Portrait de Femmes

Fédia Stanislas, une jeune plume qui ose

Prix Deschamps 2019, Fédia Stanislas est entrée dans l’estime du jury de ce prix prestigieux grâce à “Konfidans”, un roman écrit en créole. Optimiste et déterminée, la jeune romancière ambitionne déjà de traverser son temps et, chemin faisant, se sert de sa plume pour dénoncer les inégalités sociales auxquelles les femmes font face en Haïti. 

Publié le 2021-03-19 | lenouvelliste.com

« J’ai connu des moments extraordinaires dans ma vie. Mais, la cérémonie de remise du prix Deschamps a été inoubliable », confie Fédia Stanislas qui se rappelle avoir sauté de joie quand on lui a annoncé la nouvelle de sa sélection comme Prix Deschamps 2019. Avec « Konfidans », l’auteure d’une série de nouvelles publiées à travers « Un été à Jérémie », sa première œuvre, a fait un kilomètre de plus que ses compétiteurs. Car, il faut le souligner, si le créole et le français sont les langues officielles de la République, très peu prennent le risque de se produire dans la langue de Dessalines.  « Je n’ai pas de préjugé par rapport au français qui est aussi une de nos langues officielles. D’ailleurs, mon premier livre a été publié en français. Mais dans Konfidans, j’ai réalisé que le créole me permettait de décrire avec plus de force et plus de netteté la réalité que je voulais aborder. Cela me permettait aussi de reprendre plus fidèlement les paroles de mes personnages.  Je voulais que cela soit vivant, peut-être qu’en français la réalité aurait été plus soignée, donc moins crue. Par ailleurs, écrire en créole en Haïti, c’est osé. J’ai osé. La majorité des Haïtiens ont tendance à ne pas lire un livre écrit en créole. Seuls les fins lecteurs se prêtent à cet exercice », explique la petite-fille de Jérémie, cité des poètes. 

Tout dans l’expérience « Konfidans » semble avoir emballé la jeune auteure. « Je ne dis pas cela parce que le livre a été primé, mais de préférence, parce que quand je rencontre des personnes comme Yanick Lahens, Émmelie Prophète, Pierre Josué Agénor Cadet, Évains Wêche, Ronald C. Paul, Évelyne Trouillot et d’autres jeunes du milieu littéraire qui me donnent leur  impression sur Konfidans, je me dis qu’il y avait vraiment la nécessité d’écrire ce livre», raconte Fédia Stanislas, qui a, à travers ce roman, crié haro sur l’injustice sociale, les violences faites aux femmes et aborde les problèmes de la migration et de la prostitution. Toutes des thématiques qui lui tiennent à cœur. 

Écrivaine engagée 

Élevée à Jérémie, dans une ambiance familiale très chaleureuse aux côtés de ses quatre sœurs et trois frères, Fédia Stanislas partage ses années scolaires entre le Collège Alexandre Dumas, le Collège Etzer Vilaire dans sa ville natale avant de rentrer à Port-au-Prince pour effectuer ses baccalauréats 1 et 2 au lycée Benoît Batraville. Entre 2011 et 2015, elle étudie les sciences politiques à l’université Paodes. « J’ai pris l’option diplomatie parce que je me suis toujours vu représenter Haïti à l’extérieur, négocier et signer en son nom ».

Pour son mémoire de sortie, l’écrivaine, qui se dit féministe, choisit d’explorer la problématique de la participation politique des femmes en Haïti. « Les femmes sont sous - représentées dans la politique en Haïti, minoritaires au niveau des espaces de décisions, que ce soit au niveau des postes électifs ou au niveau des postes nominatifs, ce en dépit du quota de 30 % institué par la Constitution », expose la jeune femme. « Il est beaucoup plus facile pour un homme que pour une femme de faire carrière dans la politique », rappelle Fédia Stanislas, qui dénonce le fait que le milieu politique haïtien soit très agressif par rapport aux femmes. En témoignent les violences subies par ces dernières lors des campagnes électorales. « Les partis politiques ne mettent pas non plus des structures en place pour lutter contre ces violences, d’ailleurs certains investissent beaucoup plus dans les candidats que dans les candidates. Même en leur sein, les femmes arrivent au second plan », déclare Mlle Stanislas, visiblement concernée par la question. 

Par ailleurs, Fédia Stanislas touche du doigt les différences dans l’éducation transmise aux hommes et aux femmes dès l’enfance. « On forme souvent les hommes à être des leaders, tandis que l’on apprend aux femmes à être de bonnes mères de famille ou de bonnes épouses. Pour la société, le succès dans la vie d’une femme se résume à un mariage et des enfants, et même détenir un doctorat ne semble pas représenter grand-chose face à cela. Ce n’est pas sans raison que j’ai choisi de débuter « Konfidans » avec la chanson « Tifi ki pa konn lave pase chita kay manman w ». C’est une chanson traditionnelle que l’on chante mine de rien, mais qui pourtant perpétue les inégalités homme-femme ? Pourquoi c’est la femme qui doit savoir faire la lessive ? Pourquoi c’est elle qui est obligée de retourner chez ses parents ? Et l’homme ? », se questionne la romancière, qui réclame que les femmes soient traitées sur un même pied d’égalité par rapport aux hommes. « À compétence égale, les femmes doivent avoir les mêmes salaires que les hommes. Le sexe d’une personne ne doit être ni un obstacle ni un empêchement », confie l’écrivaine engagée. 

Membre des Ateliers Frank Fouché, l’écriture est omniprésente dans la vie de Fédia. Quand elle n’accouche pas des lignes pour une œuvre littéraire, elle s’adonne au journalisme, forte des cours suivis à l’ISNAC. L’année 2017 a été une année charnière pour elle. Lauréate d’un concours de texte organisé par la Radio nationale d’Haïti (RNH), elle y décroche un stage entre mai et septembre 2017. « C’est à partir de ce concours que j’ai décidé de prendre l’écriture plus au sérieux et de m’y consacrer vraiment », avoue Fédia, qui a aussi roulé sa bosse au journal Le National entre août 2017 et juin 2018. Ancienne secrétaire de rédaction de l’agence en ligne le Témoin S.A. et ex-attachée de presse de la sélection féminine de basket-ball, elle est actuellement membre du cabinet du ministre de l’Éducation nationale. 

Calme et résolue, Fédia n’hésite pas à retourner l’ascenseur à ceux et celles qui veulent suivre ses pas dans la littérature. « Chaque jour, je reçois des appels de jeunes qui veulent écrire. Des jeunes qui ont besoin que je leur conseille ou que je partage avec eux mon expérience. On m’envoie des manuscrits soit pour une lecture ou pour une préface. Je suis membre de plusieurs organisations, dont Chand’Elles et Gran Jipon, une association féministe. On réalise des séances de formation pour des jeunes femmes, des ateliers d’écriture pour des écoliers… », bref, elle fait ce qu’elle peut pour aider les autres. « Il faut être patient. Ecouter son cœur. S’adonner à ce que l’on aime et faire de ses rêves une passion. Tous ceux qui veulent devenir écrivains doivent avant tout être des lecteurs. Il faut lire, lire et lire encore. Essayer d’écrire chaque jour même quand l’on finit par déchirer ou supprimer ce que l’on a écrit. Il faut éviter de trop avoir l’envie d’écrire comme tel ou tel écrivain. Chaque écrivain a son propre style », recommande-t-elle alors aux néophytes. 

Entre deux écrits, cette femme de lettres trouve le temps de s’arrêter pour s’adonner un peu à ce qu’elle aime. Sortir avec des amis, regarder les matchs de football, de tennis, de basket ou encore aller à la plage. « J’aimerais que chaque jour soit une fête pour moi, alors je serai toujours en fête », déclare cette jeune célibataire.

Grande fan du Brésil et de Real Madrid, ou encore de Novak Djokovic et de Lebron James, ne jamais abandonner quelles que soient les circonstances est l’une des règles d’or de cette jeune étoile de la littérature haïtienne née le 26 août 1991. « J’aime ceux qui, malgré les obstacles, ne baissent pas les bras et arrivent à réaliser de grands exploits », lance-t-elle, classant Serena Williams, Michelle Obama, Oprah Winfrey, au panthéon de ses modèles de vie.  

Certes, on peut difficilement vivre seulement avec son chapeau d’écrivain en Haïti, mais Fédia Stanislas, qui espère sortir un nouveau roman cette année même, s’adonne à cœur joie à la littérature. Le succès aidant, les ambitions de cette jeune auteure se font de plus en plus précises. « En tant que jeune écrivaine, ma plus grande ambition, c’est de marquer mon temps grâce à mes écrits. Je veux qu'après ma mort, même après des générations, mon nom figure parmi les écrivains qui ont marqué la littérature haïtienne et le monde comme Marie-Vieux Chauvet, Jacques Stephen Alexis, Jacques Roumain. »



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