L’Expérience politique haïtienne du 17 octobre 2019 au 7 février 2021

Publié le 2021-02-11 | lenouvelliste.com

Beaucoup de réactions fusent pour caractériser le pouvoir politique du 17 octobre 2019 au 7 février 2021 en Haïti. On parle de dictature ou d’une démocratie personnifiée pour faire du raccourci, depuis la mise à l’écart d’un groupe de parlementaires,le deuxième lundi de janvier 2020. En absence de la Cour Constitutionnelle, pour statuer sur ce conflit, il revient au peuple de faire prévaloir sa volonté. Entretemps, le pouvoir a-t-il pu se capitaliser sur un projet de changement constitutionnel par voie référendaire. Loin de tout débat houleux et interminable, il y a lieu de situer le contexte de l’exercice duquel pouvoir politique et les enjeux.

Le pouvoir du 17 octobre 2019 au 7 février 2021 est de type Bonapartiste. Cette catégorie utilisée pour qualifier l’expérience du Dr Balaguer en République Dominicaine à partir de 1966 par l’intellectuel Roberto Casa (1976) a été transposée au cas haïtien. En effet, le Bonapartisme est appliqué à des situations atypiques,dans la perspective de la science politique moderne, beaucoup moins aux typologies du droit constitutionnel et de l’étude des institutions politiques. Il n’a rien à se comparer mécaniquement aux régimes de Bonaparte. Du point de vue de Casa, c’était avant tout une situation où les classes dominantes s’affaiblissent et l’insurrection révolutionnaire constante, donnait lieu au Bonapartisme en question.  Ce qui saurait correspondre aux différentes grèves, pays “lock”, manifestations sporadiques survenues en Haïti, etc.

Nous avons relevé six principales caractéristiques présentées par l’auteur. La première renvoie à un régime bureaucratico-militaire émergeant d’une confrontation de forces de classes ouvertement antagoniques avec des issues incomplètes. Des rebondissements dans les luttes entre des groupes dominants, dans l’histoire économique et sociale d’Haïti, sont révélateurs (Doura,2017), soit les luttes pour le contrôle du secteur de l’énergie, celui du pétrole ou du marché de la finance spéculative, dans l’actuelle conjoncture.

La deuxième caractéristique introduit le paramètre de l’appui de la police, des militaires et de l’appareil administratif. En effet, le pouvoir en exercice a pu mobiliser à outrance les forces policières, militaires, para- militaires et pour reprendre l’actuel président du Sénat dans sa prestation à l’Emission “l’Invité du Jour” qui attire l’attention de la population sur l’appuià de gangs d’Etat qui dictent même des changements de deux ministres du gouvernement(Vision 2000, 4 février 2021).

La troisième caractéristique correspond à la concentration du pouvoir au niveau du chef de l’exécutif à son extrême limite non comme représentant d’un secteur mais comme le sauveur de la nation. C’est l’homme-président qui se charge du destin de la nation (après Dieu était la formule utilisée par le chef de l’exécutif en conséquence). Selon ce que rapporte Robenson Alphonse, le président le dit en public et l’assume, “après Dieu personne n’a plus de pouvoir que lui sur la terre de Dessalines” (Le Nouvelliste,24-7-2020). Il renchérit de la sorte :“Moi je vous dis que - peuplement -parlant, mon mandat se termine le 7 février 2022”(Le Nouvelliste,7-9-2020).

Puis, les partis politiques et syndicats, le congrès sont devenus insignifiants, en guise de quatrième caractéristique. Ce, dans une communication sur les réseaux sociaux, soit à travers un tweet, un exercice non régulier aux prescrits de l’administration publique, leprésident a constaté la caducité du parlement. Nous en reproduisons le contenu, suivant les sources du journal en ligne Ayibopost : » Ce lundi 13 janvier 2020 ramène la fin de la 50è législature. Nous constatons la caducité du Parlement et nous prenons acte de ce vide institutionnel occasionné par le départ de la chambre des députés et des 2/3 du Sénat ». Ainsi le tiers restant du Sénat n’a qu’un pouvoir symbolique pour n’avoir pas de quorum de délibération.Quant aux partis politiques, ils sont d’une multitude. Les plans de récupération se sont déjà expérimentés dans les subventions accordées à des formations politiques sans les contraindre àsoumettre des rapports de dépenses de fonds publics.

                 Quant à la cinquième caractéristique, elle renvoie au fonctionnement des appareils de coercition de l’Etat en lieu et place d’une gestion du gouvernement basée sur le consensus de la population. Les appareils répressifs sont surtout utilisés pendant qu’on fait miroiter des projets de dialogue. De diverses commissions de dialogue ou d’Etats généraux mis sur pied n’ont accouché d’une souris. Toutes les unités de la police interviennent au moindre exercice de libertés civiles et du droit à la manifestation. Il s’agit des unités telles que (USGPN,BOID, agents deGarde de côtes, BLTS, SWAT, UDMO, CIMO, BIM). Un corps nouvellement crée au Ministère de l’Environnement, La Brigade de Sécurité des Aires Protégées (BSAP) est vivement acculée et reprochée pour des agissements en dehors de ses attributions, en assurant irrégulièrement la fonction de maintien d’ordre. De plus en plus se déploient des unités des forces armées d’Haïti remobilisées dans des opérations conjointes avec les unités de la Police Nationale haïtienne.

La dernière caractéristique se définit dans l’assujettissement aux intérêts des classes dominantes. Cependant le pouvoir se donne des marges d’autonomie par rapport auxdites classes dominantes malgré qu’il ait été à leur solde et subordonné aux intérêts de l’impérialisme. Le contrôle direct des ressources économiques est un atout dans une économie de rente pour se mettre au-dessus de la mêlée par rapport aux classes dominantes ou de ses fractions les plus puissantes. Entretemps le pouvoir s’en prend aux fractions puissantes de l’oligarchie économique jusqu’à dénier leur influence malgré le poids de leur financement à sa candidature. C’est la marche vers l’anéantissement de l’Establishment pour assurer l’amélioration de conditions de vie du peuple haïtien. Dans le 5e numéro de « Dialogue communautaire » du dimanche au palais national, le président déclare ce qui suit « Ce qui arrive aujourd’hui n’est pas possible. Quelque cinq à six personnes décide qu’elle est à elles seules l’Haïti Thomas ». Malgré les supports bénéficiés du secteur privé, il veut prendre son indépendance à savoir : » C’en est assez l’Etat est transformé en vache à lait. Ils financent les candidats pour en faire par la suite les chefs de doublure si vous m’avez financé, aujourd’hui, je vous demande de couper la main qui m’a donné de l’argent. Parce que la politique qui doit être appliquée dans le pays doit être celle du peuple, celle des démunis, a assené le chef de l’Etat (Le Nouvelliste, 2020-09-07).

Le pouvoir cherche à se faire une base voire créer dans l’imaginairedu peuple un rapprochement. Ce qui est une forme de séduction populiste (René,2003). Il a dit « qu’on l’accuse d’apprenti dictateur. Il n’y a pas de problème. Mais quand la loi s’applique, elle n’a pas d’amis » In (Le Nouvelliste,11-8-2020). Il poursuit : » Le peuple m’a donné le pouvoir pour défendre ses intérêts » tout en soulignant dans son slogan : « Ti rès la pou pèp la »(ibid..). Il y a une fascination faite à un public, dans des interpellations abusivement répétitivesdu peuple. Il cherche à construire une base hybride dans les secteurs de jeunes qu’il promet de transformer en petits entrepreneurs en ayant accès aux crédits. Les femmes sont aussi ciblées dans cette entreprise de manipulation.

Une navette allait se faire vers les paysans dans le cadre de la« caravane de changement », une stratégie visant à réhabiliter les infrastructures en milieu paysan, garantir l’irrigation, le curage des canaux, le drainage, la construction et l’aménagement de routes et de ponts, de barrages, l’accès au crédit agricole. Paradoxalement, le budget 2017-2018 « a été qualifié de scélérat par Paul Denis. Cette loi de finances ne taxe pas les possédants. Au contraire, elle leur accorde des exemptions de taxe et des franchises douanières. En revanche, la classe défavorisée est surtaxée », a dénoncé le conseiller alors de l’INITE, dans le contexte de la mobilisation du 17 octobre 2018.Nous ajoutons que le budget (2020-2021) s’inscrit dans la même logique d’injustice. Les interventions publiques ont gain de cause pour de largesses à des dépenses spéciales alors que les dettes publiques sont de l’ordre de 19.3% du budget national. Cette dette exorbitante est en grande partie liée au programme de Petro Caribe dont les fonds ont été largement détournés selon les différents rapports de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif.

Aussi le programme massif de distribution du courant électrique, tel le slogan du représentant de l’exécutif, est-il dirigé à une base hybride et nébuleuse qu’il veut créer. Entretemps, il donne l’impression de prendre distance des classes dominantes locales assimilées à des représentants prédateurs contrairement aux représentants du capital international. L’offensive du capital international  est partante dans ce contexte de pouvoir Bonapartiste.

Quelques artifices administratifs suivis par le gouvernement sont préjudiciables aux secteurs des banquiers. Les commerçants se voient leur chiffre d’affaire limité à 15% au plus. Quant aux pétroliers, ils sont accusés de tromper la vigilance de l’Etat en réalisant de louches dividendes. Il se développe de mythes économiques pour générerune baisse du dollar par rapport à la gourde de 125% à 70% en menaçant le secteur du commerce à ce que cette baisse soit traduite dans les prix des produits de première nécessité pour garantir le bien-être du peuple. Tous ses messages se sont relayés par le président lui-même qui se défait de sa batterie spectaculaire de porte-parole ayant concentré tous les pouvoirs.

Pour situer le contexte de l’exercice du pouvoir du 17 octobre 2019 au 7 février 2021 et les enjeux, nous allons tenter de répondre à une question soulevée dans Le Nouvelliste par Duval ( 2021) à savoir : « Bien que et le pouvoir et l’opposition veuillent sortir de la Constitution et du régime politique en place depuis 1987, on ignore encore si les événements à venir accoucheront de la réaction ou de la révolution », pour décrire les changements qui s’annoncent dans le système politique haïtien.Ainsi voudrions-nous avancer le Bonapartisme tel que le pouvoir a été qualifié s’inscrit dans le cadre d’une révolution conservatrice. Ce concept est emprunté dans le cas de Ronald Reagan quand ce dernier s’en prenaità l’Establishment qu’il en voulait voir l’extinction (Lopez,1988 :38).  Cette “posture” s’est basée de mythes dans l’économique et le politique entre autres.

Les types d’interpellation comme “après Dieu” en sont bien révélateurs en termes de caricature fondamentaliste ancrée dans une vision politique jusque-là hybride.   Le langage du représentant de l’exécutifest de type agitateur pour acculer les représentants de l’Establishment qu’il nomme oligarques. Il fustige les acteurs liés au processus de changement de 1986.Il en profite pour attaquer la constitution de 1987 comme étant exclusif contre un groupe socio politique, soit les Duvaliéristes dans son article 291.Ce qui aurait renvoyé à une logique de restauration en lien à un néo- Duvaliérisme.

Une stratégie inédite dénommée « Caravane du changement » dénote une orientation spéciale de la présidence en dehors de son programme de campagne. C’est la restauration d’une Haïti jugée ruinée du point de vue du leader qui se comporte en outsider avec un sentiment de rebelle. Il donne l’impression de quelqu’un qui parle du dehors de la bureaucratie de l’Etat.

La révolution conservatrice se définit dans le revirement radical par rapport aux principes immuables dans la diplomatie, au code pénal, entre autres. Une nouvelle constitution est en chantier dont le projet anticipe déjà des changements radicaux dans le régime politique. En qualité d’Outsider, il agité des mythes politiques, par exemple l’idée d’une participation pré- fabriquée d’un tiers de femmes au parlement a été évoquéepour 35communes (LeNouvelliste,10-3-2020).Pour ce qui concerne des mythes économiques, ilsconcernent la baisse du dollar, l’utilisation d’une devise unique de référence, la fixation du plafond du taux de profit à 15% dans une économie libérale, la fascination de contrôle des prix sur le marché, les initiatives d’accès au crédit aux masses,la libéralisation du secteur l’énergie, la nationalisation du commerce du pétrole. Finalement, dans le culturel, s’introduit le mythe de la promotion du carnaval comme facteur d’inclusion, de développement économique et de décentralisation dont les plus récentes contredisent bel et bien.

Références bibliographiques--Roberto Casà, Modos de produccion, clases sociales y luchas politicas CRD,SigloXXI,Santo Domingo 1976-Fred Doura, Mythes, paradoxes et réalités de la pigmentation au cours de l’histoire d’Haïti, Les Editions DAMI, Montréal, Février 2017.469p- AndréCorten, Diabolisation et mal politique. Haïti :misère, religion et politique.Les Editions du CIDIHCA/KARTHALA, Montréal 2000.245p.-Luis Ignacio Lopez, Adios Mr Reagan, Sd,sl,Abril 1988.-.Jean Alix René, la séduction populiste-Essai sur la crise systémique haïtienne  et le phénomène Aristide,1986-1991, Bibliothèque nationale Port-au-Prince, 200.3 279p.- -Charles Vorbe, mondialisation néolibérale et sous-développement en Haïti, Cahiers du CEPODE,No 1, 1ère Année, septembre 2009.-Robenson Alphonse « Jovenel Moise, la faiblesse du Tout Puissant » in Le Nouvelliste du 24/07/2020.-Robenson, Geffrard, « Jovenel Moise annonce que 30% des postes électifs seront réservés exclusivement aux femmes » in Le Nouvelliste 10-3-2020. , 11-8-2020.Jean Daniel Senat, « Jovenel Moise clame son indépendance vis-à-vis ceux qui ont financé sa campagne électorale » , in Le Nouvelliste 7-9-2020.-Robenson Geffrard, « Fin de la 50e législature, Jovenel Moise constate la caducité du Parlement et dispose seul de son budget », in Le Nouvelliste 13-1-2020.-Hancy Pierre, « Les classes dominantes haïtiennes sont-elles incapables de penser le développement d’Haïti ? »in Le Nouvelliste 29-8-2019.-Hancy Pierre, « Haïti : l’Etat prédateur sur la sellette, le cri de la rupture du peuple«, in Le Nouvelliste 11-11-2019.-Hancy Pierre, « pour une révolution tranquille issue du mouvement 9 juin 2019 en Haïti » in Le Nouvelliste 21-6-2019.-Hancy Pierre, « la rue , entre pouvoir et contrepouvoir-Regards critiques du mouvement du 22 janvier 2016 »In Le Nouvelliste, 11-3-2016.-Frantz Duval « Apres le secteur électrique, Jovenel Moise passe à l’attaque contre les pétroliers et les banquiers in Le Nouvelliste 22 juin 2020. « Haïti- Insécurité : Désarmement des agents de la sécurité du palais national, Jeantel Joseph appelle à l’ouverture d’une enquête », (VantBef Info, 23 décembre 2020).-Le Moniteur Spécial No 30, Presses Nationales, Port-au-Prince, lundi 5 octobre 2020.

Hancy PIERRE, Professeur (Fulbrigther) à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH), UNITECH et At the University of Findlay, Ohio,USA
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