« Il faut toujours dépenser prudemment et avoir des dépenses ciblées », dixit Mark Carney, ex-gouverneur de la Banque du Canada

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Publié le 2021-03-31 | Le Nouvelliste

Mark Joseph Carney, ex-gouverneur de la Banque du Canada de 2008 à 2013, puis de la Banque d'Angleterre de 2013 à 2020, a prononcé une conférence virtuelle le jeudi 18 février 2021 à l’Université de Montréal. Cette conférence a été donnée sous la forme d’une entrevue animée par le duo composé de Benoît Perron, directeur du département des Sciences économiques de l’Université de Montréal, et de Louise Roy, chancelière émérite de l’Université de Montréal et présidente du Conseil d’administration du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (Cirano).

Mark Carney en a profité pour partager ses expériences de gouverneur de deux grandes banques centrales du monde tout en mettant l’accent sur les leçons apprises des deux dernières grandes crises économiques mondiales, à savoir la crise des « subprimes » en 2008 et celle d’aujourd’hui engendrée par la pandémie de Covid-19. Mark Carney a été gouverneur de la Banque du Canada au début de la crise de 2008. Et sa gestion a été tellement exemplaire qu’il est par la suite devenu gouverneur de la Banque d’Angleterre, poste qu’il a quitté tout juste avant la Covid-19. Aujourd’hui, il occupe les fonctions de conseiller financier du Premier ministre du Royaume-Uni.

Pour M. Carney, il y a quatre grandes leçons à tirer des deux crises économiques les plus récentes. La première est qu’il faut toujours avoir un plan. « Avoir un plan est toujours mieux, quel que soit le plan », a-t-il indiqué. La deuxième leçon est la nécessité de communiquer clairement, souvent et honnêtement sur les actions entreprises dans le cadre du plan préétabli. La troisième leçon est la nécessité d’avoir l’intervention de l’État en période de crise, comme John Maynard Keynes le préconisait. « La puissance ne peut venir que de l’État, la loi du marché ne peut pas tout résoudre », avoue l’ex-gouverneur. Et finalement, il faut, dit-il, un rééquilibre entre les valeurs de marché et celles de société.

Diplômé de l’Université d’Harvard (licence) et de l’Université d’Oxford (maitrise et doctorat en sciences économiques), il accorde une importance  particulière aux valeurs sociales. Il vient d’ailleurs de rédiger un ouvrage sur l’importance d’avoir une économie basée sur les valeurs. « Values : Building A Better World For All », pour ne pas le nommer, est disponible en librairie et sur Amazon depuis le 16 mars 2021. Le fondamentalisme du marché faisant croire que les mécanismes du marché pouvaient tout faire se heurte à des obstacles majeurs. Parmi ces obstacles se trouvent les externalités négatives du marché où le processus de production aboutit à des nuisances telles que la pollution atmosphérique. Ce sont des défaillances classiques du marché.

Pour Mark Carney, il faut mieux aligner les intérêts du marché à ceux de la société. Mais malheureusement, on ne peut imposer la vertu à travers une loi ou un décret. Elle dépend plutôt de la culture et du niveau d’éducation. D’où la nécessité d’un changement de culture qui devra se baser sur les valeurs d’éthique, de responsabilité et de résultats. Le changement climatique et la protection de l’environnement doivent jouer un rôle essentiel dans ce nouveau paradigme. Mark Carney y croit tellement qu’il est devenu l’envoyé spécial des Nations unies pour le financement de l’action climatique depuis qu’il a laissé le poste de gouverneur de la Banque d’Angleterre.

L’importance du rôle de l’État dans l’économie

Avec les crises économiques des deux dernières décennies, on est devenu encore plus convaincu de l’importance du rôle que doit jouer l’État dans le développement économique, particulièrement dans les temps de crise majeure. Madame Louise Roy a alors posé la question suivante à M. Carney : les priorités sont-elles mises au bon endroit ? L’ex-gouverneur s’est montré très sensible aux enjeux sociaux dans ses réponses. Pour lui, il n’y a pas de vrai arbitrage entre l’économie et la vie humaine. La priorité doit être accordée à la vie humaine sans tergiversation aucune. Tout le contraire de ce que faisait Donald Trump durant la pandémie de Covid-19. Celle-ci a exacerbé le niveau de l’inactivité économique en affectant la capacité de l’économie et en réduisant énormément le bien-être collectif, en particulier celui des plus pauvres.

 La Covid-19 a un impact inégal sur les femmes, les minorités et la jeunesse. Ses conséquences sur la santé mentale des Canadiens inquiètent les autorités. Cette aggravation de la crise sanitaire pose un problème crucial de capital humain qui est préjudiciable à la croissance économique.

Pour éviter le pire, les gouvernements des pays occidentaux sont venus en aide aux agents économiques, ce qui a engendré un niveau de déficit budgétaire jamais vu en un temps si court. Justement, demande Benoit Perron à Mark Carney : « Doit-on s’inquiéter du niveau de déficit  budgétaire actuel? ». La réponse de l’envoyé spécial de l’Onu est claire et simple : « Il faut toujours dépenser prudemment et avoir des dépenses ciblées ». Et les dépenses doivent servir à maximiser la compétence du gouvernement, à construire la capacité physique et humaine de création de richesse. Cette consultation arrive à point nommé pour le gouvernement haïtien qui semble dépenser avec largesse sans obtenir de résultats concrets. En six mois, l’administration Moïse/Jouthe s’approche de la limite record de financement monétaire prévue dans le budget national pour l’année fiscale 2020-2021. Les conséquences du déficit record sur la dépréciation de la gourde inquiète la population et les autorités monétaires.

Le rôle des banques centrales

Dans les pays développés, la tendance de l’inflation est plutôt à la baisse. Cela allège les banques centrales occidentales d’une de leurs principales missions de maintenir l’inflation entre 1 et 3 %.  Selon Mark Carney, il n’y a pas d’urgence à court terme de relever les taux d’intérêt. Il y a donc un faible coût de la dette engendré par la pandémie de Covid-19 qui a également diminué la capacité de production de l’économie. L’ancien gouverneur a aussi abordé la question de l’autonomie de la banque centrale et l’obligation de reddition de comptes des élus. Comment concilier ces deux enjeux ?

Les enjeux sociaux poussent souvent les gouvernements à des dépenses excédentaires qui débouchent sur des niveaux significatifs de déficit budgétaire. Le financement de ce déficit est souvent une préoccupation des banques centrales qui doivent assurer la stabilité financière et monétaire. Ces banques centrales doivent, selon M. Carney, augmenter la supervision des banques afin de réduire l’énorme influence des grandes banques commerciales. Une mission très délicate en Haïti tant les banques commerciales semblent être puissantes et influencent les taux d’intérêt et les taux de change.

Les acteurs dominants de la finance mondiale ont également un rôle à jouer dans le développement économique durable et la protection de l’environnement. Ce rôle amène au concept de la finance durable. Et pour Mark Carney, chaque décision financière, chaque produit financier devrait porter l’empreinte du changement climatique.  Pour y parvenir, Mark Carney invite à transformer un enjeu volontaire en une obligation étatique au niveau climatique à travers une législation innovante. Le secteur financier, poursuit-il, doit être axé sur l’opportunité de la transition écologique et non pas uniquement sur les valeurs de marché actuelles. On doit calquer les valeurs monétaires sur les valeurs sociales d’inclusion et de protection de l’environnement.

Dans le cas d’Haïti, l’enjeu climatique est peut-être moins important mais cela n’empêche pas que les acteurs dominants de la finance aient un rôle encore plus important à jouer dans le développement économique.

L’avantage est que le système financier réagit à l’avenir, à la crédibilité et à la prévisibilité des politiques du gouvernement. En ce sens, il existe une relation étroite entre la crédibilité des politiques du gouvernement et le système financier. Une question se pose alors à M. Carney : comment relier les objectifs d’environnement avec ceux plus traditionnels de banques centrales ? La réponse de M. Carney est claire : les banques centrales peuvent aider à créer de nouveaux marchés comme celui de la compensation des charbons sans négliger les responsabilités macro-prudentielles.

Mark Carney lance un message à la jeunesse concernant la transition énergétique. Selon lui, les manifestations de la jeunesse ont été décisives et ont permis de reformuler la question climatique chez le système financier. Il croit que l’impact de la jeunesse était décisif en vue de redéfinir les objectifs climatiques des investisseurs. Il faut des investisseurs qui comprennent la transition énergétique et les enjeux de développement durable. Et les entreprises doivent mesurer leur risque de santé écologique. Malheureusement, quand il est question de responsabilités sociale et citoyenne, les groupes dominants en Haïti manquent trop souvent à l’appel.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

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