Lecture scénique

Kaselezo de Fankétienne

Le texte de Frankétienne « Kaselezo » est d’une actualité brûlante. La parole du mage est une langue de feu, une langue qui purifie quand elle touche l’âme. Paula Clermont Péan, metteure en scène de son état, a déployé, dans l’espace, le verbe du mage, dans un jeu de lecture scénique. À l’Institut français.

Publié le 2021-03-29 | lenouvelliste.com

L'œuvre de Frankétienne est sous les feux des projecteurs. Le vendredi 26 mars 2021, dans les locaux de l’Institut français, avenue Lamartinière, le centre culturel Pyepoudre, de concert avec le ministère de la Culture et de la Communication, a donné carte blanche à la comédienne et metteure en scène Paula Clermont Péan. Dans une lecture scénique de Kaselezo, un texte de Frankétienne, la metteure en scène actualise les contradictions qui rongent Haïti dans une fenêtre du deuxième tableau de la scénographie de la pièce.

Trois comédiennes : Paula Clermont Péan, Aniès Noël et Jenny Cadet ; une chanteuse, Régine Cajuste ; une danseuse, Linda François de la troupe Expression ont joué Kaselezo. À travers une lecture vivante se croisent jeux scéniques, chansons et danses. Que du mouvement sur les planches pour un tableau de cette œuvre !

Une langue de feu

Les paroles du spiraliste que portent les femmes sont une langue de feu qui purifie pour un changement total.

«A:   Lwijanboje peze fanm, meltri fannm, moulen fanm, kraze fanm, frape fanm, koupe fanm, prije fanm, bimen fanm, taye fanm, dyake fanm. 

B:  Lwijanboje maspinen fanm, toupizi fanm, pilonnen fanm, triminen fanm, zigounen fanm, krabinen fanm, depatcha fanm, dekrenmen fanm. 

M:  Lwijanboje dechalbore fanm, defilfare fanm, defresiye fanm, dechèpiye fanm, dezaliyen fanm, matirize fanm, ratibwaze fanm.

A-B-M :   Yo pann manman, yo pann pitit… Si w manje vyann, wa kite zo !

A:   Quand tu as besoin de moi, tu me gaves, tu me bichonnes,, tu me choyes. Après, c’est l’enfer !

B:   Tu n’obéis qu’à ton orgueil.

M:   Là où tu passes, tu écrases tout le monde.

A:   Tu me rends dingue.

B:   Tu me traites comme une vieille bourrique.

M:   La vie des femmes, c’est un Golgotha.  »

La femme enceinte élevée en signe

Dans le mouvement spiral de Frankétienne surgit dans toute son intensité une femme enceinte.  Celle-ci est élevée en signe à une dimension symbolique pour que l’image devienne une idée dans le déploiement du discours théâtral. En prenant son élan à partir d’un corps qui s’étire comme espace-temps, l’auteur puise dans son arsenal imaginaire pour camper Haïti.

En toute poésie, l’imagination lancée dans sa course s’ouvre dans une impasse qui fait appel au génie de l’artiste pour présenter la chose : Haïti n’arrive pas à passer le stade de la rupture de la poche des eaux pour se libérer, c’est-à-dire enfanter. Haïti n’arrive pas à renaitre, à s’élever au-dessus des violentes contradictions qui menacent de la détruire.

Haïti est pleine de promesses. Dans son grand rêve, elle annonce la liberté sur une terre qui a vu le sang couler à gros bouillon depuis que les colons l’ont foulé. Du paradis, ils en ont fait un enfer. Et les enfants d’Haïti continuent à alimenter les forges de ce lieu de cruelles souffrances. Faute de connaissances, l’esprit s’attache à expérimenter tout ce qui est vil, tout ce qui l’accroche à ses bas instincts, à ses désirs et passions débridés qui allument la violence dans la cité. Les cerbères de l’enfer sont lâchés aux trousses des esprits qui pourraient apporter de la lumière dans l’épaisseur des ténèbres. Haïti se vide de ses cerveaux, Haïti se vide de sa substantifique moëlle.

Le corps et l’esprit souffrent à l’extrême dans ce carcan qui enferre les gens dans ses chaudrons. Quelle terrestre vie pour l’Haïtien ! Beaucoup d’efforts sont déployés pour éteindre ce feu qui embrase l’être haïtien de l’intérieur. 

Le devenir du pays que chantent les poètes

De l’indépendance à nos jours, Haïti, mère de la liberté, continue à opérer un travail pour se libérer du cordon qui l’attache à ses maîtres. Elle n'y parvient pas. Elle n’atteint jamais le stade de la délivrance. Tout se complique pour qu’elle n’accouche jamais. Ce sont des contextes qui se créent, pour qu’elle ne soit jamais en condition pour se libérer comme il est signifié métaphoriquement dans la pièce de Frankétienne.

Comment, dans ces conditions, Haïti, notre mère, arrivera-t-elle à accoucher d’un destin où il fait bon vivre pour tout un chacun sur terre, qui rêve de liberté, de paix, de justice ? C’était ça ce grand rêve d’Haïti, un rêve qui admet « tout moun se moun. Tout moun kapab viv sou tè sa lib. Kit ou se Blan, Nwa, Jòn… nou tout se moun. Nou gen dwa viv diy. »

Mais qu’est donc devenue cette mère abandonnée par ses enfants ? Qu’est donc devenu ce pays que chantent les poètes ?

«A:   C’est le paradis des rats et des cafards.

B:   Ces saletés ont envahi la maison.

M:   Les voisins se foutent de ma gueule.

A-B-M-:   Un vrai foutoir, Se kan ou pran ou konnen !

A:   Les enfants ont faim, tu t’en fous.

B:   Les enfants sont en haillons, tu t’en fous.

M:   Les enfants sont malades, tu t’en fous.

A:   Qu’il vente!

B:   Qu’il pleuve!

M:   Qu’il tonne, tu t’en fous!

A-B-M:  Tu t’en fous !  Tu t’en contrefous ! T’en as rien à foutre !

A:   Les enfants sont rachitiques.

B:   Ils ne vont pas à l’école.

M:   Ils ne savent ni lire ni écrire.

A-B-M:   Tu t’en fous ! Tu t’en contrefous ! T’en as rien à foutre !

A : Tu ne me facilites rien.

B : Tu ne me rapportes rien.

M : Tu ne me fais pas de cadeau. »

Malgré les contractions, les douleurs, les souffrances qui ravagent Mère-Haïti, elle semble avoir une capacité sans fin à résister à ce travail de tourment et de torture qui laboure ses entrailles. 

L'Haïti dont rêve l’Haïtien n’est pas encore née. Elle souffre depuis plus de deux siècles dans son passage. 

« Mère des souffrances

Mère des douleurs

Mère des tourments

Mère du désarroi

Nos entrailles sont prisonnières 

D’un tourbillon qui nous emporte. »

La langue de Frankétienne est l'étincelle qui met le feu aux poudres. Elle est chargée de symbolisme, de fulgurance et de rêverie du feu.  Pour reprendre Carl Brouard dans son poème “Je vais vous dire”, adressé à Jacques Roumain, cette langue fait gronder le bouillonnement  de :

« la grande vague

qui s’ignore.

Oh! vague,

assemblez-vous,

bouillonnez,

mugissez,

et que sous votre linceul d’écumes,

il ne subsiste plus rien,

rien

que du bien propre

du bien lavé,

du blanchi jusqu’aux os. »

Et dans la spirale de l’auteur de Kaselezo, les mots jaillissent en étincelles :

« Nous sondons l’horizon

Nous cherchons la raison

Pour l’éclosion de l’amour

Nous scrutons les lendemains

À la faible lueur des étoiles

Et sous la botte des cavaliers

Au jaillissement des éclairs

Les barrières vont sauter

Pour rejeter le mal, la vieille méchanceté

Les  éclairs chassent les aigreurs

Nous léchons les éclairs

Notre mémoire tourbillonne

Nous cessons de tâtonner

Si les avalanches déferlent

Nous ne resterons pas passives

Même si la douleur est amère

Nous ne nous plaindrons pas

Nous ne vannerons plus le sable 

Devant la porte de la marâtre

Les pieds ensanglantés

Notre sang coagulé sur les pierres

Nous commencerons à voir même si le malheur règne

Dans les mauvaises saisons nous ne faiblirons pas

Nous ne deviendrons pas les déchets

Sur l’étal des bouchers

À peine un vent léger caresse les feuilles des arbres

Notre utérus tressaille, un soleil embrase notre ventre

De nouvelles lignes de vie de toutes les couleurs

Se dessinent dans la paume de nos mains

De nouvelles voies surgissent hors des sentiers

De la violence et de l’hypocrisie

De nouvelles voies s’annoncent, balisées par la vie

Des cimes au fond des ravins

Un nouveau chemin est tracé

L’amour aura un nouveau rythme

La vérité une autre couleur

Elles se lèvent et scandent d’une seule voix :

« Là ou le poteau-mitan de la vie plongera ses racines au fin fond de la terre Et les hommes et les femmes danseront sur une nouvelle cadence. »

Kaselezo, le texte de Frankétienne porté dans une lecture scénique de Paula Clermont Péan, ressuscite des réflexions sur la brûlante actualité d’Haïti qui ronge l’âme au fer rouge. Les personnages féminins qui s’adressent des répliques mettent en avant les violentes contradictions qui secouent la société haïtienne. Mère-Haïti est ébranlée dans ses fondements. Empêtrée de contradictions, elle est encore en quête de la touche de validation du Blanc pour libérer son enfant dans la lumière et assurer sa renaissance dans la continuité de la geste de l’Indépendance.



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