De l’obligation urgente à l’État haïtien de se défaire de la « liquidation » des biens et services publics

Publié le 2020-11-13 | Le Nouvelliste

De l’obligation urgente à l’État haïtien de se défaire de la « liquidation » des biens et services publics

Au lieu de les renforcer en moyens de production afin de leur  assurer un meilleur avenir, dans les années 1996, sous l’impulsion des institutions de Bretton Woods (FMI et BM) et soutenu par le président américain dès lors, Bill Clinton, déclarant qu’il souhaiterait voir les dirigeants haïtiens éliminer tous les obstacles gênant les négociations avec ces institutions, le président René G. Préval a donc décidé de moderniser (privatiser) quelques cinquantaines d'entreprises publiques du pays par « capitalisation », qui pourtant étaient des entreprise rentables.

De la décision des dirigeants haïtiens de liquider les entreprises publiques

Le « 2 octobre 1996 » [1], un Conseil de Modernisation des Entreprises Publiques (CMEP), conseil reconstitué en ce 2020 par le président Jovenel Moïse et installé le « mercredi 19 août »[2]dernier , a été mis sur pied par le président Préval pour piloter la libéralisation des entreprises publiques d’Haïti. Tout ceci montre clairement la velléité de ces chefs d’État à brader Haïti aux étrangers. Le 10 octobre 1996, la loi portant sur cette modernisation des entreprises publiques a été signée en Conseil des ministres, votée par le Parlement et publiée au journal officiel du pays « Le Moniteur », suite à un document confidentiel de la Banque mondiale, daté du « 11 avril 1996 »[3], demandant que les entreprises publiques d'Haïti soient « rapidement et complètement privatisées sous une forme ou une autre ».

Certainement, les enjeux sociaux, économiques existant en Haïti entravent son processus de développement, mais ce n’est pas une raison suffisante pour vendre les entreprises publiques productives.La miseen place d’une vraie politique sociale qui peut constituer une méthode efficace pouvant pallier à de nombreux problèmes, c’est ce qui est plutôt nécessaire. Elle peut apporter aux salariés et aux sans-emploi de la protection et de l’assistance sociale et aux entreprises des subventions pour soutenir leurs capacités d’action. Cela permettrait même, dans une certaine mesure, de limiter les fluctuations de personnel négativement, voire les stopper afin d’améliorer la productivité de certaines organisations.

Les dommages causés par la liquidation des entreprises publiques en Haïti

Parmi les grandes questions à se poser justifiant la volonté manifeste et réelle de l’État haïtien de mener aucune politique sociale véritable et universelle au profit du pays, celle quiest liée à la liquidation des entreprises publiques en Haïti est l’une des fondamentales : « Comment se fait-il que des dirigeants peuvent se permettre de vendre des entreprises stratégiques de l’État, non en faillite, qui pouvaient générer d’énormes ressources capables d’alimenter ses dépenses ?»

Si ce n’était pas leur idiotie et leur non-patriotisme qui étaient à la base, l’objectif c’était alors de plonger volontairement le peuple haïtien dans d’avantage de misère, de souffrance, de chômage et d’insécurité qui s’accéléraient déjà considérablement et surtout d’enfoncer le pays dans la dépendance des puissances impérialistes et des organismes internationaux, au profit de leurs gains personnels.

Les Moulins d’Haïti, la Filature des Gonaïves, l’Aciérie d’Haïti, le Ciment d’Haïti (CINA), la Minoterie d’Haïti, la Banque Populaire Haïtienne, la Beurrerie du Sud, l’Huilerie ENAOL et la Teleco se trouvaient dans la liste des cinquantaines des entreprises d’État à moderniser en Haïti.

Par ailleurs, on doit souligner que très peu des objectifs fixés de cette modernisation des entreprises publiques ont été atteints réellement. Des dividendes qui devaient être distribuées aux collectivités territoriales dans lesquelles se trouvaient les entreprises déjà modernisées ne les ont jamais été. « Aucun secteur n’a vu réellement son cadre légal et réglementaire transformé de manière profonde et sérieuse. » [4] Sinon, que de connaître une dégradation grandissante jusqu’à arriver aux niveaux très compliqués que nous constatons tous aujourd’hui.

Le secteur des télécommunications ou de l’eau a été remanié, mais aucune restructuration sérieuse. Nombreux sont les gens dans la population qui n'ont pas accès à l’eau potable et qui témoignent leur mécontentement vis-à-vis des compagnies de télécommunication pour avoir subi des abus et de ne pas fournir un bon service (de qualité). La situation est d’autant plus critique dans les autres secteurs comme l’énergie, la santé, l’éducation, la sécurité publique, la justice, l’alimentation, le port, l’aéroport, etc.

Selon plus d’un, Haïti serait considérée comme étant un pays n’ayant aucun point fort dans aucun domaine et secteur. Tout va mal dans ce pays. Tous les indicateurs macroéconomiques sont en feu rouge. Cette société est appelée à disparaître. Il est donc obligatoire et urgent que quelque chose soit fait dans ce pays afin de le réanimer. De toute évidence, l’État haïtien doit inévitablement reprendre le contrôle de la situation et de se défaire de toute logique de marchandisation des biens et services publics pour le bien-être du pays.

Bien qu’une tendance sous-entend que la démarchandisation serait trop coûteuse pour un État, dans le sens que l’État peut ne pas disposer toutes les ressources que cela requiert et tous les moyens de production adéquats.Cependant, il faut aussi souligner que la « liquidation » des biens et services publics, quant à elle, n’est pas non plus sans risque. Ce dernier s’exprime :

D’une part, au niveau de son caractère contributif àempêcherl’effet efficience et efficacité des transferts sociaux que peuvent garantir les fonds publics sur la vie sociale.C’est-à-dire dans la lutte contre les problèmes et dans l’anticipation des risques sociaux en soutenantles individus et familles au niveau de leurs charges financières que nécessitent la vieillesse et la survie, les soins de santé, l’absence d’emploi, les difficultés de logement et, par-dessus tout, l’exclusion sociale.

D’autre part, au niveau de son apport fort probable à l’augmentation du taux d’inégalité et de la pauvreté qu’elle peut favoriserpar contrarier l’Etat dans son rôle de redistribution et de réglementation. Le cas de la déréglementation sociale et économique dévastatrice qu’elle a établi sur le long terme en Haïti, dont jusqu’à aujourd’hui Haïti a du mal à s’échapper, est un bon exemple.

De toute évidence, cette « liquidation » dont on parle entrave la mise en place d’une politique sociale inclusive, qui elle-même désignede prélever obligatoirementdes fonds (impôts et taxes perçus par l’État) sur les contribuables (citoyens) pour alimenter le compte du public et les dépenses publiques. Elle a empêché pendant longtemps à l’État haïtien de répondre à son obligation dans la logique de la « redistribution verticale et horizontale » nécessaire pour une meilleure répartition de la richesse créée, comme accorder des prestations sociales à ceux qui sont considérés comme étant des personnes démunis,à risque de pauvreté, et d’exclusion sociale,par rapport aux cotisations perçues des plus riches, ainsi qu’aux plus âgés soumis aux risques sociaux par rapport aux cotisations perçues des plus jeunes.

L’impact d’une politique sociale sur la pauvreté et les inégalités sociales

Selon les approches de l’OIT, toute politique sociale comprend des dépenses engagées ou prestations versées pour soutenir l'enfance, la famille et la protection de la maternité et les aides ou allocations données aux chômeurs en cas d'accident du travail et de maladie professionnelle, en cas de maladie pour les services de santé, pour assurer le vieillissement et la retraite, pour les invalidités et la survie. Les systèmes de protection sociale interviennent dans presque tous les domaines stratégiques de la vie nationale en combinant des régimes contributifs (assurance sociale) et des régimes non contributifs financés par l'impôt, notamment l'assistance sociale.

Puisqu’une véritable politique sociale prend en compte l’ensemble des besoins des gens de la population faisant face à des risques sociaux et en nécessité du support de la société et prouve également l’intérêt de l’État à leur apporter des soutiens concrets, c’est dans cette optique que beaucoup se sont mis d’accord sur le fait que les transferts sociaux des politiques sociales impactent considérablement et de façon positive la réduction du « taux de pauvreté »[5] et des « inégalités » [6] dans les sociétés par la distribution des pouvoirs d’achat qu’ils garantissent, et par l’assurance donnée que les fonds publics sont utilisés à des fins économiques et sociales.

Sous risque d’en avoir une dépendance en trop aux aides sociales, laquelle pouvant entraîner un découragement à « l’esprit d’initiative » et un barrage à l’amélioration des conditions sociales et de vie de façon globale, il faut aussi préciser que l’État doit mesurer ses interventions dans le cadre de cette politique. Sinon, elle serait une source de désengagement pour les gens à trouver du travail à faire.

Partant de l’idée qu’Haïti est un pays pauvre, qui doit faire beaucoup d’efforts sur le plan économique et social, de manière à stopper la fuite des cerveaux vers d’autres horizons et le désespoir pernicieux de la jeunesse, il est donc plus qu’indispensable le développement d’une telle politique dans la limite où il tiendra compte d’approvisionner l’avenir de la population vieillissante, de la survie des personnes en privation matérielle sévère, ceux vivant dans des ménages à faible intensité de travail afin de leur facilité une intégration sociale, ainsi que les jeunes décapitalisés qui fuient le pays à la recherche du bien-être.

La mise en place d’une vraie politique sociale est nécessaire en Haïti pour garantir des stratégies de développement national dans la construction d’un pays socialement et économiquement inclusif. Étant une source de redistribution capable de favoriser les défavorisés dans la lutte contre le chômage et les disparités sociales, la politique sociale peut être synonyme d’un État qui joue bien son rôle d’accompagnateur et qui connaît sa mission d’assurer le bien-être de la populationtouten préservant la stabilité macroéconomique, la stabilité politique.

Conclusion

Par conséquent, même la tendance qui suggère d’aller vers des protections socialesminima pour les plus pauvres jusqu’à éliminer certaines d’entre eux (retraite, allocation chômage…) serait à éviter, car ceci reste encore une mesure qui privilégie les plus riches qui eux-mêmes auront à la fois la capacité de se procurer d’autres formes de protection sociale ou d’assurance privée et à en tirer profit de cette marchandisation par des activités de production de service social. Il faut noter que le système de marché prétendu d’Haïti ne fonctionne pas, et cela, pendant longtemps.

Comme le prix Nobel de l’économie de 2001, l’économiste américain « Joseph Eugene Stiglitz »[7] et l’ancien conseiller de Bill Clinton, dénonçait une économie de marché au service des américains les plus riches, où le principe du « citoyen-une voix » s’est transformé en un « dollar-une voix », creusant de plus en plus les inégalités, affaiblissant la croissance économique  et  le rôle de l’État dans le social et l’économique, dont de nombreux économistes partagent, pour le cas d’Haïti nous préconisons également l’idée d’un État à présence significative, fort à  tous les points de vue, régulateur et re-distributeur, même si l’on serait intéressé à pratiquer un système économique de marché, comme l’aurait fait tout néo-keynésien.

Romario  LOUIS, Économiste

Spécialiste : En Management et Eco. internationale

Email : louisromario37@gmail.com

Reference bibliographique et Webographie

Johnson Mondésir. Le scandale de la privatisation des entreprises publiques en Haïti, (01/11/2019), TripFoumi consulté sur l’URL : https://www.tripfoumi.com/blog/2019/11/01/le-scandale-de-la-fxmodernisation-des-entreprises-publiques-en-haiti/.

INSTALLATION DES MEMBRES DU CONSEIL DE MODERNISATION DES ENTREPRISES PUBLIQUES, article CPAM 1410, Nouvelles  Haïtiennes, consulté sur l’URL : http://www.cpam1410.com/installation-des-membres-du-conseil-de-modernisation-des-entreprises-publiques/.

Laurent Beaulieu, La privatisation en marche, une sélection des archives de la revue Volcans, http://pauillac.inria.fr/~maranget/volcans/04.96/privatisation.html.

Yves Romain BASTIEN, La privatisation du parapublic en Haïti, consulte sur l’URL : https://www.cresfed-haiti.org/IMG/pdf/3.-economie-8.pdf,

Voir l’Humanité sur l’URL : https://www.humanite.fr/joseph-stiglitz-notre-systeme-de-marche-ne-fonctionne-pas.

https://www.banquemondiale.org/fr/country/haiti/overview#:~:text=La%20derni%C3%A8re%20enqu%C3%AAte%20sur%20la,moins%20de%201.23%20%24%20par%20jour.

https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays?langue=fr&codePays=HTI&codeTheme=2&codeStat=PMQUANDL.GINI.V1

[1] Johnson Mondésir, Le scandale de la privatisation des entreprises publiques en Haïti, (01/11/2019), consulté sur l’URL : https://www.tripfoumi.com/blog/2019/11/01/le-scandale-de-la-modernisation-des-entreprises-publiques-en-haiti/, le 25/07/2020, à 8 heures 50.

[2 ]INSTALLATION DES MEMBRES DU CONSEIL DE MODERNISATION DES ENTREPRISES PUBLIQUES, article CPAM 1410, Nouvelles Haïtiennes, consulté sur l’URL : http://www.cpam1410.com/installation-des-membres-du-conseil-de-modernisation-des-entreprises-publiques/, le 25/07/2020, à 9 heures 48.

[3 ]Laurent Beaulieu, La privatisation en marche, une sélection des archives de la revue Volcan, http://pauillac.inria.fr/~maranget/volcans/04.96/privatisation.html, consulté le 26/07/2020, à 18 heures 33 minutes.

[4] Yves Romain BASTIEN, La privatisation du parapublic en Haïti, consulté sur l’URL : https://www.cresfed-haiti.org/IMG/pdf/3.-economie-8.pdf, le 26/07/2020, à 19 heures 05 minutes.

[5] Selon la Banque mondiale, la dernière enquête sur la pauvreté de 2012 en Haïti, informe que plus de 6 millions d’Haïtiens vivent en-dessous du seuil de pauvreté avec moins de 2,41 $ par jour, et plus de 2,5 millions des Haïtiens sont tombés en-dessous du seuil de pauvreté extrême, ayant moins de 1,23 $ par jour.  Consulté sur l’URL : https://www.banquemondiale.org/fr/country/haiti/overview#:~:text=La%20derni%C3%A8re%20enqu%C3%AAte%20sur%20la,moins%20de%201.23%20% 24%20par%20jour,  le 27/07/20 à 15  heures 23  minutes.

[6] Selon la Banque mondiale, les inégalités des revenus en Haïti sont à un niveau de « 60,79 % », consulté sur le site suivant : https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays?langue=fr&codePays=HTI&codeTheme=2&codeStat=PMQUANDL.GINI.V1, le 27/07/20 à 17 heures 14  minutes.

[7] Voir l’Humanité sur l’URL : https://www.humanite.fr/joseph-stiglitz-notre-systeme-de-marche-ne-fonctionne-pas, consulte le 29/07/20 à 23 heures 3 minutes.

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