La Situation d’Haïti en S face à la pandémie au SARS-CoV-2

Publié le 2020-05-19 | Le Nouvelliste

En ce milieu du mois de mai nous voici à plus de quatre mois depuis le début de la pandémie au coronavirus (le SARS-CoV-2) dans le monde avec déjà près de 5 millions de cas confirmés et presque 400,000 décès dus à ce virus[i]. En Haïti, on est entré dans l’évolution de cette pandémie dans la phase accélérée qui survient généralement dès l’approche de la 8e semaine épidémiologique. Des modèles de prévision ont, en effet, évoquépour le pays à partir de cette période un éventuel début de catastrophe et d’hécatombe pour aboutir à des centaines de milliers de cas confirmés associés à milliers de décès imputables à la Covid-19 pour reprendre, entre autres, les chiffres prédits par les modèles des universités de Cornell et Oxford cités par le Dr William Pape. Force est de constater que les statistiques officielles ne rapportent jusque-là que moins de 600 cas pour une vingtaine de décès. La République Dominicaine (RD) avait, en effet, déjà rapporté au cours de cette 9e semaine épidémiologique des statistiques tendant vers 8,000 cas confirmés et 350 décès [ii]. Sous réserve de notre capacité limitée à dépister à grande échelle, il est important de questionner l’état actuel de notre système sanitaire devant mesurer et répondre à cette catastrophe annoncée. On doit aussi chercher à mieux comprendre ce qui jusque-là, expliquerait l’évolution apparemment atypique de la courbe épidémiologique en Haïti. Ce qui serait similaire à ce qu’on peut aussi observer dans bon nombre de pays en Afrique surtout. Cette observation est d’autant plus pertinente quand on continue à constater que contrairement à nos voisins et pour des raisons socio-économiques, politiques et même culturelles les mesures barrières conventionnelles, de distanciation sociale et de confinement ne sont guère en application en Haïti.

Sachant que les deux républiques de l’île Hispaniola ont à peu près la même population de 11 millions d’habitants mais avec une densité deux fois plus pour Haïti, en comparant quelques domaines de notre système sanitaire avec ceux de nos voisinsde l’île on peut mieux comprendre qu’il y a lieu effectivement de s’inquiéter sur la capacité de notre pays à gérer la présente crise sanitaire et ses potentielles conséquences désastreuses à venir. Le Dr Paul Farmer, de renommée internationale dans le monde de la santé publique et co-fondateur de Partners In Heath (Zanmi Lasante en Haïti) pour décrire la capacité d’un pays à répondre aux besoins de santé de sa population, et répondre aux crises sanitaires, présente généralement les composantes des systèmes sanitaires efficaces en 4 S (en Anglais) : ''Staff'', ‘’Stuff’’, ''Space'' et ''systems''. Nous lui empruntons pour comparer la situation sanitaire des deux républiques cette grille de 4 S :

''Staff'' : se référant à l’ensemble du personnel médical, cette pandémie a peut-être fixé de nouveau l’échelle des valeurs des professions pour montrer l’importance pour chaque pays d’avoir des travailleurs de santé bien formés et bien rémunérés. Pour cette composante la disparité entre Haïti et la République dominicaine est parlante. D’après les données de l’OMS pour chaque 1,000 habitants en République dominicaine il y a 1.6 médecins tandis qu’en Haïti il n’y en a que 0.2[iii]. Autrement dit, il y a 8 fois plus de médecins pour 1,000 habitants en République Dominicaine qu’en Haïti. Cette pénurie est exacerbée par le fait que la grande majorité de ces médecins sont concentrés dans la capitale et qu’un grand nombre d’entre eux sont au chômage. 

''Stuff '' :pour parler du matériel et des  équipements médicaux, la Covid-19 a ouvert les yeux du monde sur l’importance vitale de la disponibilité ponctuelle des biens médicaux pour chaque pays. Que ce soit de simples Équipements de protection individuelle (EPI) comme les gants et les masques ayant même occasionné plusieurs incidents diplomatiques entre des États, ou des appareils plus importants comme les respirateurs artificiels. Pour considérer seulement ces derniers et montrer la précarité d’Haïti dans ce domaine, disons que la RD en disposait quand même d’environ d’un millier[iv] contre seulement 60 en Haïti pour toute sa population de 11 millions.

''Space'' : Infrastructure physique. Même les grands pays avec de grandes infrastructures sanitaires ont été rudement mises à l’épreuve par cette pandémie au point de devoir construire rapidement des espaces dédiés au soin des patients de Covid-19. On peut citer l’exemple de la Chine qui a dû construire à Wuhan en seulement 10 jours un hôpital de 1,000 lits. Dans ce domaine pour chaque 1,000 habitants en République dominicaine en dispose de 1.6 lit d’hôpitaux, tandis qu’en Haïti on en dispose que de 0.7. Il y aurait donc environ deux fois plus de lits d’hôpitaux en RD qu’en Haïti. Rappelons ici que l’un des scénari des modèles de prédictions envisage qu’on aurait besoin d’au moins de 9,000 lits additionnels rien que pour gérer les futurs patients de Covid-19.

''Systems'' : systèmes de gestion du secteur santé. Pour la santé générale de la population et pour sauver un maximum de vies lors des crises sanitaires de ce genre tout pays doit avoir un système sanitaire bien planifié, organisé et financé adéquatement. Selon les données de la Banque mondiale en Juin 2017, en RD les dépenses publiques annuelles en santé étaient de 180 USD per capita contre seulement 13 USD dans notre pays[v]– soit 14 fois moins en Haïti.

A la lumière de ces différences flagrantes avec notre voisinle système sanitaire haïtien présente de sérieuses inquiétudes quant à sa capacité à répondre à la crise sanitaire en cours. D’ailleurs, on avait déjà vu avec l’épidémie de choléra en 2010 ce que cette nette différence entre les systèmes sanitaires en Haïti et la RD peut donner comme résultats.Cette épidémie s’était déclarée sur les deux territoires à environ un mois d’intervalle. Selon les données de l’OPS de 2018 cette épidémie de choléra avait causé plus de 800,000 cas pour environ 10,000 décès en Haïti contre moins de 4,000 cas pour environ 500 décès en République voisine[vi].

Toutefois, il reste intriguant de constater que malgré les problèmes de gouvernance, l’inadaptation et le non-respect des mesures de distanciation sociale[vii], la faiblesse du système de surveillance sanitaire avec une très faible capacité pour tester et suivre les cas suspects et les cas contacts, les chiffres officiels ne nous montrent pas jusque-là le niveau de catastrophe annoncé. Il devient donc fascinant de présenter en face de ces composantes du système sanitaire présentés en 4 S (Staff, Stuffs, Space, Systems) ce qu’on pourrait appeler nos potentiels 5 S salvateurs (skin, soleil, système immunitaire, stratification d’âge de la population, style de vie).  En réalité, pour chercher à comprendre la particularité étonnante de la courbe épidémiologique de Covid-19 présentés par certains pays comme le nôtre des chercheurs à travers le monde explorent actuellement, entre autres, 5 pistes de réflexions que nous prenons plaisir à présenter avec ces cinq autres S :

 ''Skin'' : se référant aux couleurs de la peau. Disons toute suite qu’il parait très profane d’évoquer ce facteur qui ne saurait avoir aucun fondement biologique. Toutefois, cette pandémie ayant débuté en Chine pour ensuite se propager premièrement en Europe, puis en Amérique semble avoir au début complètement épargné la vaste majorité du continent noir (Afrique). Sachant que ce continent tout entier ne représente même pas jusque-là 2% du total des cas dans le monde. Cependant aux USA on constate une prédominance disproportionnelle du nombre de cas d’Afro-américains infectés représentant plus de 40% des cas confirmés provenant de ce groupe dans plusieurs États[viii]. Les chercheurs pensent donc que ces constats liés aux races cachent de préférence d’autres facteurs de disparité socio-économique.

‘''Soleil'' :  Ce facteur pousse à étudier les effets des variations de la température par saisons climatiques et par régions du globe sur la contagiosité du virus. L’allure des courbes épidémiologiques de plusieurs pays des zones tropicales comme en Afrique et en Haïti semble être bien plus clémente. Profanes et chercheurs scientifiques sont alors en attente de voir les effets de la chaleur et de l’humidité de cette saison printanière et de la période estivale à venir en fin de juin sur l’évolution de la pandémie. Mais le suspens perdure quand même quand on voit des pays comme le Brésil avec sa chaleur tropicale amazonienne parmi les cinq pays les plus touchés.

Système immunitaire : sur ce point aussi le SARS-CoV-2 n’a pas encore révélé tous ses secrets aux scientifiques du monde entier. Des investigations sont en cours pour étudier la clémence de ce coronavirus à l’égard de la grande majorité des enfants. Par ailleurs, dès les premiers mois de cette pandémie les pays, comme le nôtre, ayant au niveau national une politique de couverture de vaccins contre la tuberculose avec le Bacille Calmette-Guérin (BCG) ont intrigué des chercheurs par le fait que la majorité d’entre eux semblent afficher sur le temps des statistiques relativement très basses. Des études sont en cours dans plusieurs pays notamment en Australie, en Hollande et en Afrique du Sud pour déterminer une possible corrélation[ix].

Stratification d’âge : On constate en général que ce virus est beaucoup plus virulent et létal chez les gens âgés, surtout que ces derniers tendent à présenter des comorbidités. Sur ce point, comparés aux nations européennes qui dans l’ensemble présentent un âge médian de 43 ans[x], les pays africains avec un âge médian variant entre 15 et 20 ans pour la plupart [xi] et Haïti (âge médian de 23 ans)[xii] présentent une pyramide d’âge à prédominance jeune. Ce qui contribuerait aussi à expliquer la différence en faveur de ces dernières populations.

Style de vie : Des scientifiques commencent à comprendre que ce dernier S ne saurait être négligé. Les observations scientifiques portent à croire que le style de vie à l’extérieur de certains pays comme en Haïti, où la majorité des gens passent leur temps en plein air, avec la majorité des maisons non climatisées mais avec des fenêtres le plus souvent ouvertes,pourrait influencer la dynamique de la transmission du virus dans ces populations.

Malgré toutes ces considérations si les chiffres ne paraissent pas encore aussi alarmants qu’on s’attendait déjà en cette période en Haïti on doit se demander si ce n’est pas parce que le virus nous joue des tours et des ruses tout en nous donnant la chance de nous préparer. Cette évolution peut bien être atypique sans pour autant dire qu’on soit déjà sorti de l’auberge. On voit des scenarios similaires dans certains pays comme la Russie où la pandémie a pris du temps de se répandre. D’autant plus que ces derniers jours surtout avec le retour de milliers d’Haïtiens en provenance de la république voisine et de dizaines d’autres expulsés des États-Unis d’Amérique, on constate que le nombre de cas confirmés a rapidement doublé en Haïti avec une transmission communautaire qui commencent à prendre une vitesse inquiétante. Une inquiétude encore plus justifiée quand on sait que les comorbidités à craindre comme le diabète et l’hypertension artérielle ont une haute prévalence dans notre population. En cette 9e semaine épidémiologique pour le pays, on veut croire qu’il est tard mais n’est pas encore trop tard pour chercher réellement à prioriser le secteur santé et mobiliser les ressources vers des dépenses essentielles afin de prendre des dispositions plus concrètes pour préparer la réponse sanitaire. Par l’occasion on doit chercher à planifier le système d’assistance sociale pour substantiellement supporter les plus vulnérables de notre population la plus pauvre de l’hémisphère occidentale. C’est également le moment pour appliquer des décisions économiques stratégiques et ne pas seulement attendre la manne des promesses des bailleurs de fonds internationaux. Par exemple, avec le prix du baril de pétrole nettement en baisse sur le marché international, l’Etat n’ayant presque plus à subventionner de son budget le carburant devrait rediriger ces fonds vers les activités de ces secteurs sanitaires et sociaux. Il devrait en être de même pour les fonds dépensés dans les carnavals, la balance des fonds non utilisés avec l’absence des deux tiers non encore renouvelés au Parlement. Il faudrait aussi rationaliser nos maigres ressources en diminuant substantiellement les dépenses de fonctionnement de l’État et en étant beaucoup plus sévère avec ceux qui les détournent à leur profit. Mais beaucoup plus important encore est qu’on devrait intelligemment percevoir le contexte de la pandémie non pas comme une fatalité mais comme une opportunité à saisir. Avec 49,3% de la population souffrant déjà de malnutrition dans le pays, en plus de renforcer le secteur santé c’est aussi l’occasion de réellement mobiliser les ressources pour relancer le secteur agricole et permettre à la nation de pouvoir manger à sa faim à partir des denrées produites majoritairement au niveau local. Ainsi on réduirait sur le long terme nos importations et l’inflation qui va en augmentant depuis déjà des décennies.

Si effectivement les cinq S dits potentiellement ''Salvateurs'' ne font que retarder les hostilités, on devrait profiter amplement du court délai que nous donne encore cette pandémie pour limiter ses futurs dégâts majeurs. Mais si par chance ses 5 S s’avéreraient assez cléments pour nous épargner considérablement malgré le constat accablant des quatre S du système sanitaire on devrait prendre leçon de la présente vague de cette pandémie pour préparer ou bien son éventuelle seconde vague, ou tout autre future crise sanitaire locale ou mondiale. D’ailleurs, pour les dirigeants et pour la classe aiséede notre pays la plus grande leçon à tirer de cette pandémie est traduite par ce slogan ironique que le peuple prend plaisir à répéter : ''Touse la, mouri la'' (toussez chez vous et mourrez chez vous). Un slogan pour exprimer qu’il ne sera pas toujours possible de se prodiguer des soins de routine ou d’urgence à l’extérieur, et qu’il est de l’intérêt de tous d’investir dans un système sanitaire pouvant adéquatement répondre aux besoins de santé de routine et aux crises sanitaires de la population tout entière. Pour être réaliste et sans vouloir être prophète de malheur, il va sans dire qu’il y aura encore des crises sanitaires du genre. Pour nous Haïtiens la question est à quand sera la prochaine et surtout dans quel état celle-ci va retrouver notre système de santé et notre état général quand elle s’abattra sur notre ''Ayiti Toma ?

[i]https://www.who.int/emergencies/diseases/novel-coronavirus-2019?gclid=Cj0KCQjw-_j1BRDkARIsAJcfmTE9gyjZu_-e2senpLy7v3cVn4ewfYGnUn-Uh5_Ol14bpvHBT_tHpcYaAhfNEALw_wcB

[ii]http://digepisalud.gob.do/

[iii]https://data.worldbank.org/indicator/SH.MED.BEDS.ZS

[iv]https://dominicantoday.com/dr/local/2020/03/25/the-country-conducts-300-covid-19-tests-daily-has-500-ventilators/

[v]https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2017/06/26/haiti-new-world-bank-report-calls-for-increased-health-budget-and-better-spending-to-save-lives

[vi]https://www.paho.org/hq/index.php?option=com_docman&view=download&category_slug=cholera-2219&alias=46635-11-october-2018-cholera-epidemiological-update&Itemid=270&lang=en

[vii]https://lenouvelliste.com/article/215676/diagnostic-et-pronostic-dune-surinfection-de-covid-19-sur-les-plaies-socio-economiques-graves-et-chroniques-dhaiti

[viii]https://www.theguardian.com/world/2020/apr/25/coronavirus-racial-disparities-african-americans

[ix]https://www.gavi.org/vaccineswork/covid-19-news-brief

[x]https://ec.europa.eu/eurostat/web/products-eurostat-news/-/DDN-20191105-1

[xi]https://atlasocio.com/classements/demographie/age/classement-etats-par-age-median-afrique.php

[xii]https://fr.statista.com/statistiques/787647/age-median-de-la-population-haiti/

Dr. Gregory JEROME, Spécialiste en Santé Publique Auteur

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