COVID 19 : Nécessité de repenser les politiques sociales en Haïti

Publié le 2020-05-28 | Le Nouvelliste

Depuis tantôt 6 mois, le monde entier fait face à une maladie contagieuse grave. Hormis les nombreuses pertes en vies humaines causées par cette pandémie, les impacts économiques et sociaux sont considérables. Cette situation invite à remettre en question entres autres les systèmes de santé et de services sociaux dans plusieurs pays. Au Canada, par exemple, la COVID-19 suscite de grands débats sur la manière dont les personnes âgées sont traitées dans les centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD). Ces derniers sont des centres d’hébergement conçus pour sécuriser et soigner des personnes âgées en perte sévère d’autonomie. Aux États-Unis, on réfléchit sur la nécessité, au regard de cette pandémie, de réorganiser le système de santé.

Malheureusement en Haïti, pendant que le gouvernement tâtonne sur le choix d’un protocole de prise en charge des malades infectés par la COVID-19, il s’enorgueillit de faire jusqu’à présent une gestion efficace de cette crise sanitaire. Et, cerise sur le gâteau, le président annonce que plusieurs familles haïtiennes vont recevoir une allocation de « 3000 gourdes », l’équivalent de 29 dollars américains. Il en parle avec fierté, comme s’il est en train de réaliser le plus grand exploit du temps de cette pandémie.

En suivant le déroulé de cette mascarade empreinte de démagogie politique, mon métier de travailleur social me fait penser aux personnes les plus vulnérables de ce pays particulièrement celles du « pays en dehors », des cités et des quartiers populaires. Ne devrait-on pas profiter de la crise du coronavirus pour entamer des discussions franches sur les politiques sociales en Haïti?

Les politiques sociales

Il est à propos de souligner que les politiques sociales sont des politiques publiques. Les politiques sociales sont un ensemble de lois et de programmes visant la protection des personnes, le partage des risques et le développement des personnes. Par rapport à cela, les politiques sociales englobent les services de santé et les services sociaux, la sécurité du revenu, l’emploi et dans une autre dimension l’éducation et la formation professionnelle (Villeneuve, 2018). En effet, les politiques sociales sont des politiques qui sont décidées par la collectivité mais qui sont administrées par l’État. Ainsi, cette réflexion nous amène à faire deux considérations. Dans un premier cas, les politiques sociales constituent un ensemble d’intervention de l’État sur des problèmes qui touchent une bonne partie de la population. On peut prendre comme exemple le chômage.

Dans un deuxième cas, les politiques sociales constituent un transfert de revenus s’effectuant par des mécanismes tels que l’assurance chômage, les allocations familiales, la sécurité de la vieillesse, la gratuité des soins de santé etc. À cet effet, il est important de préciser que les politiques sociales contribuent indirectement ou directement à entretenir un sentiment de solidarité sociale. Car à travers l’intervention de l’État par le moyen des impôts sur les revenus, les taxes à la consommation et des cotisations des travailleurs et des employeurs, les bien-portants soutiennent les malades, les jeunes, les personnes âgées, les travailleurs, les chômeurs, les familles à faible revenu etc. (Regimbald, 2017).

Et, en Haïti…

Il est évident qu’en matière de politiques sociales nous sommes aujourd’hui au fond du tunnel. L’enveloppe budgétaire allouée au ministère de la Santé publique et au ministère des Affaires sociales est respectivement de 12,13 et de 3,28 milliards de gourdes (lois de finances 2018-2019). Un de nos anciens sénateurs dirait : « se yon ti kaka aran ». Ainsi, selon un rapport de la Banque mondiale, les dépenses publiques en santé par habitant de l’État haïtien ne dépassent pas 13 dollars américains en moyenne par an. Tandis que, chez nos voisins dominicains, ce chiffre est de 180 dollars américains par habitant en moyenne par an (Banque mondiale, 2017). Par conséquent, l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH) (Lopital jeneral), considéré comme le plus grand centre hospitalier du pays, en reconstruction depuis après le séisme du 12 janvier 2010, fonctionne dans un état lamentable.  Les autres hôpitaux publics et les centres de santé dans le reste du pays sont quasi dysfonctionnels. Les personnels médicaux sont mal rémunérés. S’agissant des services sociaux, le tableau est également sombre. Les institutions étatiques, ayant pour mission, selon leurs lois cadres, d’offrir des services sociaux de qualité à la population, n’existent que de nom. Ces institutions exécutent plutôt des projets bidons à des fins politiques (Ti manman cheri, Panier solidarité, Kore Etidyan, Cantine mobile, restaurant communautaire, etc.), qui n’ont pas un impact réel sur la population sur le moyen et le long terme. De plus, les fonctionnaires qui travaillent au sein de ces institutions sont pour la plupart des militants politiques incompétents.

Nécessité de repenser les politiques sociales en Haïti

La COVID-19 doit nous interpeller afin d’entamer de sérieuses discussions sur les politiques sociales en Haïti. Il est temps que l’État établisse une politique qui définit les grands enjeux et formule les grandes questions sur lesquelles il veut agir. Il faut que des institutions tels que le ministère des Affaires sociales (MAF), l’Office d’assurance vieillesse (ONA), l’Office nationale de la migration (ONM), l’Institut du Bien-Etre social et de Recherches (IBESR), la Caisse d’assistance sociale (CAS), l’Entreprise publique de promotion de logements sociaux (EPPLS) et le Fond d’assistance économique et sociale (FAES) exécutent des programmes visant plutôt à mettre des services ou/et des prestations en argent (allocations) dans le seul but d’atteindre les objectifs fixés par l’État au regard des politiques sociales. Ces objectifs devraient être : 1) assurer la sécurité sociale de la population à travers l’aide sociale, l’assurance-chômage, les allocations familiales, un régime de retraite public etc. 2) gérer et administrer les services aux personnes tant qu’au niveau de la santé (hôpitaux, centres de santé et cliniques) qu’au niveau des services sociaux ciblant les enfants, les personnes handicapées, les personnes âgées etc. Il est temps que ces institutions cessent d’être des lieux d’embauche de partisans des hommes politiques qui, pour la plupart, n’ont pas de compétences et de qualifications pour accomplir les tâches qui leur sont confiées.

Arrêtons de faire ce que bon nous semble avec l’argent des contribuables. Arrêtons la comédie et le show médiatique. Les ressources du pays, à travers les interventions sectorielles du gouvernement, doivent d’abord et avant tout viser à combattre la pauvreté, offrir des services de santé et des services sociaux efficaces et efficients. Il faut apprendre de cette période de pandémie pour repenser les politiques sociales en Haïti. La COVID-19 doit être obligatoirement le temps d’un grand réveil collectif.     

Pierrot HYPPOLITE, Travailleur social

Candidat à la Maitrise en Service Social

  Université Laval, Québec, Canada   

                                                                        

Pierrot HYPPOLITE, Travailleur social Auteur

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