Mobilité sociale en Haïti : son sens et ses conséquences culturelles

Publié le 2020-06-26 | Le Nouvelliste

À comprendre Alexis de Tocqueville dans son chef-d’œuvre « De la démocratie en Amérique »,  la question de l’égalité des conditions est incontournable dans les sociétés démocratiques. Cela se traduit par deux éléments fondamentaux : construction des rapports sociaux égalitaires au sein de la population, ce qui donnera la possibilité pour chacun d’accéder à n’importe statut social quel que soit son origine – égalité de droit et de fait favorisant un nombre croissant de personnes à se rassembler dans une catégorie sociale aux conditions d’existences comparables.

Ces derniers éléments sont la base de la possibilité de mobilité sociale dans une société démocratique. Chaque individu doit avoir la possibilité d’exercer une activité correspondant à ses capacités sans subir le poids de son origine sociale. Cette mobilité sociale comme possibilité de progrès social individuel fait débat dans les courants sociologiques en matière d’éducation. Il existe deux grands courants dans ce débat : le premier avec Pierre Bourdieu, consiste à comprendre la liaison entre le système éducatif et la division sociale et technique du travail. Dans ce courant, l’école comme appareil idéologique participe à la reproduction des conditions matérielles de la production. En d’autres termes, il est question de reproduction dans une même classe sociale à partir de l’héritage des moyens économiques et culturels des individus qui composent cette classe. Le second avec Raymond Bourdon, étudie la liaison entre le système éducatif et le statut social des individus. Au-delà du rôle déterminant de l’école et de l’héritage culturel, il y a la méritocratie ou les choix rationnels que les individus sont capables de faire et qui pourraient permettre entre-autres de la mobilité sociale. Dans ce débat sociologique, il sera question de comprendre quel est le sens de la mobilité sociale en Haïti et quelles sont les conséquences culturelles de cette mobilité sociale ?

Dans un point de vue déterministe à la manière de Bourdieu, la société à travers ses institutions influence ou détermine les manières d’agir et de penser des individus. L’école est donc l’une des institutions déterminantes dans la fonction de production de valeurs de référence des actions et pensées. Ces valeurs culturelles[1] que sont transmises à l’école constituent ce que Bourdieu appelle la culture légitime. La maîtrise de cette dernière est le produit non seulement du milieu scolaire mais aussi du milieu parental. Ainsi, l’individu qui a plus d’accès aux livres, aux voyages, aux informations a plus de chances de maîtriser cette culture qu’un autre qui a un accès très limité et a plus de chances de réussir. En d’autres termes, il existe d’un capital culturel hérité qui favorise les individus en fonction de leur provenance parentale ou environnemental. Dans cette dynamique, il est question de reproduction ou d’inertie sociale intergénérationnelle.  

D’un autre point de vue axé sur l’individualisme méthodologique avec Boudon, la société à travers ses institutions ne peut pas déterminer, à elles seules, la réussite des individus contrairement au courant déterminisme. Celui-ci est basé sur le choix rationnel que font les individus recherchant du plus grand profit pour le moindre mal.

En ce qui a trait à Haïti, le constat est que le système éducatif haïtien est construit sur une base ne favorisant pas l’égalité des chances à tous et à toutes. Dans ce système, les langues d’enseignement sont le créole et le français. Ces outils linguistiques ne sont pas maîtrisés au même niveau : le créole est la langue maternelle, le français serait la seconde langue. Selon différents points de vue, l’utilisation du français dans l’enseignement ne profite pas à tous les élèves. Certains élèves dont les parents utilisent le français à la maison seraient favorisés par rapport à ceux dont les parents ne le parlent pas. Sans aller plus loin, cette réalité linguistique au niveau du système éducatif implique une inégalité dans le processus d’apprentissage. Les enfants qui comprennent mieux le français ont plus de chance de réussir que ceux qui le connaissent moins. Les enfants dont les parents maîtrisent plus ou moins le français fréquentent une catégorie d’école dans lesquelles les meilleurs professeurs enseignent. L’autre catégorie d’enfants se trouve dans des écoles avec des professeurs médiocres en raison de faibles moyens financiers ou économiques des parents.  

Au bout de ce processus de scolarisation il y a deux issues : l’université ou l’école professionnelle et le « béton ». Les élèves dont les parents ont suffisamment de moyens économiques ou culturels ont plus de chance de rentrer à l’université ou dans une école professionnelle privée que ceux dont les parents n’en ont pas du tout ou suffisamment.   

L’Université d’État d’Haïti (UEH), malgré sa faible capacité d’accueil, est la seule entité offrant des bourses d’études à tous ceux et à toutes celles qui réussissent les concours d’admission organisés annuellement ou biannuellement. De ce principe de concours d’entrée, se voit la priorisation de la méritocratie basée sur la maîtrise de la culture légitime. Logiquement, les personnes favorites à ces concours seraient celles qui héritent de la culture légitime.

Dans ce cadre normatif de reproduction socio-culturelle intervient la notion de déviance socio-culturelle. J’appelle déviance socio-culturelle la transgression du cadre normatif socio-culturel mis en place par le système éducatif. Le fait que des individus, malgré leur place ou provenance dans le système fait un dépassement de la ligne tracée par le système pour arriver à un niveau non prévu dans la structure sociale. À cet effet, la mobilité sociale eu égard au système éducatif haïtien constitue une sorte de déviance socio-culturelle quand elle est chez les catégories sociales défavorisées dans le système éducatif. Elle est différente de la déviance sociale qui selon Robert K. Merton (1965) in Structure sociale, anomie et déviance s’interprète comme la violation des normes sociales en utilisant des moyens non légitimes pour atteindre ses buts. Malgré cette différence, il arrive que la mobilité sociale faite par la déviance socioculturelle est sujette à des sanctions sociales quasiment au même type que la déviance sociale classique par la classe dominante. Prenons des exemples concrets dans la réalité haïtienne : il y a récemment un jeune universitaire nommé directeur de la Caisse d’assistance et sociale (CAS) que l’on qualifie de membre de gangs armés par le fait qu’il vient d’un milieu défavorisé. Un autre exemple, il y a des militants avocats qui seraient qualifiés de petits pauvres par un ancien président d’Haïti puisqu’ils proviennent de la classe défavorisée. Ces qualifications discriminatoires constituent des sanctions sociales respectivement pour avoir été défavorisés et devenir directeur général et avocats. Elle pourrait aussi se manifester dans les rapports concrets de travail de ces professionnels avec ses pairs.

Le problème dans cette réalité, c'est qu’il n’existe pas une conscience de classe aux dires de Marx au niveau de la catégorie sociale défavorisée. Au point que cette catégorie, quand certains membres d’entre eux auraient une sorte de mobilité sociale, reproduit les mêmes discriminations aux individus ayant les mêmes souches socio-culturelles qu’eux dans la société. À cet effet, nous sommes dans un cercle vicieux où les dominés n’ont d’autres aspirations qu’à être dominants. Peut-on espérer une transformation sociale pour les jeunes défavorisés sans une prise de conscience de classe basée sur des valeurs de justice sociale ?

-------------------------------

Bibliographie:

Alexis, de Tocqueville. De la démocratie en amérique. Mont-réal: édition électronique réalisée par Jean-Marie Tremblay, 1835.

Boudon, Raymond. L'inégalité des chances, La mobilité sociale dans les sociétés industrielles. Paris: A. Colin, 1973.

Cuin, Charles-Henry. «Durkheim et la mobilité sociale.» Revue française de sociologie, 1987.

Merton, Robert K. «Structure sociale, anomie et déviance.» Dans Déviance et criminalité, de Denis Szabo, 132-165. Mont-réal: Armand Colin, 1965.

Pierre, Bourdieu, et Jean-Claude Passeron. La Reproduction. Paris: Editions de Minuit, 1970.

[1]  Ces valeurs constituent la base de la violence symbolique correspond au pouvoir d'imposer un système de pensée comme légitime à une population "dominée", par le biais de l'éducation transmises dans les institutions sociales y compris les médias.

Jean Rénel Ambroise Licencié en Travail Social Conseiller Socio-politique du Mouvement pour l’Avancement de la Jeunesse Haïtienne (MOLAJ) . Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".