La solution à la crise haïtienne : entre l’accord politique et un Pacte national de valorisation du travail

Publié le 2021-10-23 | lenouvelliste.com

Louis Naud PIERRE

La vacance du pouvoir ouverte par l’assassinat du président Jovenel Moïse donne lieu à de multiples initiatives pour trouver un accord politique. C’est un schéma devenu classique. Entre 1988 et 2016, une douzaine d’accords politiques ont été conclus. Il s’agit, à chaque fois, d’en finir avec une situation de blocage. Mais ces accords demeurent sans résultat en termes de stabilité et de progrès du pays. La raison de ces échecs tient à la nature de l’objectif poursuivi. Dans un cas, il s’agit du retour à l’ordre constitutionnel (coup d’État de 1991-1994) ; dans les autres cas, de mise en place d’un pouvoir de transition et/ou d’un Conseil électoral provisoire.

En réalité, ce qu’on appelle la crise haïtienne est l’épuisement d’un certain type de rapport aux ressources : pouvoir, savoir, argent, biens, dotations naturelles, etc. Il s’agit d’un rapport d’appropriation direct des ressources comme objets de consommation et de jouissance. Il en découle un état d’esprit général où le travail est désinvesti comme créateur de ressources et vecteur d’accomplissement de soi. Toutes les structures d’action collective du pays sont alors ravalées au rang d’instruments de captation de ressources. Tel est le cas : de l’État, de l’entreprise, du parti politique, de l’organisation de la société civile. Les résultats en termes de service, ou de gain profitable à tous, que ces structures permettent d’obtenir sont ipso facto rejetés comme buts.

La société haïtienne se trouve ainsi dans l’incapacité de gérer les problèmes résultant des grands changements qui l’affectent radicalement, tels que : l’adoption d’une Constitution libérale en 1987 instaurant l’État de droit et la démocratie ; l’adhésion d’Haïti à des accords commerciaux multilatéraux impliquant la mise en concurrence des entreprises nationales avec les entreprises internationales ; le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication facilitant la liberté d’expression et d’opinion ; l’explosion démographique s’accompagnant d’un fort mouvement migratoire. Il en découle une désorganisation sociale totale, faisant basculer le pays dans un climat d’insécurité, de violence et de corruption généralisée.

L’objectif de ce texte est d’attirer l’attention sur certains des déterminants fondamentaux de la crise haïtienne. Le discours qui fait croire que la solution à cette crise relèverait d’une simple question d’accord politique autour d’un pouvoir de transition qui fonctionne comme une fiction. Les tenants de ce discours font fi de la réalité des résultats de cette démarche : l’échec répétitif.

Le rapport d’appropriation direct des ressources

La détermination du type de rapport des acteurs influents de la société haïtienne aux ressources remonte à l'époque de Toussaint Louverture (1798-1802). C’est au cours de cette période que se met en place la première forme d’accumulation et de gestion des ressources au niveau de l’État : la séquestration des propriétés des colons en fuite au moment de l’insurrection générale des esclaves en 1791 et leur regroupement dans un domaine public. La Constitution impériale de 1805 reprend cette disposition dans son article 7 (déclaration préliminaire). Elle y ajoute les propriétés de citoyens condamnés « à des peines afflictives ou infamantes » (article 12, Dispositions générales).

L’image qui cristallise cette première expérience est celle exprimée par les expressions suivantes : « Byen Leta pa gen mèt »(les biens de l’État n’ont pas de maître) ; « voler l’État n’est pas voler ». Cette image évoque l’épisode d’appropriation des terres vacantes et sans maître incorporées au domaine public par les membres de la nouvelle oligarchie issue de la révolution. Face à la généralisation de ces pratiques de spoliation, Dessalines est contraint de recourir à des mesures drastiques, telles que : l’annulation « de ventes ou de donations, soit de meubles, soit d’immeubles, faites par des personnes émigrées en faveur de celles restées au pays (…) depuis la prise d’armes »(Décret du 7 février 1804) ; la vérification générale des titres de propriété (Décret du 24 juillet 1805) ; le contrôle de la validité des actes de cession de propriété (Décret du 1er septembre 1806). C’est, selon nombre d’historiens, le motif de son assassinat le 17 octobre 1806.

Une nouvelle oligarchie très demandeuse des parts des ressources de l’État

Après la mort de Dessalines, les dirigeants successifs sont contraints d’assumer les attentes de la nouvelle oligarchie : l’obtention des parts des ressources de l’État. On en a un exemple chez Christophe dans son Royaume du Nord (1807-1820), et Pétion dans la République de l’Ouest (1807-1818) : leurs premières mesures concernent la distribution des terres pardons nationaux.

Ainsi s’instaure une tradition qui fait du chef de l’État un redistributeur des ressources de l’État, selon sa bienfaisance. Le discours du président à vie, le Dr François Duvalier, dit Papa Doc (1957-1971), après l’exécution des 19 officiers de sa garde présidentielle, est un exemple de cette tradition : « Nommant tour à tour les officiers exécutés, comme un instituteur faisant l’appel de ses élèves : «Major Harry Tassy, où êtes-vous ? Venez aux côtés de votre bienfaiteur… Absent… Capitaine Donald Manigat… Absent…». Et après les avoir tous nommés sur un ton funèbre, il déclara, triomphant et cynique : «ils ont été passés par les armes». Et après avoir fait l’appel des officiers réfugiés dans les ambassades, il ajouta : «ils m’ont tous abandonné après avoir profité des faveurs du César» (Pierre-Charles 1973 : 92).

La Constitution de 1987 et le système de transactions

La Constitution de 1987 institue un régime semi-parlementaire. Dans un tel régime, le chef du parti victorieux des élections législatives forme le gouvernement pour appliquer son programme politique validé par les électeurs, ceci sous le contrôle du Parlement disposant des outils de contrainte.

Au contact de l’écosystème politique haïtien, le régime semi-parlementaire se corrompt. Il se mue en système de transactions sur les ressources de l’État. Ces transactions s’établissent à l’occasion, notamment : de la nomination du Premier ministre et de la formation du gouvernement selon les dispositions de l’article 137 ; du vote de confiance de la Déclaration de la politique générale du Premier ministre par le Parlement qui consacre la légitimité du gouvernement (article 158) ; de l’interpellation du gouvernement ou d’un de ses membres assortie d’un vote de confiance ou de censure (articles 129.2 – 129.6, 172) ; du vote de projets de loi (articles 110 – 111-4).

La logique de transaction est à la base de l’effondrement de l’État car elle implique une double dissociation. La première concerne la conquête du pouvoir et le programme politique. Les acteurs désirent le pouvoir pour des fins autres que la mise en œuvre des idées, des objectifs, des réformes visant à répondre aux problèmes liés aux changements auxquels la société aspire. Leur discours est axé sur la contestation et la dénonciation : une stratégie pour provoquer une crise gouvernementale menant au pouvoir. Une fois arrivés au timon des affaires, ils ne savent pas quoi faire. La seconde dissociation porte sur les postes et les missions de l’Administration. Les agents publics issus du processus de transactions ne répondent souvent qu’aux seuls critères de militantisme et d’allégeance à leurs parrains politiques. L’Administration se trouve ainsi privée de ressources humaines mobilisables pour la réalisation des résultats attendus d’elle.

Le modèle d’accumulation du capital et le régime des faveurs

Le modèle d’accumulation du capital dominant est structuré par une image qui fait, elle aussi, de la captation des ressources la finalité de l’entreprise. Cette image est la cristallisation de l’expérience des faveurs : un instrument utilisé par Papa Doc pour fabriquer totalement une minorité économique hégémonique constituée d’individus d’origine étrangère. L’objectif est de mettre hors-jeu l’oligarchie traditionnelle qui fait et défait les présidents d’Haïti. Papa Doc voit en effet la main de cette oligarchie derrière le coup d’État militaire du 10 mai 1950 contre Dumarsais Estimé, Président qui est pourtant reconnu pour être un bâtisseur visionnaire et modernisateur. À ce propos, Gérard Pierre-Charles met en évidence les mesures qu’il prend en faveur de ses nouveaux protégés. Ces mesures concernent le monopole du « commerce d’importation », auquel s’ajoutent des « privilèges spéciaux dans le domaine de la contrebande et de la distribution de certains produits (ciment, huile, tissus, etc.) » (Pierre-Charles 1973 : 63-64).

L’hégémonie des nouveaux acteurs n’est pas liée à l’excellence en matière d’efficience économique. Elle est fonction des faveurs bénéficiées. Pierre-Charles montre comment ils « ont aussi contribué à la faillite de certains secteurs de la bourgeoisie mercantile non identifiés au duvaliérisme, augmenté leur participation politique, leur prestige social et leur intégration à la vie haïtienne tout en demeurant légalement étrangers… » (Pierre-Charles 1973 : 63-64). Ils finissent avec le temps par mettre l’économie du pays en coupe réglée.

Le fonctionnement du modèle

Le trait particulier du modèle d’accumulation du capital dominant en Haïti réside dans une dissociation fondamentale : le profit en termes de gain d’argent et la création de valeur ajoutée. C’est cette dissociation que traduit l’expression créole « Byen san swe » (enrichissement sans travail). On en trouve une autre formulation : « chimen lajan pa gen pikan » (le chemin menant à l’argent ne comporte pas d'épines). Ces croyances négatives sont synthétisées dans une représentation qu’exprime « biznis »,un terme créole tiré de l’anglais business.

Le mot « biznis » renvoie à l’idée d’une transaction à la marge de la règle de la réciprocité de l’échange. Cette marge est le lieu oùse rompt le lien d’obligations réciproques qui lie entre elles les différentes parties en présence : producteurs et distributeurs, commerçants et consommateurs, prestataires et clients. La rupture de ce lien signifie un espace de désorganisation sociale ou de perte d’emprise des normes sur la stratégie de gain des individus ; c’est doncun espace où tous les abus sont possibles. Ce qui transforme le marché haïtien en une foire d’empoigne, où l’on revit les épisodes de la jungle, où l’on rejoue le jeu entre prédateur et proie, entre chasseur et gibier.

Mais ce modèle d’accumulation du capital sans création de valeur ajoutée a des effets pervers. Il s’agit de contraintes qui hypothèquent la possibilité de profit à long terme. Ces contraintes sont, notamment : le rétrécissement continu du marché en volume et en valeur ; la baisse constante du pouvoir d’achat ; le chômage et la pauvreté de masse créant un climat insurrectionnel et d’insécurité généralisé. Les efforts d’adaptation à ces contraintes se muent en ADN.

La construction d’un ADN

Pour conserver leur position hégémonique, les acteurs ont su développer un ADN particulier. Ceci n’est pas tourné vers l’efficience économique. Il est constitutifd’une stratégie de survie articulée autour du triptyque MAP : Monopolisation des marchés publics et des aides d’État ; attachement à une structure de marché concentrée et fermée aux concurrents externes à leur groupe ; Préférences pour les opportunités immédiates de gain.

Le MAP est une réalité qui a sa propre vie. On s’en rend compte au cours de ces dernières années. Les bénéficiaires directs des faveurs duvaliéristes ne sont pratiquement plus aux commandes. Or, les pratiques demeurent : 1) lutte pour le contrôle de l’État ; 2) stratégie de verrouillage de l’accès des marchés juteux ; 3) recours à tous les moyens de maximisation du profit ; 4) trafic d’influence.

Ainsi s’effondre la fonction économique de la société. L’État, l’entreprise et le marché contribuent assez peu à la création et à l’allocation de richesse. Cette défaillance est attestée par une faible valorisation des dotations naturelles dont le pays dispose : terre, eau, soleil, minerais, hydrocarbures, et autres ressources naturelles. Il en est de même de la force de travail qui émigre massivement à l’étranger.

La prégnance d’une attitude négative par rapport au travail

L’enrichissement sans aucun apport conscient à un processus productif est une expérience destructrice. On en trouve une illustration dans la prégnance d’une attitude négative à l’égard du travail. Attitude qui est décrite par le terme créole « bourike », qui assimile le travail au poids dont est chargé une bourrique : le symbole de l’exploité, comme l’esclave taillable et corvéable à merci. C’est l’expression d’un rejet primordial : celui de la croyance moderne qui confère au travail un pouvoir de transformation de soi en sujet et acteur du progrès, en maître et possesseur de la nature. C’est l’absence d’espérance dans un idéal d’auto-accomplissement dans le travail. Ainsi sont vécus comme de simples gagne-pains le métier, la profession, la fonction publique et l’entrepreneuriat ; des activités où la motivation est réduite au souci primaire de gain d’argent qu’elles rapportent.

La perte de foi dans le pouvoir créateur du travail humain nourrit un vice que Dantès Bellegarde (1928) appelle calbindage. Dans le contexte du fonctionnariat ou du salariat, ce vice prend l’aspect de nonchalance, de négligence, voire d’un effort pour en faire le moins possible.

Le résultat est l’impuissance nationale face aux problèmes liés aux grands changements. Parmi ces problèmes, les principaux sont : la férocité de la lutte de pouvoir autour des ressources stimulée par le jeu démocratique ; la multiplication des organisations des droits de l’homme qui exploitent les failles du système de l’instruction judiciaire pour garantir l’impunité aux puissants et à leurs protégés ; l’intensification de la violence économique exacerbée par le jeu du marché échappé aux règles de la réciprocité et de la concurrence loyale ; la vague de faillites d’entreprises de production, avec son corollaire de catastrophes socioéconomiques ; l’augmentation de la demande des services de santé et d’éducation. La désorganisation sociale totale qui en découle se mue en chaos où les risques d’extorsion, de spoliation, de kidnapping, de mort violente sont omniprésents.

En guise de conclusion

Le discours de l’accord politique comme solution à la crise fonctionne comme une fiction. Il n’a pas pour sanction le résultat, c’est-à-dire la paix, la stabilité et le progrès du pays. Rien ne l’empêche donc d’être un alibi tel qu’analysé par Roland Barthes dans Mythologies (1957).

En effet, les tenants du discours de l’accord politique font écho aux peurs provoquées par les risques auxquels la population est exposée. Ils laissent ainsi croire que leur combat se situe ailleurs que dans le simple schéma de lutte de pouvoir autour des ressources, un déterminant fondamental de la crise auquel s’ajoute un autre : l’incapacité institutionnelle à gérer le changement et les problèmes qu’il entraîne. Et la procédure de mobilisation pour la signature d’accord politique est là pour occulter ces déterminants, en entraînant l’attention du public ailleurs : le manque d’inclusivité et d’ouverture, voire de légitimité du gouvernement en place identifié à un groupe diabolisé (lavalas, PHTK, néo-duvalistes, et autres étiquettes). La solution à la crise devient dès lors la mise en place d’un pouvoir de consensus. Ce qui implique le partage des ressources de l’État entre les signataires les plus influents.

En réalité, le fond du problème est le rejet du travail créateur de ressources au profit d’une stratégie de captation de celles disponibles. C’est dans cette stratégie que s’inscrit la lutte fratricide qui plonge le pays dans l’instabilité chronique. Il est donc urgent de faire ce « saut qualitatif » dans un Pacte national de valorisation du travail. L’objectif est double. Le premier concerne l’usage des ressources. Il s’agit de stimuler l’engagement à utiliser les ressources du pays à des fins de production et d’impact sur les conditions de vie de la population. Le second objectif a trait aux individus. Des incitations doivent être intégrées dans la culture de l’Administration, de l’entreprise, des professions et des métiers, pour encourager les individus à investir leurs efforts et leurs talents dans la réalisation des résultats attendus d’eux. Il s’agit plus spécifiquement de mobiliser toutes les forces vives de la nation autour des enjeux suivants :

la mise en place d’un dispositif d’encadrement du processus de transformation du rapport des citoyens aux ressources et au travail ;

la définition de la production de biens et services comme finalité de l’État et de l’entreprise ;

l’institution d’un espace public d’information et de communication doté de caractéristiques permettant de construire le consensus autour des grandes orientations du pays.

Ce qui est visé, c’est le dépassement du désespoir conduisant les Haïtiens à perdre confiance dans leur avenir collectif. Émotion qui incline chacun à s’acharner à vouloir se procurer les moyens de s’approprier les ressources disponibles, plutôt que de s’employer à les utiliser pour en créer de nouvelles. D’où une débauche d’énergies dans la lutte de pouvoir génératrice de chaos. Le Pacte préconisé apparaît comme le lieu dans lequel peut s’opérer ce dépassement. Il doit créer les conditions nécessaires à l’entente et à la concorde entre les Haïtiens unifiés autour du travail pour construire leur pays.

Références bibliographiques

Charles, Emmanuel, 2016, Conflits fonciers et sécurisation des acteurs en Haïti, Paris, Espérance.

Dorvilier, Fritz, 2009, Gouvernance associative et développement local en Haïti, UEH.

Jean, Fritz A.,2019, Haïti : une économie de violence, Port-au-Prince, Pédagogie Nouvelle.

Laleau, Wilson, Haïti, 2020, PetroCaribe et ses déraisons : Manifeste pour une éthique de responsabilité, Port-au-Prince, C3 Éditions.

Pierre-Charles, Gérard, 1973, Radiographie d’une dictature, Montréal, Nouvelle Optique.

Louis Naud PIERRE, Ph.D.

Sociologie, IDES

14 octobre 2021

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