Au secours de la menace de disparition des chansons «Konkou chante Nwèl»

Publié le 2020-12-08 | Le Nouvelliste

Men Nwèl la rive ooooo Di nou sa w pote oooo. !L’heure s’approchait de minuit, voilà que cela fait près de quatre heures que j’écoute de jolies chansons haïtiennes de Noël dans la nuit du dimanche au lundi 17 nvembre 2020. Je suis persuadé, malgré toutes nos calamités de nos jours, que les chansons haïtiennes de Noël sont parmi les plus jolies du monde. Elles peignent nos couleurs locales, notre courage, notre sourire d’espoir voilant nos amertumes en mettant au jour notre dignité et vaillance de peuple libre et fier. Je ne saurai qualifier cela d’anthropocentrisme - n’eus-je peut-être pas assez de courage; j’aime trop mon pays, sa culture, sa musique - d’ailleurs qui n’a pas même une once de jugement de valeur. Celui-là aurait sans doute manqué un peu d’émotion.

Et pan ! L’affection que je porte à cette richesse de chansons de Noël se joint à ma crainte que je vais partager avec vous en fin de lecture. De cette crainte, je me permets d’épargner les jolies chansons de Martha Jean-Claude, Lyonel Benjamin, Léon Dimanche, Yole Dérose et plus près de nous Arly Larrivière ; ce sont des classiques dont on ne se passe jamais à chaque période de Noël. Aussi, j’épargne d’autres chansons composées par les groupes musicaux tels que Tropicana d’Haïti, Koupe Cloué, System Band et D-zine. La liste serait longue si je continuais à énumérer.

Voici ma crainte - et souffrez que je vous l’explique dans ma conclusion_ elle vient des chansons de Noël qui ont été composées dans le cadre du fameux «Konkou chante Nwèl» de la Télémax, chaine 5. En effet, depuis ma plus tendre enfance (j’avais entre 5 et 6 ans) je prenais toujours du plaisir à savourer les jolies chansons de Noël. Elles m’apportaient une consolation toute particulière, mon père étant mourant à la fin de l’année 1996 (il y passera finalement en janvier de l’an prochain). C’est bien à partir de cette période que je commençais à les écouter.

Je me souviens comme si c'était hier la belle prestation de Michaël Guirand, accompagné par Richard Cavé, dans « Mouche Tonton Nwèl » (1996). En 1997, l’année au cours de laquelle Supa Denot aura gagné le premier prix, quelques jolies chansons guettent encore ma mémoire : «Nwèl nan wè l ou » de Supa Denot ; «Nwèl la rive» de Julien Janvier ; «Nwèl limyè ak koulè» de Serge Edouard Morisseau. J’aimais ces paroles du chanteur Arol Jeune Baptiste interprétant «Nwèl Jojo» dans un rythme bossa nova très entraînant quand il chantait « Jojo pa gen soulye, ni rad pou li mete, nan fèt la li prale ».

La période de la Nativité de 1998 a étanché notre soif inaltérable des belles chansons de Noël : «Nwèl san ou» de Roosevelt Jean Noël et Judith Brutus, une référence des chansons de Noël d’amour. On se souvient de la première participation du maestro Jean Edner Tézil, accompagné de ses trois sœurs, disait-on à l’époque, qui interprétaient tous ensemble «Nwèl kanmèm». Max Aubin, de regrettée mémoire, y était à sa deuxième. D’autres participants de marque ont été à cette édition. Je me souviens de l’animateur de radio Evens Jean (Men Nwèl la), du très jeune chanteur Steve Valcourt à l’époque, l’ex-député Lavalas Ernst Vilsaint, Suze Raymond du groupe Zetwal qui interprétait «Sa w pote» dans un rythme funk avec beaucoup d’animation. Nous ne pouvons oublier la gagnante de cette édition, Yolette Lagrandeur, interprétant «Tonton Nwèl vin al met lapè kote ki gen lagè».

Les deux dernières années de la fin du XXe siècle seront marquées par des tubes agréables à l’oreille et porteurs de bons messages. Le troisième millénaire fermera sa dernière page avec Max Aubin, malheureusement, à cette époque gagnant de l’édition 1999. Le début du XXIe siècle augmentera davantage en chansons de bonne qualité le répertoire haïtien des chansons de Noël. Parmi les noms qu'il faut retenir, soulignons : Max Aubin, Jean Edner Tézil et Salina Charles, Mikaben (Michael Benjamin à l’époque), Esther D. Lustra (avec le révérend Frinel Joseph comme compositeur), Wesner Bellegarde, Marc Aurel, Yonee Cherenfant, Stanley Georges et le groupe Tremolo (avec Yves Thomas Jean Gilles comme compositeur), Gregory Telfort, Fenite Jean-Louis, Shune Siméon, Stéphie Pierre, Jean Andy Pierre, Martin Luther Jules, Ralph Sévère (R-bass de regrettée mémoire), Mackenson Fabien, Jameson Innocent, Yves Virgile, Jean Ulrick Pierre, Maxi Pierre, Walner Mercius, Barikad Crew, Trio Dorzel, Aube’stack, Énock Jean-Louis.

Avec la fermeture de Télémax, quelques chansons ont disparu, beaucoup d’autres encore vont peut-être disparaître si rien n’est fait. Un effet de la disparition totale de ces classiques de la chanson de Noël en Haïti aura l’effet douloureux d’une bibliothèque en feu. Si rien n’est fait, demain nous pleurerons l’effacement sans aucune trace de ces jolies mélodies de Noël qui jadis caressaient nos chagrins, vibraient toutes nos cordes émotives et ajoutaient un brin d’espoir à nos souffrances quotidiennes. Dans un lendemain sombre, marqué par nos souvenirs d’antan, notre nostalgie et notre regret de n’avoir rien fait pour sauver ces classiques de la chanson haïtienne de Noël. Nous ne resterons que quelques bribes de souvenirs pour fredonner les mélodies et les bouts de parole à nos enfants ou petits-enfants de demain. L’heure est urgente.

À cause de cela, j’implore, au nom de la société haïtienne, les générations présentes et à venir, le ministère de la Culture de protéger ces œuvres qui, au fil des ans, se voient menacer par la lourdeur de la disparition avec le temps. La rédaction de cet article me vient à l’idée après avoir lu un brillant commentaire produit par Cataleya (nom d’utilisateur YouTube) au-dessous de la très jolie chanson de Fénite Jean-Louis, «Nwèl moman sa a» (2001), mise en ligne par le youtuber Emmanuel V. Je le cite : « Franchement, je ne crois pas que ces jeunes gens ont une petite idée de l’héritage qu’ils ont laissé dans leurs œuvres… Ces chansons devraient faire l’objet d’un best of et être déposées au MUPANAH. Ministre de la Culture, la balle est dans votre camp. Faites honneur à tout ce talent, toute cette œuvre magnifique, héritage transmis aux générations futures. Max Aubin, toi, on ne t’oubliera jamais. Et merci à Télémax. » Le crédit de cet article va aussi au « post » sur Facebook de Grégory Telfort, brillant gagnant de l’édition de 2001 : « Imajine yon konsè Nwèl an Ayiti ak majorite finalis Konkou chante Nwèl Telemax yo. »

L’amour accompagné de la nostalgie des jolies chansons de Noël allant surtout de la fin du XXe siècle (1996) à 2003 a déclenché chez les internautes des réseaux sociaux (surtout Facebook) un challenge intéressant, exquis de jolies voix offrant d’intéressantes prestations quasiment a cappella. La très grande majorité des interprétations sont les chansons tirées des éditions Konkou chante Nwèl de la Télémax. Le #konkouchantenwelchallenge embrase déjà la Toile et récolte les « likes (j’aime) » et commentaires des internautes qui n’ont pas caché leur admiration pour cette formidable initiative lancée par la styliste Cottecheese Pierre et Carline D. Ostiné.

En effet, le commentaire de Cataleya est un coup de cœur ! C’est de cela que m’est venu le déclic de rédiger cet article pour porter devant les instances compétentes cette demande qui, je crois, mérite d’être satisfaite. Toutes les chansons de Noël de Télémax (les chansons des 10 finalistes) datant de 1995 jusqu’à sa fermeture devraient être répertoriées et sauvegardées dans des espaces de stockage à l’abri de l’effacement. Le youtuber Emmanuel V. a fait un bon boulot de rassemblement des chansons de Noël. Le playlist est pléthorique fort heureusement pour les délices des mélomanes, de la diaspora et tous ceux-là qui se remémorent ces belles époques de Noël. Cependant, la liste n’est pas suffisante. Ainsi, je suggérerais aux bienveillantes amabilités des anciens réalisateurs, animateurs et directeurs de la Télémax de bien vouloir consentir le sacrifice de dépoussiérer leurs étagères, leurs tiroirs, leurs stocks de vidéocassettes (VHS) et DVD qu’ils ont bien peut-être classés dans leurs archives afin de pouvoir trouver les versions vidéos (et/ou audio) des différentes éditions de «Konkou chante Nwèl» Télémax. Sur la Toile, nous ne trouvons nulle part les chansons de Noël de 2009 et 2011 ; les quelques chansons de l’édition 2012 sont sur le compte d’un autre youtuber appelé Jour d’Art.

Ma plus grande crainte, et je crois qu’elle est partagée par beaucoup d’autres mélomanes, amoureux de ces chansons qualifiées, dans leur majorité, de « classiques de la chanson haïtienne de Noël » au rang des plus anciennes, c’est de voir tristement un jour qu’elles disparaissent sans laisser aucune trace. En effet, la page Youtube d’Emmanuel V. n’est pas exempte des aléas de censure ou de suppression ; je ne veux aucunement affirmer par cela qu’il aurait violé des droits d’auteurs ou voisins. Mais par mégarde, par inattention ou par ignorance, il pourrait par malheur charger (upload) un fichier dont il ne devait exploiter l’utilisation de la bande ; et puis, à cause des plaintes (« report » en anglais) portées contre lui auprès de YouTube, il verrait malheureusement son compte supprimer pour le grand désarroi des mélomanes de ses playlists de chansons de Noël en particulier, de carnaval et autres anciennes chansons haïtiennes. Cette mésaventure est arrivée au premier compte YouTube de «Koze kretyen» pour avoir, par mégarde, « uploadé » quelques séquences du concert de Tasha Cobbs en Haiti à l’occasion de l’ «Haïti Gospel Fest» de 2018.

Au surplus, imaginons le cas où le compte d’Emmanuel V. étant supprimé, il n’aurait pas les moyens de se procurer un server pour sauvegarder ces chansons au préalable. Alors, à ce moment, toutes ces chansons disparaîtraient à jamais. Et même s’il les avait sauvegardées dans un server, il se pourrait qu’il ne serait plus intéressé à les mettre en ligne à nouveau, il se pourrait qu’il n’aurait plus le temps où la tête à cela. Nous ne pouvons et ne devons pas laisser aux mains d’une seule personne la lourde tâche de sauvegarde virtuelle de toute une mémoire musicale. Et c’est bien là que le ministère de la Culture doit intervenir. Car il est bien possible que certains auteurs compositeurs ou interprètes soient déjà dans l’au-delà.

À cet effet, dans la mesure où le ministère de la Culture voudrait bien donner suite à mon coup de cœur partagé par les internautes, la société haïtienne dans sa majorité, un cri d’alarme qui est joint à la crainte et la douloureuse prémonition de la disparition de ces jolies chansons de Noël, je propose les recommandations suivantes :

Procéder par un appel à contributions volontaires des anciens finalistes des concours de chansons de Noël de la Télémax depuis 1996 jusqu’à la fermeture de la station ;

Procéder par un appel à contributions volontaires des anciens techniciens et autres cadres de la Télémax : directeurs généraux, cameramen, monteurs, maquilleurs, animateurs, essayistes, etc. Quelques-uns des anciens cadres et animateurs ont mis leurs expériences au profit d’autres stations comme Le Canal Bleu chaîne 38, la Télé Eclair, la Télévision Nationale d’Haïti (TNH), la Télé Métropole, pour ne citer que celles-là. Les techniciens ont, quant à eux, été un peu plus éparpillés ;

procéder à un appel à contributions de l’ancienne station Télémax qui, sans doute, aurait conservé toutes les vidéos dans sa vidéothèque ou archives ;

les chansons de Noël déjà mises en ligne peuvent être téléchargées et sauvegardées en lieu sûr en attendant de trouver d’autres versions avec de meilleures résolutions ;

toutes les vidéos/chansons (ou la très grande majorité) rassemblées et sauvegardées seront dupliquées et distribuées aux différentes stations de radio et télévision du pays et dans les médias de la diaspora haïtienne de partout ;

enfin, comme l’a souhaité Cataleya (utilisatrice de ce nom sur YouTube) « ces chansons devraient faire l’objet d’un best of et être déposées au MUPANAH». Toutefois, il revient au ministère de la Culture d’étudier l’opportunité d’honorer ces œuvres de bonne facture. Aussi, le ministère saurait gré de déterminer le nombre et lesquelles de ces chansons constitueront ce best-of.

Ledit ministère pourra aussi envisager l’opportunité d’honorer quelques auteurs/compositeurs et/ou interprètes des éditions de «Konkou chante Nwèl»’. Ceux-là qui ne sont plus de ce monde pourraient être honorés à titre posthume en reconnaissance de leur héritage musical ;

le ministère de la Culture aurait trouvé cela agréable de réaliser un grand festival de Noël dans lequel tous les anciens interprètes des différentes éditions de «Konkou chante Nwèl» pourraient caresser le tympan des mélomanes. Dans ce festival, les grands classiques comme Lyonel Benjamin, Yole Dérose, enfin Martha Jean-Claude et Léon Dimanche, si leur état de santé leur permet, pourront tous faire l’honneur des nostalgiques par les prestations dont ils les auront régalés. Ces grands classiques seraient aussi honorés pour leurs immortelles contributions ;

enfin, à ce festival, quelques interprètes gagnants des éditions de concours de chant de Noël de la radio télévision Caraïbes pourraient participer.

Pour faciliter un peu la tâche aux autorités compétentes, je dresserai enfin une liste aussi longue (mais non exhaustive) de tous les auteurs-compositeurs ou interprètes des chansons de Noël de Télémax que j’ai pu trouver avec le titre de leurs chansons. Cette liste précédera quelques-unes des commentaires des internautes (de YouTube) que j’ai pris le soin de rapporter.

Je demeure persuadé qu’en cette période difficile que traverse notre pays, l’esprit de Noël peut nous aider à nous regarder droit dans les yeux d’un regard fraternel pour résoudre nos différends sans en venir aux mains. Nos grands musiciens des chansons haïtiennes de Noël sont encore en vie par la grâce de Dieu ; ils peuvent encore une fois, par leurs magnifiques interprétations des chansons de Noël, aider à apaiser  sinon à calmer ou à résoudre, et nous l’espérons un jour, nos conflits quotidiens qui nous font mal à tous.

Peterson BENJAMIN

Mémorand en master en

Diplomatie et coopération internationale à

l’Académie diplomatique Jean-Price Mars

Licencié en droit à la Faculté de droit et des

sciences économiques de Port-au-Prince

Certifié en service social à la Faculté des sciences humaines

Membre du groupe PROSPECTIVES

Fonctionnaire public

Tél : 509 3801 8679

e-mail : peterjamin91@gmail.com

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