux les affligés, car ils seront consolés[8] !

Est-ce vrai que votre fils a dit cela ? Ça fait cinq cents ans, pour ne pas dire onze siècles, que nous les  Noirs  sommes affligés.

La  rétribution du méchant mène  à la ruine ![9]

Bon sang !  Quand  allez-vous rétribuer les dilapidateurs des fonds  PetroCaribe ?

Je crois encore comprendre ! Dans le sermon sur la montagne (Matthieu 5 :3-11), il n'y avait  de beaux mots que pour les victimes et les humbles. Cela prouve que le Messie savait que ces pauvres gens  seraient indénombrables. Sa campagne pour son projet d’intronisation, il le fit donc avec les pauvres. Les bourreaux, les méchants et les riches (qui mènent le monde) ne font que triompher, mais jusqu’à quand, Père?

Est-ce possible de connaître la prospérité  si l’on passe sa vie à prier que pour la fin des tribulations de ce monde ?

 Ils (les prophètes) nous disent que nous irons au ciel, que les choses de ce monde ne doivent pas nous préoccuper l’esprit (byen pa m pa isiba!)[10]. Ils nous disent, Père,  que vous allez  nous frapper, comme si nous n’étions pas encore frappés jusque-là. Comme s’il n’y avait que la terre et ses bouleversements, que la mer et ses mugissements, que le ciel lugubre et ses  inondations.

Plus de dix (10) ans, on n’y croyait pas trop. On n’était peut-être pas assez  informé. Il n y’avait pas encore  WhatsApp  pour  nous. Maintenant,  il y en a tellement que des messagers pullulent de tout horizon, Père.

Ils disaient que le douze (12)  janvier 2010, c’était pour nous punir pour,  par la suite, nous restaurer. Ok, on est puni, Père, mais où est la restauration ? Si je dois ne plus me fier à mes propres  jugements des versets bibliques, je pourrais croire que Dieu, comme il ne le fait pas partout, serait intervenu pour nous punir du mal que nous ayons  fait  je ne sais quand, pour par la suite,  nous restituer ce qui nous revient, comme tout bon père l’aurait fait !

Essayons de voir !

[Un père est riche. Il part en voyage pour un bon bout de temps. Il lègue des biens et de la provision pour ses  cinq enfants, puis  il leur dit : assujettissez ! Certains savent mieux  ce que cela veut dire. Parmi les cinq, il y a profiteur, intelligent, belligérant, observateur et naïf.

Le naïf, c'est nous. Après le départ du père, les autres s’entendent pour tout dérober sans rien laisser au naïf. Ils le maltraitent, des fois, l’injurient ou le méprisent. Personne ne le défend, à l’exception de l’observateur  qui, très rarement, le fait  avec impuissance. Après tout, c'est chacun pour soi. (Si le lion prend pitié de la gazelle, c'est lui qui meurt de faim, je sais.)

Ils utilisent  toutes les prérogatives que leur accorde  leur  nature physique et intellectuelle  pour exploiter le corps maigre et  le cerveau du jeune naïf. Ils le font croire ceci et cela,  en leur avantage.

Au bout d'un certain temps, le naïf  se morfond. Il succombe dans la maladie et l’ignominie. Heureusement viendra le père débonnaire. Il viendra tôt ou tard. Si le naïf meurt avant son retour, ce n’est pas si grave, il  aura une belle sépulture. Quel repos ! Et c'est ce qui compte après tout, le doux repos de l’âme !

Heureusement, papa apprend la nouvelle, il envoie un messager. On ne sait pas si c'est un vrai, puisqu’il parait être proche  des autres frères. Le messager dit au naïf : « Tu es coupable. Je ne sais pas de quoi, mais tu es coupable ! Tout ce qui t’arrive, c’est à cause de tes mauvaisetés ! À ce qu'il me paraît, tu es plus méchant que les autres. J’ai même appris qu’une fois,  tu t’es levé la tête pour les regarder  dans les yeux… regarde-toi, tu fais pitié ! Mais après tout, tu es l’un des fils… »

À ce dernier propos, le naïf  rouvre grandement les yeux. Il sent qu’après autant de remontrances, il y’ aurait  un peu de réconfort égal  au nègre  qu'il est. Mais le messager ajoute : «  encore une fois tu seras FRAPPÉ  pour  ta témérité… »

- ouf ! ]

Onze (11) ans de cela, nous étions punis. Punis avant la prétendue restauration. Mais la restauration s’est  révélée notre pire enfer. La punition aurait pu être la mort des méchants qui sacrifient le peuple haïtien, peu importe le camp dans lequel ils se trouvent. Les innocents seraient considérés comme un dommage collatéral. La main punitive du Père aurait, coûte que coûte, épargné les plus utiles comme le pasteur Elysée  (de quoi je me mêle ? ) ou le doyen  Pierre Vernet.  N’étaient-ils pas plus utiles à Haïti que Martelly et Jovenel ne le sont aujourd’hui ?

Dis-moi, saint Père, du châtiment qui était censé nous tomber dessus avant de nous libérer, pourquoi les gentils  y ont laissé leur peau alors que  les méchants y ont été épargnés ?

Dans votre omniscience, vous saviez qui allait être président, ministre de l’Éducation, pasteur dans telle assemblée, doyen ou professeur dans telle faculté…Vous saviez qui fabriquent des filtres magiques, de la sorcellerie, de  la zombification… qui concoctent de la trahison et du complot contre l’État de droit et la Constitution de mon pays… VOUS SAVIEZ ! (pardon Père, si je pleure !)

Mais je suis encore convaincu de votre omniprésence. Convaincu, car croire que vous interveniez pour nous sauver joue en notre faveur, rien que ça !

Saint Père qui êtes aux cieux !

Je  vous  prie, quand vous aurez à frapper de nouveau, ne frappez  plus les Pierre Vernet, les Jimmy O…  Ne frappez, je vous prie, cette belle écolière qui me saluait dans sa sublime gentillesse. Ne me frappez  pas, moi,  et tous ceux qui me sont chers ! Ne  frappez  pas ces pauvres gens  du  Bel-Air, victimes  du K-O !

 Surtout,   ne frappez  pas,  bon Père, ceux qui lisent mon article et qui, sans bien comprendre, me traiteront d’hérétique, juste parce qu’ils sont atteints du  syndrome de la mésinterprétation  et de la conclusion hâtive. De surcroît, pardonnez-leur d'avance, car ils sont les principales victimes  de la fragmentation  spirituelle et religieuse.

AMEN !

Valéon  VILBRUN

  Linguiste,  traducteur et  enseignant

Email : geniedencre01@gmail.com

[1] https://www.lenational.org/post_freephp?elif=1_CONTENUE/actualitees&rebmun=7441

[2] Mathieu ch. 25 v 14-30

[3] 1 jean ch. 4 v1

[4] Genèse ch 1 v 28

[5] https://wwwlefigaro.fr/vox/religion/quelle-mission-pour-les-catholiques-dans-france-dechristianisee-20190927

[6] http://www.podiumevangelique.com/beyonce-eglise-beyism/#.YKLJ7bkrkew

https://www.greenroom.fr/122542-mais-comment-diable-beyonce-est-devenue-dieu-et-aussi-une-etrange-religion/

[7] Jude ch. 1 v. 7    Lévitique ch. 18  v. 22    Deutéronome ch. 27 v. 21  1 Corinthiens ch. 6 v. 19-20

[8] Mathieu 5 : 4

[9] Psaumes 91:8

[10] Mon bien-être n'est pas ici-bas !

Auteur


Réagir à cet article