Ultracrépidarian: même le plus bavard des perroquets sait respecter une minute de silence.

Publié le 2021-03-18 | Le Nouvelliste

Je ne suis pas avocat, mais je pense.... je ne suis certes pas médecin, mais je pense... voici le refrain magique de l'ultracrépridarian.

De nos jours, surtout sur les réseaux sociaux, on constate que tout le monde a un avis sur tout. Grâce à la technologie, il suffit d'un smartphone et de l'Internet pour donner son avis sur n'importe quel sujet à tout moment ; on devient expert en toutes choses, certains pensent même pouvoir remplacer les prétoires par une live Facebook voire se substituer aux magistrats et avocats ; qui pi est, certains avocats et magistrats se prêtent à leur jeu. On se rappelle bien le communiqué du feu Me Monferrier Dorval en date du 12 août 2020, dans lequel le bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince a demandé aux avocats de cesser de faire des déclarations dans la presse traditionnelle ou en ligne en ce qui concerne des affaires en cours d’instruction ou pendantes devant les cours et tribunaux, peu importe la façon et/ou la raison pour lesquelles ils interviennent, insistant sur le respect des règles déontologiques régissant la profession. Pour reprendre les paroles de Me Jean Veil, " le temps médiatique est plus rapide que le temps judiciaire, un rappel judicieux de l'ex bâtonnier afin d'éviter le populisme pénal qui fait souvent appel à l'émotion, à l'empressement alors que l'information judiciaire fait appel à la rationalité et est imparti dans un délai légal de 90 jours.

On est certes en démocratie,  la Constitution de 1987 est son article 28 garantie la liberté d'expression, mais est-ce que cela fait de chacun un expert ? certainement pas.

Le phénomène de l'ultracrépidarianisme.

Le mot anglais ultracrépidarian a une origine latine. Il est issu du proverbe latin sutor, ne supra crepidam, qui veut littéralement dire « cordonnier, pas plus haut que la chaussure ».

Ce proverbe latin vient d’une anecdote racontée par Pline l’Ancien : un cordonnier était entré dans l’atelier d’un peintre pour lui remettre une commande. Il en profita pour admirer les œuvres du peintre et lui signala une erreur dans la représentation d’une sandale. Le peintre la corrigea. Mais quand le cordonnier commença à émettre d’autres critiques, le peintre lui répondit ne supra crepidam sutor iudicaret : « un cordonnier ne devrait pas donner son avis au-delà de la chaussure ».

Hilarant, mais fort et profond. Les récents événements à Village-de-Dieu impliquant la mort de plusieurs policiers ont provoqué des réactions d'indignation à chaud, mais compréhensibles. Chacun a un avis, même sur des sujets exigeant une certaine spécialisation, et ça va jusqu'à émettre des opinions savants sur des faits sur lesquelles on n'a pas une compétence avérée, des propositions fusent ça et là, on est en pleine dérive, mais on ne devient pas expert par décret quand même, à chacun son métier et les vaches seront bien gardées.

La sécurité, le droit, la médecine, le journalisme, l'économie.... ce sont des domaines d'études et  chacun de ces domaines comporte des spécialisations.

On voit fuser sur les réseaux sociaux, dans les groupes whatsapp des propositions pour traquer les bandits à tort et à travers, mais ces gens ont-ils une expertise en sécurité publique à l'instar de Me Youdeline Chérizard Joseph ? Ont-ils eu une formation dans le démantèlement des gangs armés ? Et pourtant, de bonne foi, ils font des propositions, envisagent des solutions (men lamarin pa metye w zanmi).

Dans un court tweet, le ministère des Affaires étrangères de la Russie a publié: #Zakharova: #Haiti 

has entered a new period of political instability and the largest ever social and economic crisis. #Russia is ready to help Haitians restore political stability, maintain internal security and train personnel. Ce ministère a informé que la Russie est prête à aider les Haïtiens à rétablir la stabilité politique, à maintenir la sécurité intérieure et à former du personnel.

L'ancien sénateur Youri Latortue, dans un tweet en date du 14 mars 2021, a publié " La PNH est une institution démocratique-Elle a commis des bévues que j’ai toujours critiquées-Cependant, face au péril, comme militaire et Ex Com. divisionnaire, je mets mon expérience à la disposition du leadership policier dans la lutte contre le banditisme-J’attends leur signal ", et quelques jours avant, soit le 10 mars 2021, à l'émission invité du jour de Valéry Numa, le colonel et ex-ministre de la Jeunesse, des Sports et de l'Action civique (MJSAC) Himler Rébu a lui aussi, de son côté, fait des propositions. 

L'ex-DG de la PNH Mario Andrésol a publié sur son compte twitter: Pour concrétiser une nouvelle vision de la sécurité dans laquelle chaque citoyen sera un acteur éveillé et vigilant de la sécurité publique #FreeHaiti.

Pour la mise en œuvre d'une stratégie intersectorielle fondée sur les actions conjuguées des structures de sécurité et de la justice et sur les actions de lutte contre la pauvreté du pouvoir central. #FreeHaïti.

On peut bien comprendre et se plier devant la légitimité du ministère des Affaires étrangères de la Russie et des personnalités sus-citées, mais quand on voit ces avalanches de propositions venant de profanes en la matière, de certains pseudo-journalistes de smartphone des réseaux sociaux n'ayant, pour la plupart, aucun diplôme en journalisme, aucune expertise dans le domaine de la sécurité publique, on se demande finalement "nan kisa nou pran?" 

Faudrait-il fermer la section communication sociale de la Faculté des sciences humaines, les facultés de droit et des sciences économiques, de médecine, etc.? Avec un smartphone on peut être ce qu'on veut... 

On peut bien comprendre la vocation sociale, la volonté d'aider, mais pas au-delà de ses compétences.

Qu'est-ce qui explique le silence de la plupart des experts en Haïti ces temps-ci ?

Haïti est un pays antropophage, mangeur d'intellectuels, n'y allons pas par quatre chemins prenons les cas de Me Monferrier Dorval, l'écrivain Farah Martine Lhérisson Lamothe  et 60 ans de cela c'était déjà pareil pour Jacques Stephen Alexis, on a même assassiné le fondateur de la patrie, on dirait que ça fait partie de notre ADN, quand ce n'est pas par la zombification, on le fait par les commérages pour détruire l'image de la personne, voire l'assassinat. Dans les années 1970, légion ont été les intellectuels du pays qui ont dû prendre la fuite pour aller en Afrique, au Canada pour échapper à la dictature de Duvalier.

La science n'est pas totalement indépendante ici en Haïti, il y a pas de fond alloué à la recherche scientifique et fort de ce constat en août 2019, la Banque de la République d'Haïti (BRH) a décidé de créer un fonds pour la recherche et le développement(FRD-BRH).

Dans les autres pays l'université est autonome et dispose d'un budget conséquent, par contre en Haïti l'État a décidé de réduire de 101 millions de gourdes le budget de l'université au cours de l'exercice 2019-2020 ce qui fait que le budget était passé de 1.15% du budget national à 0.64%, question de priorité pour le gouvernement et ne soyez pas surpris de l'état des choses.

L'université, dans les pays étrangers, a plusieurs écoles de pensées, on investit dans les recherches, les réflexions sont libres, on vient avec des thèses soutenues par des arguments et ces travaux de recherches ne sont pas mis au placard, au contraire, ils sont soumis à l'appréciation des corps législatifs pour légiférer sur ces questions d'intérêt général.

Il y a des institutions privées ici en Haïti qui donnent des bourses d'études, récemment un ex- sénateur en avait promis 500, mais à quelle condition? Quand ces études sont financées par une institution privée ou un individu, déjà ça entrave la liberté de la réflexion scientifique en raison des intérêts économiques, politiques très poussés. Qui finance commande, mais il y a aussi cette facilité à cataloguer ceux qui osent donner leurs avis à un secteur (si w pale konsa ou nan pouvwa oubyen nan opozisyon), alors question de survie, de prudence, d'honneur, et surtout pour éviter de se faire acculer pour rien, certains préfèrent ne pas donner leurs avis même dans les médias écrits, ce qui rend rares les experts au niveau des espaces publics.

Jean Dominique, Jacques Roc, Alix Joseph, Robert Anglade, tous ont été lâchement assassinés, les experts silencieux ont suffisamment d'exemples pour justifier leur mutisme, ce qui laisse libre champ aux profanes pour continuer à exposer et imposer leur ignorance au grand jour et continuent cette intoxication de la conscience collective.

L'ultracrépidarianisme est en pleine expension sur les réseaux sociaux et surtout en Haïti au nom de la liberté d'expression et de la démocratie ; n'importe qui s'improvise directeur d'opinion sur les réseaux sociaux, expert en "Je sais tout" et confond avoir une culture générale et être expert dans un domaine. 

Le délit de presse, les abus de droit d'expression sont aussi prévus par la Contitution et relèvent du code pénal et le nouveau code pénal qui rentrera en vigueur en 2022 traite aussi de la dénonciation calomnieuse, de la diffamation et des injures, de l'atteinte à la représentation en ses articles 437-438.... et l'article 28.2 de la constitution de 1987 dispose : le journaliste ne peut être forcé de révéler ses sources, il a toutefois pour devoir de vérifier l'authenticité et l'exactitude des informations. Il est également tenu de respecter l'éthique professionelle", une manière de rappeler qu'on ne peut pas dire et faire n'importe quoi au nom de la liberté d'expression et de la démocratie, la démocratie est la dictature de la loi.

Pour le bien du pays, pour le bien de la science laissez la tribune aux experts, ayez l'humilité de ne pas être trop pressant à donner un avis dans un domaine dans lequel vous n'avez pas de compétence réelle ou une habileté consommée.

Le plus bavard des perroquets peut respecter une minute de silence.

Me Laury-Sandry Joseph, avocat. Auteur

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