Haïti, une économie de routine à reculons, dévisagée par les pressions anticoncurrentielles et des décisions politiques dérisoires

Publié le 2020-07-14 | Le Nouvelliste

Haïti demeure davantage une économie en situation de léthargie, entravée par des incidents socio-politiques récurrents, des conditions commerciales désavantageuses et non modifiables sur le court terme au risque d’aggravation constante de ses conditions agricoles, commerciales et industrielles déjà détériorées.

Une situation complexe et incertaine

Charles Rojzman, dans son ouvrage intitulé « La peur, la haine et la démocratie » [p. 7], affirmait que le sentiment d’impuissance vis-à-vis des occupations infructueuses des élites politiques de plus en plus discréditées défassent la confiance des concitoyens. Son interrogation: « un miracle économique ? un désastre écologique ? une révolution improbable ou du moins un conflit » serait-ce une condition essentielle pour le décollage économique d’Haïti ?

Pourtant, ce miracle économique est loin d’être réalisé concrètement, à en croire les déficits budgétaires et toute l’incertitude glanant autour des récents évènements (crise d’hydrocarbures, accès à l’électricité, instabilité politique, etc…).La logique d’un désastre écologique, plutôt répétitif depuis bien des décennies avec les aléas climatiques et le récent séisme de 2010, est aussi absurde qu’invraisemblable. Dans une certaine mesure, une révolution qu’elle a auparavant connue en errant maladroitement de système en système et en passant par les méthodes les plus radicales est loin d’être une solution agréable. Les conflits plutôt connus sous forme mouvante de luttes sociales et de revendications radicales n’ont cependant apporté que de piètres résultats : embargo, luttes entre classes sociales, une situation de déliquescence embarrassante, et même une perte de souveraineté que ce soit budgétaire ou du moins par les diverses occupations et les prétendues missions internationales.

Malgré cela, cette société aux abords d’un précipice semble vouée à l’échec aux dires du public, mais aussi par la migration massive vers l’Amérique latine depuis ces dernières années.

Parler de cette société d’un point de vue purement économique ne revient qu’à considérer deux grands évènements majeurs et indissociables depuis la fin des années 80 : une transition économique marquée par une série de réformes inertes et une autre de nature politique durant la même période.

Durant les instabilités politiques et le passage d’un régime politique plutôt totalitaire vers un régime démocratique apparente, entre 1983 et 1990, Haïti avait accepté d’être assujetti aux différents programmes de stabilisation macroéconomique. Selon les instances internationales comme le FMI et la Banque mondiale, ces mesures auraient permis à ce dernier de rétablir l’équilibre macroéconomique perdu depuis les périodes florissantes des années 70 avec les taux de croissance atteints jusqu’à nos jours. En faisant ce choix en vue de rendre l’économie plus compétitive moyennant une aide financière internationale et d’autres mesures plus radicales, le visage de cette société en pleine transition de régime politique allait connaître des répercussions qui ne sont autre que le fruit de la stupidité des décideurs politiques.

Des séquelles pour des choix dérisoires

Malgré cela, qu'en est-il de cette époque ? Si l’on se réfère aux analyses de Jacob Viner [1950], le commerce extérieur est un champ incertain qui ne dégage pas toujours de gains mutuels entre nations étant donné qu’il peut détourner la prospérité comme il peut la favoriser également. Haïti, en choisissant de libéraliser son économie d’une manière assez conflictuelle, nuisait aux conditions économiques qui ne furent plus les mêmes. Les entreprises nationales furent démantelées par la brutalité de la compétitivité externe et cela est en grande partie dû à leur rigidité d’innovation et leur mauvaise gestion. Une étape qui n’échappait guère aux entreprises publiques qui devaient aussi être soumises aux processus de privatisation.

Ainsi, en tenant compte des divers facteurs contemporains, Haïti demeure le pays le moins stratégique de toute l’Amérique. D’une part, depuis quelques années, les pratiques économiques se réfèrent à la compétition et le réseautage, alors que les antécédents sociaux existants au sein de cette société ne permettent pas de pivoter sur cette double trajectoire d’autant que la concurrence n'est pas tolérée par les logiques anticoncurrentielles de quelques acteurs privilégiés alors que la coopération est source de tensions. D’autre part, l’abandon des secteurs stratégiques relevant des concessions douanières faites arbitrairement lors des négociations avec l’OMC, à l'inverse des autres pays de la région en 1996, fait ressortir l’inaptitude des décideurs politiques en matière de négociations internationales sachant qu’à la base, il était essentiel d’anticiper les éventuelles décisions des autres pays.

En moins de 10 ans, les élites politiques ont accepté de signer des accords qui jusqu’à aujourd'ui n’aboutissent pas à une réelle capitalisation de l’ensemble de l’économie. En 1987, par le biais du programme d’ajustement structurel, les tarifs douaniers ont été révisés et réduits à une structure de 13 taux variant de 0 % à 40 %, exception faite à la gazoline et le riz, maintenus respectivement à 50 % et 57,8%. En 1996, sans se douter des menaces et des opportunités qu’impliquaient les concessions liées à l’OMC, une nouvelle structure réduite à un système de 5 taux variant de 0 % à 15 % a été adoptée, excepté la gazoline toujours maintenue au même taux. Ce qui a eu des conséquences néfastes sur l’industrie rizicole haïtienne. Une année plus tard, soit en juillet 1997, survenait un paradoxe après, qu'Haïti eut adhéré au CARICOM qui est une union douanière et présupposait des tarifs douaniers plus élevés. Connaissant l’intransigeance des dirigeants et les instabilités politiques, les tarifs douaniers ne furent jamais rehaussés, ce qui a coûté à cette économie une suspension du TEC sur environ 500 produits pour une période de 5 ans.

Pour reprendre Eugène Enriquez cité par Rojzman au fait que « lorsque des populations sont secouées par les éléments, ne se sentent plus maîtresses de leur destin, elles sont prêtes à accepter le message de celui qui se fait le porte-parole du retour à l’ordre et à un avenir rénové et purifié ». C’est une logique assez inquiétante pour cette société assez sensible et complexe, croyant dans des résultats et des améliorations ahurissants sur de courtes périodes, ce qui ne manque pas aux promesses des candidats aux élections, faisant croire à un décollage spectaculaire alors que cette situation sociale et économique alarmante est loin de favoriser un résultat aussi prodigieux sur le court comme sur le moyen terme.

De la sorte, il n’existe pas de meilleurs exemples pour démontrer la dangerosité des structures adoptées pour la survie de cette économie. D’une part, elle est cloitrée par une spécialisation excessive orientée vers la politique alors que, d’autre part, subsiste une économie boîteuse délaissée aux mains d’extrémistes anticoncurrentielles et dont une partie de leurs activités dépend fortement du commerce qui demeure la seule branche en croissance dans une économie moribonde depuis des décennies. Ensuite, on en retrouve également l’existence d’une économie informelle grossissante et délaissée par l’inaction publique couvrant à peu près 56.4 % du PIB entre 2007 et 2010 (Schneider, Buehn, Montenegro, 2010).

« Aussi bien que chaque action entraîne une réaction», toute cette incohérence n’a amené qu’aux malheureux résultats subséquents. Une dépréciation accrue de la gourde depuis le passage vers le régime flottant. Entre octobre 1990 et septembre 2018, l’équivalence de la gourde pour un dollar US est passée de 7,71 gourdes à 69.97 gourdes ; cependant, cette dépréciation est encore plus forte durant les 2 dernières années, passant ainsi de 69,97 gourdes à environ 108,94 gourdes en mai 2020.

Derrière cela, s’est instauré un secteur primaire délaissé aux fins de subsistance pour la paysannerie haïtienne, une perte des quelques rares industries au profit des importations dont une part importante ne représente que des biens de consommation alimentaire. À cet effet, se sont associées une crise de l’emploi aiguë et une orientation massive vers le petit commerce, ce qui laisse présager une tertiarisation de l’économie alors que les autres secteurs évoluent maladroitement. S’en est suivie progressivement cette dépendance extérieure en raison de l’aide liée et des transferts majoritairement en provenance de l’Amérique du Nord (les USA et le Canada) et de l’Amérique latine (le Brésil et le Chili en particulier) servant aux fins d’importation, ce qui engendre un cercle vicieux puisque ces transferts ne sont utilisés qu’à des fins d’importation.

Aujourd’hui, en pleine incertitude sur l’avenir des politiques commerciales et de l’incapacité des organisations internationales, quelles solutions semblent être à la portée du décollage économique d’Haïti ? Devrait-on attendre, pour reprendre les interrogations de Rojzman, un miracle économique ? d’autres désastres écologiques ? d’autres révolutions improbables ou encore d’autres conflits ?

Toutefois, les idées avancées pour une politique centrée sur l’attraction touristique est importante puisqu’elle demeure un secteur clé, mais elle reste non indispensable. La crise qui sévit actuellement dans le monde est un élément important montrant la fragilité d’une mesure qui ne saurait être efficace. La mesure la moins équivoque serait de relancer les industries artisanales, de restructurer les activités informelles, d’opter pour une autonomie énergétique tout en modifiant la structure politique en rétablissant l’autorité des institutions, et finalement de redonner confiance à la classe des travailleurs touchée davantage par la précarité.

Francy JUSME Auteur

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