Poésie / relire…

« Assaut à la nuit» de Roussan Camille

Publié le 2021-01-13 | Le Nouvelliste

Roland Léonard

C’est un bonheur immense qui nous envahit par nos retrouvailles avec ce poète de l’école indigéniste, Roussan Camille (1912-1961), né à Jacmel et l’un des plus illustres écrivains natifs de cette ville.

« Assaut à la nuit », paru en 1940, sur les presses de l’imprimeur de l’État, repris par les «Éditions Mémoire d’encrier», en 2003, est un classique de la littérature haïtienne du XXe siècle. Les textes reflètent, illustrent la doctrine de l’école née du choc de l’occupation américaine et de la révolte contre la situation et la condition d’abjection, de ségrégation, de dénigrement de la race noire faits par l’homme blanc en général. Jacques Roumain, Jean Fernand Brière, Carl Brouard, Regnor C. Bernard, Léon Laleau et tant d’autres ont modulé sur la même thématique.

Le substantif « nuit» est utilisé dans ce recueil dans toutes ses possibilités polysémiques. Le poète fait tantôt allusion au phénomène physique lui-même, son pouvoir inquiétant, favorable aux complots, poétique, complice ou érotique ; tantôt l’aède l’assimile à la couleur de  l’épiderme victime de tant d’abus, d’exploitation et d’agression. La nuit est aussi souffrance, mal et misère, ignorance, prostitution, pauvreté.

Le recueil préfacé par René Piquion consacre une rupture avec la poésie métrique, mesurée et rythmée, goûtée et pratiquée par les poètes de la génération précédente : la génération de la ronde. C’est le triomphe du ver librisme et du vers blanc, de ces nouveaux rythmes, de ces nouvelles métriques ayant disloqué l’alexandrin et inspirés de la fantaisie intérieure et personnelle de l’aède à l’écoute des battements de son cœur, du monde nouveau de la vitesse et de la machine, du jazz.

17 poèmes chantent dans ce recueil célèbre : « Vagues», « Nocturne», « Soutiers nègres», « Nocturne Andalou»,  « Front haut», « Esperance», « Nedje», «Sola», « Poison dans le cœur»,  « Fleuves», « Christ», « Conscience», « Espoir», « Appels», « Heures inachevées», « Notre chanson», « Litanie des îles». Ils se signalent par la légèreté musicale de la phrase, la sobriété des images, la grande sensibilité dont ils sont imbibés et le don de l’allusion. Rarement Roussan Camille consent à laisser courir la plume satisfaisant un peu au courant surréaliste, mal-aimé et nouveau pour l’époque.

Les poésies de cette plaquette sont célèbres et idolâtrées comme « Nedje», texte frémissant ou «Soutiers nègres». Elles se signalent par leur unité de ton.

On connaît moins «Sola», sœur de Nedje  et « Nocturne Andalou» dédiée à Pierre « Roro» Maillard et faisant un saut en Espagne, pendant la guerre civile.

Lisons un peu:

Sola

Ta mère avait prié

Et, avant elle, sa mère,

Le jour de ta première communion,

Quand tu revins,

Les yeux pleins de mystiques lumières,

L’on te fit,

A crédit,

Un fragile paradis

Qu’on ferma le lendemain.

L’année suivante,

La prostitution te rongea le cœur,

La chair,

L’âme,

Et ta petite place

A la table des Tartuffes.

Laisse-moi toutes ces statuettes

Qui mangent ta ferveur.

Ouvre large

La fenêtre sur le jardin

Et écoute.

La vie rythmer

Aux feuilles des arbres,

Aux frissons de la lumière,

Au creux de tes veines,

Dans ta soif et dans ta faim

L’appel prodigieux

De la simple vérité des jours.

Nocturne Andalou

C’est en vain que les cierges du couchant

S’allument aux yeux de Carmen,

Et que les hanches d’or

Dessinent les appels souples

Aux portes de la ville.

Les balles ont brisé les guitares

Dans la nuit madrilène.

Torturées sont toutes joies,

Humiliée la liberté.

Or la joie et la liberté

Sont sœurs de la vie.

La vie pleure au long des routes d’Espagne.

Les balles ont dispersé ses défenseurs

Dans la nuit madrilène.

Des pas lents et légers

S’ennuient dans le patio.

Des lèvres couleur d’aurore

Mesurent inutilement

La douceur d’un baiser au miroir de la vasque.

Les balles ont mutilé l’amour

Dans la nuit madrilène.

Les oiseaux du bosquet

Attendent qu’à leurs chansons

Répondent d’heureux babils.

La pelouse attend des rondes.

Mais il fait morne au milieu des décombres.

Les balles ont tué les enfants

Dans la nuit madrilène.

Le fleuve est beau par ce soir mauve.

Où sont les barques rouges et vertes,

Les femmes brunes et jaunes,

Les chansons lentes et chaudes,

Les vins et les fruits pour la promenade gaie ?

Les balles ont tout anéanti

Dans la nuit madrilène.

Un receuil inoubliable.

Roland Léonard Auteur

Réagir à cet article