Petits propos sur la décadence

Publié le 2021-08-16 | lenouvelliste.com

La terre a encore tremblé. Des morts, des blessés, des dégâts matériels. Sympathies exprimées, secours promis… Et, à l’affût, ceux qui se disent qu’il y a de l’argent à se faire. On saura après, ou on ne saura pas qui, de manière criminelle, aura utilisé cette énième catastrophe comme énième opportunité. On verra soudain chez quelques-uns qu’on savait pauvres des signes soudains de richesse. Cela donnera lieu à quelques murmures accusateurs, mais aussi à quelques signes d’admiration. Ainsi vont les choses en temps de décadence.

Nous ne pouvons pas empêcher la terre de trembler, mais nous pouvons faire qu’à l’avenir ses secousses soient moins mortelles.

Nous pouvons surtout crier halte à la décadence. Ce pays n’a jamais été une république considérant ses citoyens comme égaux en droit. Mais il a produit des discours, des propositions, des savoirs, des actions, des formes d’organisation et d’association,  se constituant dans le rejet de cet ordre inégal, de cette paresse éthique, de cette funeste alliance entre l’injustice et la médiocrité.

Hier, même parmi ceux qui s’étaient fourvoyés un temps ou pour toujours dans le camp de l’injustice, on trouvait cette vision haute, ce respect du savoir, cette obligation de cohérence qui font une pensée, donnent une certaine élévation à la parole et à l’action publiques. Jules Blanchet, Edner Brutus, duvaliéristes oui (c’était leur choix), médiocres jamais. Léon Laleau, romancier et poète intimiste et parfois aveugle au social (on peut juger réactionnaires certains éléments de sa thématique, la littérature est aussi un champ de bataille des idéologies).

Aujourd’hui, la parole publique (rien n’est absolu, et tous les preneurs de parole ne disent pas les mêmes choses, heureusement) donne la preuve de cette décadence. Tel ignorant de l’histoire verra une première fois dans les choses les plus courantes. Tel remplacera l’analyse par la grossièreté et la culture générale par la culture du « zen ». Tel apprendra par cœur des recettes qu’il récitera à l’envi et se paiera une vitrine dans la boutique prêt-à-porter de la « pensée » sociale. Tel  noiera toute réflexion profonde dans un « tchaka » bouilli à toutes les sauces mystiques. Ce pays n’aura jamais autant mal parlé de lui-même. N’importe qui dit n’importe quoi dans n’importe quel domaine…

Il est plus que temps que le savoir et le sens éthique récupèrent la parole publique. Que revivent les petits journaux scolaires ou de quartier. Que tous les supports aujourd’hui disponibles soient mis au service de ce renouvellement. Que se multiplient les petits cercles de réflexion. Que des jeunes développent des sphères d’intérêt, apprennent en groupe. Que la rigueur critique interpelle les parleurs et leurs discours.

Les partis politiques devraient contribuer à cette lutte contre la décadence de la parole publique en encourageant l’apparition de nouveaux cadres, en aidant à renouveler les structures de groupe où l’on apprend. Les partis politiques… avec une vision sociale.

« Décadence sociale et décomposition institutionnelle », voilà ce que nous vivons et qu’une grande partie de la parole publique accompagne et reflète. Produire une parole digne sur fond de savoir et d’éthique. Élever le niveau de la parole publique, c’est l’une des urgences de l’heure. Il y a des jeunes qui sont prêts à grandir, il faut les aider.



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