Ce que tu manges, ce que tu es

Publié le 2020-12-22 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste rend hommage ce 22 décembre au groupe musical les Shleu Shleu. En décembre 1965, un groupe d’adolescents lançait une nouvelle formation musicale qui allait révolutionner le compas direct en introduisant une formation réduite pour jouer la belle musique de Nemours Jean-Baptiste, le minijazz devenu depuis le nouveau format avec moins de musiciens et des compositions encore plus dansantes pour faciliter le contact entre les couples.

Cinquante-cinq ans plus tard, les innovations des Shleu Shleu continuent de marquer la musique dansante haïtienne. On y reviendra.

L’éditorial sur le souhait de Robenson Geffrard de voir des plats haïtiens faire leur entrée dans le patrimoine culturel immatériel de l’humanité et l’interview accordée au Nouvelliste par le professeur Gérard Thérilien sur la cuisine haïtienne continuent de faire des vagues.

En cette période de fêtes de fin d’année, il a paru approprié de revenir sur le sujet.

Constat de départ, il existe une différence de taille entre ce que nous mangeons dans la vraie vie et ce qui est montré et promotionné en public. 

Nous ne mettons pas en valeur ce que nous disons aimer.

Qui a déjà vu une fête haïtienne où l’on sert les “diri - sòs pwa nwa - legim” que Geffrard rêve de voir au patrimoine mondial de l’humanité ? 

Si nous ne sommes pas fiers de partager ce que nous aimons avec les amis et les étrangers que nous recevons à nos tables les plus belles, comment pouvons-nous croire que le monde entier saura apprécier ce que nous aimons ?

Pour plusieurs observateurs, il est anormal qu’aucun restaurant important en Haïti ne propose ni le poulet indigène en sauce dans son menu ni le lalo, légume devenu ces dernières années le plat signature du repas haïtien.

Parti de l’Artibonite, le lalo, brassée de feuilles réduite en bouillie, agrémentée de viande ou de fruits de mer, tente tout mangeur normal quand il s’étale sur un lit de riz nature. Pas un restaurant avec enseigne et table réputée ne propose le fameux lalo sur une carte.

Impossible aussi de trouver nos fameux tubercules : patate, igname, mazonbèl et compagnie. La pomme de terre native se fait évincer par les frites industrielles importées toutes coupées, prêtes à l’emploi. Le malanga n’est servi que sous forme d’acra. Et il faut être chanceux pour que le croustillant acra ne soit pas un ersatz à base de farine.

Pour continuer la petite liste des bonheurs culinaires locaux qui ne sont pas sur les cartes des restaurants huppés, qui peut dire à quelle adresse il a pu voir sur un menu, commander et boire un petit verre de crémas ou une lichette de douce Macos ? 

Sur quel point du territoire il existe des cuisiniers ou des pâtissiers qui subliment les produits et les recettes qui font notre bonheur dans l’intimité?

En ces temps de réunions familiales autour d’un repas festif, même la "dinde pays" perd le match quand les maîtresses de maison font leur marché.

La société haïtienne a du mal à sanctuariser ses traditions. Elle ne produit pas pour démocratiser la consommation de certains mets aimés au-delà de tout par tout Haïtien normal.

La culture haïtienne se dilue dans la mondialisation et dans la médiocrité. On n’y prête pas attention mais tout se perd sans que les sonnettes d'alarme ne retentissent.

Frantz Duval
Auteur
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