Torture, cruauté et autres réflexes anciens

Publié le 2020-05-06 | Le Nouvelliste

« Considérez-vous en Haïti comme dans un avion qui plonge à grande vitesse dans l’abîme. Le pilote manque de compétence et d’adresse mais pire est inconscient et continue de se saouler, les copilotes et le personnel de bord aussi.

Vous n’êtes pas au cinéma. Vous êtes les passagers. Et vous devez faire quelque chose.

Si vous êtes au cinéma, vous n’êtes pas les spectateurs. Vous êtes acteurs et figurants de la tragédie en action ».

Ces propos sont de Claude-Bernard Célestin, professeur des universités et citoyen concerné depuis plusieurs décennies par la vie dans la cité. Sur son compte Facebook, cette semaine, il a lâché ce cri, une reprise. C’est tout à la fois un avertissement et une prophétie.

Impossible de savoir laquelle de nos turpitudes a porté le professeur à devenir si sombre. Peu importe. Malheureusement, on a l’embarras du choix tant les mauvaises nouvelles se succèdent.

Dans cette édition du Nouvelliste, un article rapporte les péripéties d’un homme au cœur d’un conflit terrien. 

Le citoyen en question a été intercepté, maîtrisé, arrêté, entravé comme une bête en corde, battu, blessé, humilié ; baignant dans son sang, il a été conduit au tribunal, en prison puis à l’hôpital, dans cet ordre. 

Le tout a été filmé de bout en bout par des témoins de la scène. Acteurs eux-mêmes ou voyeurs impuissants.

Ce n’est ni une horde de voleurs ni des assassins qui ont commis cette série d’actions, mais des policiers conduits par un juge de paix. 

Alors que les images ont fait le tour des réseaux sociaux et suscité l’indignation générale, le chef du gouvernement a émis un tweet pour annoncer un délai d’un mois pour la tenue d’une enquête. Le ministre de la Justice et de la Sécurité publique a sorti un communiqué pour faire le service minimum.

La torture est flagrante. Est-elle légalisée? On verra, après enquête minutieuse, si elle était justifiée.

Dans un autre article, Roberson Alphonse détaille des actes barbares commis dans le cadre de la guerre des gangs qui embrase depuis des mois la sortie sud de la capitale. Des hommes sont dépecés, leurs viscères mis à l’air, leurs organes exhibés comme des trophées par des soldats victorieux. Le tout est filmé et posté sur les réseaux sociaux, partagé et commenté.

Sans aucun étonnement réel des spectateurs ni de réaction des forces de l’ordre ou de la justice, la barbarie à pignon sur rue.

La cruauté est banalisée. On ne tient même plus enquête pour savoir qui fait quoi.

L’administration du président Jovenel Moïse et le gouvernement de son premier ministre Joseph Jouthe glissent chaque jour un peu plus dans le petit soulier confortable de l’inaction ou regardent celui du recours à l’autoritarisme pour résoudre les problèmes. 

Les mauvaises habitudes gagnent du terrain millimètre par millimètre. Par accident ou par calcul, tout peut arriver un matin.

La société haïtienne de 2020 joue à celle qui est sourde et aveugle. La presse perd de son allant. La liberté d’expression ne s’est jamais portée si mal en Haïti depuis des années. 21 places de perdues dans le classement de Reporters sans frontières (RSF) pour 2020 comparé à celui de 2019. Ce déclassement signifie que les institutions nationales, les hommes et les femmes d’ici ne prennent pas leurs responsabilités.

Le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) et tous les membres du Core Group semblent satisfaits de la marche des choses. Le Fonds monétaire international (FMI) les invite déjà à financer les élections qui auront lieu cette année, selon les vœux de nos puissants pays amis.

Tout va bien même quand ça va dans le mauvais sens » est le credo à la mode chez nos tuteurs.

Il faut dire que nos gouvernants ont fini par comprendre que nos tuteurs ne sont pas meilleurs qu’eux ni animés de meilleures intentions qu’eux.

Quand la torture, la cruauté et une presse faible vont de pair, ne vous étonnez pas des suites.

Dans sa réflexion postée le 6 mai 2020, Claude Bernard Célestin introduit ainsi son texte :

« Je vous l’avais dit l’année dernière et répété en début d’année. Je vais encore le répéter. Vous vous en souviendrez un jour.

Attachez vos ceintures car au vu de ce qui se fait et va continuer à se faire dans ce pays, nous allons mourir en masse de faim, de maladies infectieuses ou suscitées par le stress, la peur et autres chocs quotidiens que nous devons affronter, de balles ou d’indignation, si nous ne faisons rien. 

Vous pouvez :
1. Partir (ce que font avec raison beaucoup d’entre nous)
2. Rester et vous battre pour un changement (ce que font aussi avec raison quelques-uns d’entre nous)
3. Rester et essayer de vivre simplement votre vie (ce que font avec raison beaucoup d’entre nous)

Remarquez que j’ai dit avec raison dans les 3 cas. Oui, parce que chacun a raison et est libre de faire ce qu’il estime lui convenir. C’est un droit légitime.

Aujourd’hui en Haïti, chacun doit se demander dans laquelle des trois catégories il appartient et évaluer son « à l’aise ».

Frantz Duval
Auteur
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