Contempler le chaos et s'y enfoncer

Publié le 2021-06-07 | lenouvelliste.com

Sous respirateur artificiel depuis son lancement, le projet de referendum pour changer la constitution de 1987 sans respecter la loi en vigueur et sans chercher d’accord politique, même minimum, a connu un nouveau revers ce lundi 7 juin 2021.

Alors que dans les rues et dans les cieux, la propagande faisait rage ce lundi, le Conseil électoral a émis un communiqué pour annoncer le report du projet de referendum. Sans annoncer, pour l’instant, une nouvelle date pour sa tenue.

Cet ajournement sine die fait suite à un premier report. Le referendum devait se tenir en avril puis en juin 2021, maintenant on ne sait plus quand il aura lieu. Car chaque mois qui passe le rend plus difficile à tenir.

Cet ajournement n’a pas été endossé par l’exécutif ni pas aucun message à la nation ou même d’un simple point de presse. Tout se passe comme si le vrai motif du report était aussi banal que la tenue ou non tenue du referendum lui-même. On essaie de rendre la covid responsable de l’avortement du processus. Et pourtant…

Ce lundi, après les partis politiques et autres acteurs de la société civile, ce sont quatre associations du secteur privé qui ont écrit formellement au gouvernement pour demander le report du referendum. 

A la différence de plusieurs autres acteurs, le secteur privé a tenu débat, recueilli avis d’experts et écouté ses membres avant de se prononcer.

Ce dernier coup de truelle a achevé le referendum, si besoin était. La semaine où l’Organisation des États Américains (OEA) doit venir sur le terrain parler aux différents protagonistes, l’extrême onction administrée par le secteur privé dit beaucoup du referendum non désiré.

Depuis son lancement surprise, le projet présidentiel de doter le pays d’une nouvelle constitution n’a reçu l’appui d’aucun groupe organisé de la société haïtienne.

Dans un autre registre, en conférence de presse d'invité d'honneur de Livres en folie ce lundi 7 juin 2021, l'analyste politique et historien Michel Soukar, interrogé sur les similitudes entre la période actuelle et le passé d'Haïti, n'a pas caché que les jours que nous vivons lui rappelaient la période 1908-1915. 

Ceux qui connaissent l'histoire de ce pays savent que cette période a été marquée par la fin de l'indépendance nationale, 100 ans après 1804. Entre les cacos qui faisaient leur loi et les politiciens qui échouaient à trouver les chemins de la croissance et du vivre ensemble, le pays fut investi par les forces armées américaines qui allaient imposer leur hégémonie pendant 19 ans. Hégémonie qui dure encore de nos jours. 

Soukar a redit que comme aujourd'hui pour les gangs, les cacos étaient à la solde d’hommes d’affaires, de politiques et de forces de la communauté internationale. 

Michel Soukar n'a pas caché qu'il craignait le pire. 

En août 2020, premier à le dire clairement, l'homme de lettres avait prédit que bientôt chacun aurait besoin de l'autorisation d'un chef de gang pour circuler dans son quartier, dans le pays.

Les écrivains, les historiens, les analystes, les journalistes n'ont pas toujours raison avec leur prédiction, particulièrement quand ils délaissent la dépouille froide de l'histoire ou le souffle chaud de l'actualité pour se mettre à faire des prévisions. 

Il leur arrive de se tromper car les faits supportent mal d'être enfermés dans des boules de cristal. Malheureusement, dans le cas Haïti, ceux qui prédisent le pire ont souvent raison tant nos responsables politiques, économiques et même nos tuteurs internationaux, sont incapables de donner le meilleur d'eux-mêmes pour faire le bien. 

Le cynisme, la duplicité, l'incompétence et même le mépris teintent leurs actions de nos jours et tout pousse Haïti vers l'irréparable. 

La violence des gangs, les attaques contre les postes de police, le silence des autorités, la mauvaise santé de l'économie, l'imbroglio politique et la tentation de revenir avec un gouvernement autoritaire du pays, tout nous pousse vers le pire, vers le chaos, vers un nouveau monde aux contours mal définis.



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