L’économiste Enomy Germain estime que l’administration en place a « catastrophé » les finances publiques

L’économiste n’y va pas avec le dos de la cuillère. Les grandes dépenses du pouvoir en place, dans la gestion de la chose publique, n’ont pas été efficaces. Elles sont dommageables pour l’économie haïtienne. L’administration de Jovenel Moïse a « catastrophé les finances publiques », critique Enomy Germain, qui répondait aux questions du journaliste Robenson Geffrard, sur Télé 20, à l’émission « Haïti, sa k ap kwit », mercredi 31 mars.  

Publié le 2021-04-07 | Le Nouvelliste

Seulement pour cette fin de premier semestre de l’exercice fiscal, l’État haïtien accuse un déficit budgétaire estimé à 31 milliards de gourdes, contrairement à ce qui était prévu pour tout l’exercice, soit 37 milliards de gourdes. Pour l’économiste, le pays est en train d’assister à un déficit budgétaire qu'il n'a jamais connu dans son histoire. « Ces messieurs ont catastrophé la situation des finances publiques. Ils développent l’habitude de mobiliser de l’argent sans aucun résultat », explique-t-il, évoquant une logique de dépenser que développent les dirigeants sans réfléchir à l’efficacité des dépenses. C’est dommageable pour l’économie, croit-il.

Si au niveau du budget, il est question pour le gouvernement de faire un « emprunt» à la Banque de la République d’Haïti (BRH), pour l’économiste, il s’agit d’un « mensonge ». Cela n’a jamais été un emprunt, puisque cet argent n’est jamais remis. L’État ne l’a jamais comptabilisé cette dette dans son passif, souligne Énomy Germain, qui relève également l’inexistence d’une contrepartie. C’est ce qu’on appelle la monétisation de la dette publique. Or, lorsque cette réalité se présente, cela conduit à des effets inflationnistes. C’est établi en économie », précise l’économiste qui dit n’avoir jamais eu connaissance de rapports de l’État haïtien sur le renflouement de dettes. Il évoque, à ce niveau, des mécanismes qui ne sont pas transparents dans l’économie.  

Après de tels constats, l’économiste Enomy Germain pense que le pays va connaitre un niveau de déficits budgétaires jamais atteints jusque-là. « Pour moi, dans la deuxième moitié de l’exercice fiscal, le niveau de déficit va croissant, parce que, d'une part, les dirigeants ont toujours tendance à manifester une indifférence par rapport aux dépenses publiques. Ils cherchent à livrer des résultats immédiats. N’oubliez pas que ces gens qui nous dirigent, ce ne sont pas des hommes d’État qui regardent l’avenir. Nous ne sommes pas dirigés depuis quelque temps par des hommes d’État. Le futur ne les intéresse pas. Ils veulent des résultats dans l’immédiat, sans considérer les conséquences perverses qui accompagnent leurs actions dans l’économie. Nous sommes dans une situation extrêmement difficile. Le plus grand problème avec les dépenses publiques, c’est qu’elles ne sont pas efficaces. Nous ne dépensons pas en fonction des objectifs fixés », explique l’économiste, qui prend l’exemple du projet d’électricité 24h/24 de Jovenel Moïse, dont il n’a jamais vu un document présentant ledit projet dans ses différentes phases d’opérationnalisation. Cela n’existe pas. Lorsque c’est le cas, vous allez faire des dépenses tous azimuts ».

Par ailleurs, l’économiste Enomy Germain a profité pour critiquer, de manière globale, la manière dont l’élite économique se comporte sur le marché. L’économiste se réfère à l’ouvrage de l’ancien gouverneur de la banque centrale, l’économiste Fritz Jean, pour évoquer une « économie de prédation, de captation de richesses, même lorsque cette économie ne produit presque pas de richesses ».

Depuis pratiquement dix ans, constate l’économiste, les acteurs ne font que renforcer la pauvreté dans ce pays. La tendance à la captation des richesses n’a fait que se renforcer. Ils veulent accumuler de l'argent en ne faisant pas de redistribution. Ils n’ont aucun objectif de réduire la pauvreté. Avec eux, l’économie devient une fabrique de pauvreté... », a martelé l’économiste, qui souligne le comportement des acteurs dans le système économique haïtien traversé par plusieurs modes d’accumulation de richesses, dont le dollar qui ne fait que gagner en valeur par rapport à la monnaie locale : la gourde.  Justement, à ce niveau, Enomy Germain croit qu’il y a un problème de régulation du marché des changes en Haïti en grand désordre. Les autorités monétaires ont échoué dans l’encadrement du marché des changes.

L’occasion pour Enomy Germain de souligner, par ailleurs, la nécessité pour la banque centrale de jouer son rôle avec indépendance sur le marché. Pour l’économiste, lorsqu’il y a trop d’influence de la politique, elle ne peut pas donner des résultats adéquats. « Je pense que la politique a trop joué sur la banque centrale. Elle manque d’indépendance aujourd’hui. Je pense que c’est le cas », se positionne-t-il, avant de rappeler la situation du Conseil de la banque centrale nommé par le président exclusivement, alors que le processus prévu par la loi veut qu’il passe par devant le Sénat. « Il est nommé par le président exclusivement. L’autorité qui vous nomme est celle qui détient l’autorité sur vous. La banque centrale est menacée dans son autorité, parce que les institutions ne fonctionnent pas. Lorsque que cette situation se présente, vous ne pouvez pas être efficace », analyse l’auteur de l’ouvrage « Pourquoi Haïti peut réussir ?».

Ses derniers articles

Réagir à cet article