« Soleil à coudre » ou la globale cruauté 

Publié le 2021-05-03 | lenouvelliste.com

« J’ai des roses coincées dans le cœur pour Silence, des papillons au coin des yeux à lui dessiner, je rêve d’avoir la tendresse des fleurs pour m’approcher de sa beauté, j’espère me muer en rosée pour convenir à son aurore ». 

« Soleil à coudre » de Jean d’Amérique,  paru chez Actes sud, est un roman d’amour. C’est l’histoire de  Tête Fêlée, amoureuse de Silence, une camarade de classe. Face à cette fille dont tout la sépare, Tête Fêlée reste muette, silencieuse, et se laisse submerger par un océan de tendresse. Ce roman, qui part de l’amour, est un livre sur la cruauté et tout ce qu’elle traîne derrière elle en termes de rêves et de destins fauchés.

« Tu seras… tu seras seule. Tu seras seule dans la nuit. Tu seras seule dans la  grande nuit ». Cette formule accompagne Tête Fêlée tout le long du  premier roman de Jean D’Amérique.  C’est quoi donc la grande nuit dont parle la narratrice ? Elle ne le sait pas, mais cette phrase prend tout son sens à chaque virage de sa vie, à chaque détour dans ce roman volcanique.

Dans ce roman, on est face à une narratrice qui sort de plus en plus de l’enfance pour entrer dans la grande nuit.  Pour entrer dans la solitude. Dans l’angoisse. Dans la violence. Dans le vide de son être.  

Cité de Dieu

À travers « Soleil à coudre », plusieurs personnages mènent une danse macabre : Tête Félée, la narratrice du roman,  Fleur d’Orange,  sa mère,  L’Ange du Métal, le chef de gang de Cité de Dieu. Aussi, Papa, l’homme de Fleur D’Orange et l’homme de main de L’ange du métal, qui représente le père de Tête Félée.

Dans le monde auquel appartient Tête Félée, l’humanité des personnages est anéantie. Ils sont en proie à une existence trop lourde à porter, à supporter même. Ils pataugent entre  le crime,  le viol, la faim, la violence. Il leur manque tout ce qui est nécessaire  à la vie, à la survie même. Dans le monde de Tête Félée, s’il y a une chose qui ne manque pas, c’est le  bruit. Ils ont le bruit à profusion pour plusieurs raisons : parce que dans ces lieux abandonnés, les bruits c’est la seule chose qui donne à ces gens la sensation d’être en vie, d’habiter le pays, d’habiter un morceau du monde. À Cité-de-Dieu, la zone rouge où habite Tête Félée, Dieu lui-même s’interdit l’entrée à ce cité qui porte son nom. 

Le monde de silence

D’un autre côté, d’autres personnages mènent une danse relativement joyeuse : Silence, l’être aimé, le prof d’histoire, le père de Silence...  Ce monde-là circule en voiture. Ce monde-là ne manque pas d’eau potable ou d’électricité. On y mange à sa faim. Dans ce monde-là, on peut voyager et on peut se permettre d’avoir des caprices. 

Entre le monde de Tête Félée et celui de Silence, il  y a un abîme profond. D’un côté, l’interdiction du père. D’un autre côté, le monde même auquel elles appartiennent  est un grand mur. Mais ces filles vont quand même se rencontrer parce que l’amour est cette chose qui brise les chaînes sociales et fait tomber les murs.  Et parce que l’amour, nous dit Amilton Garoute, est source de miracle. Entre ces deux filles socialement et économiquement différentes, un grand amour va naitre et élire domicile dans leur chair.

 « L’Ange du Métal aimerait ouvrir le cahier d’éloges de ses employés, faire défiler leur palmarès épinglé de mentions honorables, vanter les qualités singulières de bestialité de l’éminent Papa, par exemple, raconter comment tel poulain est calé dans la suspension de souffle humain et tel autre imperméable à la pitié, capable du pire en matière d’horreur ».

« Soleil à coudre » est d’une grande beauté. Chaque chapitre est de la poésie. Malgré  l’esthétique de la langue, l’histoire racontée est d’une absolue cruauté. Où le sang s’étend tous les jours sur le trottoir. Où la mort  ne chôme jamais. Où la délinquance est en extension. Où la prostitution, dans tous les sens dont ce mot peut être l’objet, est l’art d’habiter ce pays. Et  où tous les personnages, depuis Cité-de-Dieu aux autres bidonvilles avoisinants, sont livrés à une politique de la mort.

Wébert Pierre-Louis

Wébert Pierre-Louis
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