Singuliers propos

Publié le 2021-11-23 | lenouvelliste.com

L’étrange, l’absurde, l’incohérent ne manquent pas au discours politique. Dans la politique haïtienne, ce ne sont pas les perles qui manquent. Reconnaissons que nous ne détenons cependant pas la palme. C’est quasiment à l’échelle mondiale qu’on entend tout et n’importe quoi de la part des politiques. Combien de fois a-t-on perdu son temps à écouter tel chef d’Etat étranger, tel soi-disant leader d’un groupe, d’un système, pour après conclure que «  sa l di a ak sa l pa di a, tout se menm ». La politique peine de plus en plus à produire du sens, sauf à se demander ce que le vide signifie.

Dans la vie civile, on entend de singuliers propos qui, pour absurdes qu’ils puissent être, renseignent sur ce qu’il se passe dans les têtes, les idéologies, les extrémismes qui façonnent les consciences et les comportements. 

Petit voyage dans la semaine.

Réponse d’un étudiant à un autre qui, pour lier amitié, lui demande s’il est plutôt jazz ou racine : « Je n’écoute pas la musique païenne.» Aussi terrifiante que la réponse en forme de rappel et de leçon de catéchèse du petit-fils de six ans au « je t’adore » de son grand-père : « On n’adore que Dieu. » Voilà ce que peut la religion quand elle coupe le souffle à la culture, à la tendresse. Quand elle met toute parole sous contrôle, (sur)détermine tout. On se demande comment l’étudiant anti-musique païenne réagit à un cours de sciences humaines ou naturelles.
Dans un cercle littéraire un invité-surprise n’est pas à court d’idées et surprend les habitués en développant sa version de la théorie de la déviance maximale : le plus d’écart possible entre « français » et « créole » pour protéger le créole contre toute corruption. Il revient au vieux cliché « Amerik ki nan mitan an » pour Amérique centrale. Lui viendrait-il de dire « aryè ki nan mitan an » pour parler de Beckenbauer, Passarella ou Marquinhos ! Le plus bête, c’est l’usage de ce relatif « ki », bien plus français que le vocabulaire. Mais il y a pire. À la place de psychiatre, il faudrait dire « doktè moun fou ». Quel respect pour les éventuels patients et quelle réduction pour la profession ! Mais poussons plus loin dans l’absurde. On voit cette bonne mère de famille, le soir, à la table du dîner familial, confier à ses enfants que sa consultation (ne disons pas gynécologue) chez le « doktè b… » n’a rien révélé d’anormal.

Un ami amateur de salle de sport : Si Ayiti pa vodouyizan, nou p ap sove ». Aïe! La reconnaissance du vodou comme élément constitutif d’une culture haïtienne forcément en mouvement, seuls s’y opposent les préjugés racistes d’un autre obscurantisme. Quant à la lutte pour le respect des droits des pratiquants du culte vodou, un combat politique et social à mener sans relâche ni concessions. Mais de là à vouloir que tous les Haïtiens défilent dans les hounforts pour s’initier et demander à Erzulie ou Legba de résoudre nos problèmes sociaux, bonjour l’intégrisme.

Ah, ces choses qu’on entend et qui font un peu peur. Les politiques, pas tous mais un grand nombre d’entre eux, disent souvent tout et n’importe quoi puisqu’ils ne croient guère à ce qu’ils disent. Mais ces propos tirés de conversations civiles, ils correspondent au sentiment et à la pensée de leurs porteurs. Et c’est bien pour ça qu’ils me font peur.



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