Entre douleurs et déceptions, je vous formule mes souhaits

Publié le 2021-01-07 | Le Nouvelliste

2020 a été une année plus que compliquée! Elle se combine avec l’apparition d’un virus mortel qui a entraîné une pandémie. Il en résulte le confinement, le port du masque, la distanciation sociale, le déconfinement et le reconfinement. Ce n’est, certainement pas, une année que l’on va jeter aux oubliettes, elle restera, pendant plusieurs décennies, au fond de notre mémoire et, comme une hantise, elle réveillera  toujours de très mauvais souvenirs. Nous le savons tous, le fait marquant de cette année au niveau mondial a été la Covid-19 qui d’ailleurs ne se conjugue  pas encore au passé puisqu’il continue d’alimenter beaucoup de suspense en emportant au tombeau des milliers de victimes. Le bilan reste très lourd, au moins 1 319 561 morts dans le monde depuis que le bureau de l’OMS en Chine a fait état de l’apparition de la maladie fin décembre 2019, selon un bilan établi par l’Agence France Presse (l’AFP ) à partir de sources officielles. Toujours selon cette même source,  «plus de 54 493 680 cas d’infection ont été officiellement diagnostiqués depuis le début de la pandémie dont au moins 34 839 400 sont aujourd’hui considérés comme guéris».

En Haïti, les jours précédant la confirmation des deux premiers cas ont été rythmés de panique, des membres de la population ont développé une certaine psychose et ont tenté d’attaquer toutes personnes suspectées d’être contaminées par le coronavirus. De plus, en raison de la fragilité aiguë de la société haïtienne sur le plan sanitaire, l’opinion publique exigeait la fermeture de tous les aéroports. Cependant, le 19 mars, l’État haïtien déclare officiellement la présence du virus en Haïti, le couvre-feu et l’état d’urgence sanitaire ont été décrétés, des prévisions accablantes ont été faites par le Dr Jean William Pape, coprésident de la Commission multisectorielle de gestion de la Covid-19. C’est la désolation. Plus les jours passaient, plus l’État peinait à imposer le confinement. La promiscuité, la disposition de l'habitat, la proximité des marchandes  dans les marchés publics laissaient entrevoir une catastrophe sociale.

Néanmoins, pour des raisons  que nous ignorons encore, la rage mortelle de la Covid-19 n’a pas pu tirailler la société haïtienne. Jusqu’au mois de décembre, seulement 9 331 cas sont confirmés avec un total de 233 décès et 8 114 (86.95%) cas récupérés. C’est en effet une bonne nouvelle dans la mesure où cette société a déjà son lot de problèmes. Si elle avait frappé conformément aux prévisions de certains experts en matière de santé en Haïti, la Covid-19 aurait fait des milliers et même des millions de morts dans le pays.

Sous la férule de cette bonne nouvelle se conjuguent également de mauvaises nouvelles lorsqu’on se rappelle que dans le contexte de cette pandémie, de nouveaux riches surgissent en Haïti, par le biais de la corruption et de l’impunité politique. Aucun rapport n’a été publié sur les  millions de dollars américains qui ont été décaissés par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale en vue de venir en aide à la population haïtienne. De surcroît, la Covid-19 a servi d’aubaine aux dirigeants pour affermir leur pouvoir politique, pour maintenir la répression et pour juguler les mouvements revendicatifs populaires contre la corruption, l’impunité et les inégalités sociales .

L’année 2020, en Haïti, est ponctuée de crimes odieux que personne ne doit oublier. En effet, on se souvient de l’assassinat du bâtonnier de Port-au-Prince, Maître Monferrier Dorval, le 28 août devant sa résidence à Pèlerin 5, non loin du domicile du président de la République. Grégory St-Hilaire, l’étoile montante de sa famille, étudiant finissant à l’École normale supérieure, a été lâchement assassiné  par un agent de l'Unité de sécurité générale du palais national (USGPN), le 2 octobre  dans l’enceinte même de la faculté. Jamais de telles exactions n’ont été produites par le passé, même sous la dictature duvaliériste. Cette vague d’insécurité n’a pas épargné Jemmy Telson, un élève du secondaire 3, encore adolescent, qui revenait du Collège Méthodiste de Puits-Blain lorsque des gens armés ont ouvert le feu sur un véhicule à bord duquel il se trouvait. Malheureusement il a succombé à ses blessures.
Nous nous souvenons de ce tragique assassinat: Évelyne Sincère, une jeune fille de 21 ans en classe terminale, séquestrée, tuée et jetée sur une pile d’immondices.

En somme, entre janvier et août 2020, 914 personnes ont été assassinées, rapporte « Nou pap dòmi ». Ces assassinats s’accompagnent d’un phénomène récurrent qui a le vent en poupe: le kidnapping. Selon Nou pap dòmi, 124 cas de kidnapping confirmés sont enregistrés du 1er janvier au 31 août 2020 et nous savons tous que ce phénomène social, fils du banditisme et de l’incompétence de l’État, n’a pas eu la vie dure entre septembre et décembre ; d’autres victimes viennent allonger cette liste interminable.

Ces enlèvements se juxtaposent à  la ganstérisation: 76 gangs armés sont répertoriés en Haïti par la Commission nationale de désarmement et de réinsertion (CNDDR). Pendant ce temps, des décrets anti démocratiques renforçant le pouvoir personnel du président, défrayent  la chronique ; un Conseil électoral, hors de toute norme, s’installe avec la prétention d’organiser des élections et, contre toute attente, le président entend opérer un changement constitutionnel et il y tient mordicus. L’heure est gravissime, le bien-être de la société est pris en otage par un groupuscule vivant dans le luxe le plus extravagant. Les chevaliers de la corruption   obstruent l’horizon de tout un peuple et enfoncent davantage 
la vie et la pensée dans la noirceur du désespoir, dans l’obscurité la plus profonde.

Dans ce contexte d’enrichissement illicite, de crime financière, de corruption, d’impunité et de paupérisation des masses populaires, je souhaite grandement que l’année 2021 soit d’abord une année de réconciliation.

La nation haïtienne doit se réconcilier avec la justice, car aucun pays ne peut progresser sans un système judiciaire fort et constant. Que la justice soit impartiale afin que la loi soit effectivement une pour tous. Selon  les dernières statistiques  publiées dans le quotidien haïtien Le Nouvelliste du 16 avril 2019, 85 % des prisonniers dans les prisons civiles haïtiennes sont en détention préventive prolongée. Ils attendent d’être jugés. Que la justice soit à la hauteur de ces défis. Les criminels financiers qui ont dilapidé les 4.2 milliards de dollars du fonds PetroCaribe et qui ont du même coup hypothéqué l’avenir des masses populaires doivent être jugés et condamnés.

Évitez donc de négocier avec les responsables de vos malheurs, ils ne doivent pas  s’embarquer dans le train de la réconciliation. On ne se réconcilie pas avec les criminels, ceux-ci vivent de sang, d’argent et de pouvoir; s’ils vous embrassent, ce n’est que pour vous étouffer. Qu’ils se retrouvent derrière les barreaux. Que ce pays devienne un enfer pour tous ceux qui ont assassiné les 914 personnes et plus  durant  l’année 2020.
Soyez vigilant car un peuple qui cohabite avec les criminels signe lui-même son arrêt de mort. Exigez la justice en tout temps sans jamais vous lasser. Que la justice soit rendue avec dignité, rigueur, assiduité, diligence et humanité à tous équitablement, aux pauvres comme aux riches, aux faibles comme aux puissants, aux étrangers comme aux nationaux.

Ensuite, je souhaite que l’année 2021 soit une année de lutte 

Les masses populaires doivent s’accrocher à la révolte, la meilleure solution au bien-être collectif. Elles doivent se dresser contre la pauvreté dans laquelle elles pataugent. « Environ 6,3 millions d'Haïtiens ne sont pas en mesure de satisfaire leurs besoins essentiels, dont 2,5 millions vivent en-dessous du seuil de pauvreté avec moins de 1,23 dollar par jour », a souligné Kesner Pharel, précisant que le taux national de pauvreté dans le pays représente 58,9% et celui de l'extrême pauvreté 23.8%.
Votre pauvreté n’est pas naturelle, elle  n’est pas un fardeau de Dieu, c’est une méchanceté, un complot historiquement ourdi. On ne devrait même pas oser vous exclure, pourtant vous êtes exclus de tout: de l’éducation, du bien-être, de la santé.
Le taux d’analphabétisme en Haïti est d’environ 40%, il est inférieur au taux d’alphabétisation moyen de 90% des pays d’Amérique latine et des Caraïbes. Selon Le Nouvelliste du 24 janvier 2014, 52 % des enseignants ne sont pas qualifiés, pourtant ils participent activement à la formation de nombreux jeunes. N’est-ce pas là une contribution à l’illettrisme qui ronge la société haïtienne? 
C’est écœurant de constater que l’éducation fonctionne à plusieurs vitesses en Haïti, ce qui accentue les inégalités, tue l’esprit critique  et donne lieu à des alphabètes zombifiés.

Regard sur la santé 

Selon CIA World, OMS , Le Nouvelliste, UNICEF, dans les hôpitaux, seulement deux lits sont disponibles pour chaque mille personnes. Le taux de mortalité infanto-juvénile est de 81 %. En d’autres termes, un enfant sur douze n’atteint pas son cinquième anniversaire. Le taux de mortalité néonatale est de 32%, a indiqué le rapport de la dernière Enquête mortalité, morbidité et utilisation des services (EMMUS-VI) menée entre 2016 et 2017.
Les masses populaires doivent prendre en main leur destinée. Son humanité réside dans la suppression de tous les facteurs de freinage à sa pleine réalisation.

Chers frères, chères sœurs!

Trop longtemps déjà depuis que vous êtes infortunés, misérables, crasseux, vos bourreaux ont longtemps dépassé les limites. Ils se sentent confortables maintenant. Rappelez-vous que le bien-être s’acquiert dans la lutte, dans la suppression de l’exploitation et dans l’établissement d’une société caractérisée par la justice sociale et l’intégration de tous ses membres dans le concert du progrès et du bien-être .
Révoltez-vous  jusqu’à ce que vous puissiez transformer cette société d’injustice, d’inégalité sociale et de corruption en une société de bien-être collectif dans l’application stricte de la loi et dans la redistribution des richesses du pays afin de mettre  en place une société d’équilibre. Ne laissez aucune possibilité à 2020  de céder son héritage à celle de 2021. Ne vous laissez par berner par les prostitués politiques, ceux qui se déshabillent de leur conviction en vendant aux enchères le Palais national, leur conscience tout en vous trahissant.
Surveillez votre lutte. Ne vous laissez pas duper. Soyez des acteurs, les artisans de votre propre bien-être.

Regard sur l’alimentation 

Selon les rapports d’enquête de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et ceux de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS),47% de la population haïtienne est en situation de sous-alimentation. Une situation concoctée par l’État et l’élite bourgeoise afin de réduire la dignité des masses populaires à sa plus simple expression  et d’utiliser quelques plats chauds comme télécommande. Ces membres de l’oligarchie corrompue profitent de la précarité de la classe défavorisée pour la dépouiller de toute conviction et  pour augmenter leur capital économique et politique.
Ils réduisent la démocratie au simple fait d’organiser des élections. Aucun des indicateurs de développement n’est démocratisé, des barricades éducatives, sanitaires, alimentaires sont dressées à toutes les étapes de leur vie. Quel espoir pour un peuple qui n’a pas accès à l’éducation ? Quel espoir pour un peuple dépourvu d’autosuffisance alimentaire ? Quel avenir pour un peuple qui peine à trouver des soins de santé ?
Je me permets de vous rappeler que l’espoir est là, il suffit de le saisir en levant l’étendard de la révolte. Opprimés, revêtez-vous de griefs, d’insoumission et de feu pour célébrer dans la révolte les funérailles de vos oppresseurs. Faites de la lutte votre arme redoutable.

Je souhaite, pour l’année 2021, que la philosophie du congrès politique du Bois-Caïman vous accompagne, que l’esprit de la grande révolte du 22 août 1791 vous anime, que l’idéal dessalinien guide vos pratiques, vos décisions et vos actions. Remontez au créneau de 1804 afin d’exiger justice et réparation, liberté et bien- être. Que la lutte et la révolte vous accompagnent tout au long de l’année 2021.

VEILLARD Donald,
Éducateur et sociologue.

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