L’effet spectateur, un diaspora en Haïti

Publié le 2021-06-17 | lenouvelliste.com

Le superintendant de la cour, Maxius, et moi arrivâmes simultanément en sens inverse devant le portail d’un grand immeuble d’appartements dans le quartier de Pacot à Port-au-Prince. Comme d’habitude, nous signalâmes à l’avance notre présence au portier avec les klaxons de ma voiture et de sa mobylette, cette fois-ci en cœur. En raison de l’insécurité qui bat son plein dans le pays depuis un certain temps, tout le monde reste sur le qui-vive. Nous pénétrâmes précipitamment dans la cour et le portier ferma encore plus hâtivement le lourd et haut portail vert à roulette en tirant avec sa main droite avec une longue corde en pite. Dans le même temps, il écoutait attentivement les dernières nouvelles politiques à sensations via un téléphone cellulaire démodé, dénommé dérisoirement « edem peze », plaqué à son oreille dans sa main gauche.

J’étais calme et détendu, « poze kou yon ma kafe », mais la cour était en alerte et le superintendant, lui, était plus agité et plus excité qu’une puce. « Il y a quelques minutes qu’on vient de kidnapper un professeur tout près d’ici à Canapé-Vert. », alerta le portier, cette fois-ci, avec son cellulaire plaqué à son oreille droite, comme pour mieux écouter. Tout le monde, sauf moi, naturellement, était déjà au courant de la nouvelle via le teledyòl (le bouche-à-oreille) et les réseaux sociaux.

« Oui, c’est vrai. Je suis l’un parmi des centaines de témoins oculaires du kidnapping du professeur à Canapé-Vert », renchéri le superintendant. « Sur la route du Canapé-Vert en allant vers Pétion-Ville, en face de la petite place et de la station de police, quatre motocyclettes avec deux hommes sur chacune d’elles, ont encerclé et bloqué le véhicule du professeur. Quatre d’entre eux sont montés dans son véhicule et sont calmement repartis avec lui en direction opposée vers la Natcom. Cet évènement s’est déroulé, au vu et au su de plus d’une centaine de spectateurs pétrifiés ! Certains ont même photographié et filmé cette scène terrifiante qui déjà, fait la une sur les réseaux sociaux. »

Ce fait venait indubitablement de bouleverser la réaction de ce peuple haïtien concerné par l’événement qui traditionnellement réagit à ce type de violence. Certaines personnes dans la cour, y compris le superintendant lui-même, ne comprenaient pas pourquoi personne n’était intervenue pour aider le professeur dans ce kidnapping. Cette violence qui se répète de semaines en semaines questionne la passivité du peuple haïtien qui a perdu « sa colonne vertébrale » face à ce phénomène localisé principalement dans la zone urbaine de la région métropolitaine.  

Quelles sont les raisons possibles de cette évolution comportementale ? Qu’est-ce qui a conduit le peuple haïtien, acteur dans les évènements, à devenir un simple spectateur ? Comment est-on passé de « l’effet acteur » à « l’effet spectateur » ?  L'effet spectateur se produit lorsque plusieurs personnes assistent à un évènement et par un effet de groupe implicite, décourage une personne du groupe à intervenir dans une situation d'urgence pour assister son prochain contre une agression ou un crime. En cas de crise, l’effet de groupe a probablement un effet inversement proportionnel sur l’action. Plus le nombre de témoins est élevé, moins il est probable que l'un d’eux aide une personne en détresse. Le corollaire est tout aussi vrai. Moins le nombre de témoins est élevé, plus il est probable que l'un d’eux aide une personne en détresse.

Aristote nous a enseigné que l’homme est un « animal politique ». Dans cette définition, on comprend bien que l’homme a une condition naturelle mais également une condition sociale particulière qui pour cette dernière en fait un animal pas comme les autres. Il est doué de conscience, de raison et il a su, au fil de son histoire et de son développement, enrichir ses compétences et projeter un cerveau capable de répondre aux exigences de sa condition humaine.

Ce cerveau, celui de l’homme moderne, est venu compléter le cerveau reptilien, c’est-à-dire le cerveau primitif qui régit les fonctions biologiques et l’automatisme du corps humain. Dans le contexte primitif des premiers hominidés, le danger permanent imposait, soit la fuite, soit la lutte face aux dangers des bêtes sauvages ou des phénomènes naturels hostiles. L’homme au fil de son histoire a développé, complémentairement à son cerveau primitif, un système limbique et un cortex qui régissent ses fonctions émotionnelles mais aussi sa pensée, son langage et son raisonnement. Face à un danger, il peut soit fuir, soit lutter pour survivre par mobilisation de son cortex primitif ou agir avec raison en fonction de ces ressources cognitives personnelles.

L’homme moderne a introduit un nouvel élément de son développement cortical avec l’introduction des technologies numériques qui accélèrent les relations interpersonnelles, et d’une certaine manière « horizontalise » l’ensemble des individus en les mettant sur le même plan. Chacun devient acteur mais surtout spectateur d’une forme de téléréalité. Chacun devient un metteur en scène derrière sa caméra. Chacun veut immortaliser l’action qu’il voit, s’immortalisant par-là, lui-même, grâce à cette transcendance numérique. Il faut être là au bon moment, capter l’image, en être le témoin et le transmetteur. Ce phénomène est devenu une condition sine qua non de l’existence, un marqueur existentiel. Il ne s’agit plus d’agir, de faire face à des évènements qui mettent en péril autrui, mais immortaliser la scène et s’en satisfaire. Les réseaux sociaux sont devenus le réceptacle de ces vidéos permanentes et, chaque jour, 720.000 heures de vidéos sont ajoutées sur le second réseau social le plus populaire, à savoir « YouTube ». Ce chiffre démontre l’importance de cette évolution et de son impact sur les rapports sociaux.

L’effet spectateur est dorénavant un état de fait social car « le chacun » est devenu un phénomène collectif échappant dès lors aux personnes impliquées. Une sorte de ritualisation moderne s’est installée qui contribue à ne pas réagir face à des violences qui prennent de l’ampleur dans les sociétés modernes. Les formes d'apprentissage de sociabilité se réduisent au profit de l’immédiateté alors que les formes d'apprentissage rigoureuses demandaient du temps. Chacun aujourd’hui avec son téléphone est immédiatement « un Prix Nobel » sachant tout sur tout.

Cicéron nous enseigne qu’aucune société ne peut se développer si la sécurité publique n’est pas garantie par l’Etat aux citoyens. Si le numérique, comme on l’a démontré, provoque en chacun, l’effet spectateur, l’Etat doit donc assurer ce rôle de protection des citoyens tant dans le domaine de la justice et de la police que dans l’acception large du terme, à savoir et surtout l’aspect éducatif. L’État pourra ainsi contrebalancer l’effet délétère produit par l’évolution des outils numériques. D’ores et déjà, certains Etats, comme les États-Unis et la France travaillent sur cette question de la régulation des réseaux sociaux et de la problématique de la sécurité et de la liberté individuelle qui y est adossée.

Haïti n’échappe pas à ce phénomène de pénétration des réseaux sociaux et deses conséquences.  Mais aujourd’hui, les conditions de l’insécurité ont pris le pas sur la sécurité que l’Etat doit à la population. Au fond de chacun, ce besoin de sécurité que notre cortex primitif appelle de ses vœux doit être mis en œuvre tant sur le plan individuel que collectif, car comme on l’a exprimé antérieurement en citant Aristote, l’homme est un animal politique donc un Homme de sociabilité, de vie en collectivité. Deux voies se présentent. La première, laisser l’insécurité à ce stade. Ce n’est certainement pas la bonne voie car elle ne peut que s’amplifier et conduire à la nécessité d’assurer son rétablissement de façon ferme non seulement contre les auteurs de ces violences mais à l’endroit de chaque citoyen. La seconde, changer le système pour redonner confiance au peuple. Est-ce possible tant la dégradation du système étatique est profonde ?

L’Haïtien est enfermé dans un cercle funeste où l’insécurité constatée dans les époques passées et encore aujourd’hui ne sont que la face émergée d’une situation plus grave encore. En définitive, la violence est certes le problème mais c’est surtout l’impossibilité de la traiter qui doit être considérée comme le facteur le plus grave. Qui sera l’homme qui pourra restaurer cette sécurité publique et apaiser la situation ? En un mot, qui sera le sauveur ? Disposera-t-il « d’un père Joseph » pour le conseiller sur la bonne voie et non celle actuelle ?

Doit-on remonter aux premières heures de l’indépendanceet franchir plus de 200 d’histoires pour comprendre et analyser que les maux d’aujourd’hui héritent également de ceux du passé ? La réponse est affirmative mais la différence est dorénavant la médiatisation qui permet à chacun d’être parfois l’acteur mais aussi, comme relaté dans les faits de ce kidnapping, surtout un spectateur. Si une différence de forme est là avec les outils numériques du XXIe siècle, la continuité du fond empêche Haïti de « franchir le Rubicon ».

Tout au long de son histoire, Haïti fut un pays martyrisé par la violence physique et mentale tant avant 1804 avec l’esclavage qu’après l’indépendanceavec l’établissement du système « peze souse » [presser quelqu’un comme un citron]. Liberté, Egalité, Fraternité – ces mots de la devise de la République d’Haïti sont de vrais maux pour les Haïtiens. A Saint-Domingue, avant l’indépendance, les Noirs voulaient être libres, les mulâtres et les affranchis voulaient être égaux aux blancs. Les Blancs ne voulaient être fraternels ni aux noirs ni aux mulâtres ni aux affranchis, ni libérer les Noirs. Après l’indépendance d’Haïti, le Blanc n’était plus là. A l’Arcahaie, lors de la création du drapeau haïtien, le blanc a été déchiré du drapeau français pour constituer le drapeau haïtien. Cependant, le bleu et le rouge ont été mal cousus. Les Haïtiens ont eu la liberté, mais pas l’égalité, et encore moins la fraternité. De Saint-Domingue à Ayiti, Haïti a été une lutte incessante pour l’égalité. Toutes ces conditions ont créé une société clanique et continuellement fragmentée, « kote chak koukouy ap klere pou je yo », sans cohésion, sans réconciliation et sans fonder un destin commun.

L’histoire après 1804, date qui marque les esprits, date qui est devenue la référence de la carte mentale haïtienne et à laquelle personne ne peut échapper, a été écrite par un Haïtien, le Dr Jean-Chrysostome Dorsainvil avec la collaboration de frères français, les Frères de l’instruction chrétienne,venus pour de l’enseignement dans le cadre d’un concordat entre le Vatican et l’Etat d’Haïti. Chacun se réfère aujourd’hui à ce récit historique et qui d’une certaine manière empêche la mise en œuvre d’une analyse plus profonde de l’histoire à travers un devoir de mémoire qui pourrait libérerl’haïtien de son histoire tragique.

Ce devoir de mémoire ne doit pas être seulement l’occasion de revisiter l’histoire afin de mettre en lumière les responsabilités diverses qui ont conduit à l’esclavage, cette tragédie humaine, mais surtout et nécessairement l’occasion de fonder les termes de ce destin commun pour créer cette confiance indispensable entre les dirigeants et le peuple. Ce travail de mémoire devra déboucher sur une histoire dans laquelle chacun pourra prendre conscience des réalités et concourir, dès lors, à cette démarche collective qui créera ce ciment social indispensable à la refondation du pays.

D’autres pays ont déjà mis en œuvre ce type de démarches afin de permettre à leurs citoyens de réfléchir, d’analyser et de mieux comprendre les raisons qui ont conduit à des traumatismes dans ces pays. On peut évoquer en autres, le travail de mémoire que la France a réalisé sur plusieurs époques de son histoire tant au niveau de sa responsabilité dans le commerce dit triangulaire, l’esclavage, que pendant la période de la Seconde Guerre mondiale avec la collaboration du gouvernement de Vichy. Pendant notre époque contemporaine sur la colonisation et la guerre d’Algérie, un travail tout récemment mis en œuvre concernant la guerre d’Algérie dans le cadre d’une commande d’un rapport par le président de la République française d'après l’historien Benjamin Stora. Ce rapport public, remis le 20 janvier 2021, s’intitule « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie ».

On peut aussi évoquer le « Projet 1619 », lancé le 18 août 2019 par Nikole Hannah-Jones à l'occasion du 400e anniversaire de l'arrivée des premiers esclaves africains dans ce qui allait devenir les États-Unis. Le « Projet 1619 » a pour but de restaurer l'histoire de l'esclavage, la mettre au centre de la mémoire et de l'histoire américaines, et de l’introduire dans l’enseignement scolaire pour surligner ce recentrage de l'expérience américaine.

Il s'agit doncd’être acteur. Un véritable acteur de ce travail de mémoire et ne pas rester un simple spectateur. Certes, les modalités habituelles du travail de mémoire sont bien connues des historiens qui disposent notamment de musées, d’expositions, de livres et de tous les outils transmetteurs de la connaissance. Ces outils sont souvent lourds à mettre en œuvre nécessitant des moyens budgétaires importants et dont la diffusion de masse ne peut intervenir que dans des pays qui disposent déjà d’infrastructures d’éducation nationale et culturelle de premier plan. Il faut donc franchir à nouveau « le Rubicon » et permettre à chaque Haïtien d’être acteur de ce travail de mémoire.

Il nous faut renverser le paradigme qui nous avait conduit de la position d’acteur à celle de spectateur en redevenant acteur. Les outils numériques qui, en quelque sorte, nous aliènent supplémentairement doivent nous permette grâce à l’accès à la connaissance qu’ils permettent de pouvoir être le media qui mettra à la portée de chacun cette capacité du travail de mémoire. Il faut donc organiser ce leapfrog éducatif qui constitue la seule issue à la non-reconduction perpétuelle des errements du passé qui se poursuivent jusqu’à nos jours.

Aldy CASTOR, M.D., aldyc@att.net

Président: Haitian Resource Development Foundation (HRDF)

Directeur: Emergency Medical Services for Haiti Medical Relief Mission, Association of Haitian Physicians Abroad.

Membre, United Front Haitian Diaspora

Philippe FRANÇOIS, philippefrancois.fr@gmail.com

Ancien administrateur territorial en France

Consultant auprès du bureau du président de la HRDF,

Diplômé en sociologie de l’université Paris IX Dauphine, Dynamique des organisations et transformations sociales

Diplômé en gestion et administration des collectivités locales de l’université Paris XII Val-de-Marne

Mai 2021

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