Que reste-t-il de littérature dans les cours de français du nouveau secondaire haïtien ?

Publié le 2020-03-25 | Le Nouvelliste

En 2016, le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) a décidé, (à tort ou à raison ) de supprimer les cours de littérature dans les classes humanitaires, ou mieux, il a décide de les (con) fondre avec/dans un cours de français. La décision a provoqué des réactions pour le moins controversées. Mille doutes ont surgi. Non seulement chez les enseignants à qui la difficile tâche de passer de l’histoire littéraire à l’enseignement d’une matière de manière vivante et dynamique a échoué, mais aussi chez les responsables du MENFP qui vacillaient entre Charybde d’un programme traditionnel désuet, inopérant et Scilla d’un nouveau secondaire prometteur, beau en théorie, mais ambigu, mal défini, et surtout sans moyens d’atterrissage. Ce changement de perspective est une tentative assez intelligente s’il en est une : sachant que l’objet littéraire n’a pas d’existence en dehors d’un médium, d’une langue devant  lui servir de véhicule. Mais à quel prix ? Entre langue et littérature, qui devrait être au service de qui ? Aujourd’hui, est-il pertinent ou non de se demander ce que l’élève des classes humanitaires apprend en littérature dans les écoles haïtiennes ? Sans prétendre répondre à toutes les interrogations soulevées, cet article vise à montrer les limites de l’enseignement du français au nouveau secondaire haïtien. Dit autrement, il veut pointer du doigt le déficit de culture littéraire dont accusent les écoliers du secondaire.

Il est alarmant de constater que certaines institutions scolaires dont le secondaire se dit nouveau se révèlent plus que jamais anciennes et d’une ancienneté à nulle autre pareille ! En effet, entre le désir frénétique d’être à la mode en faisant l’adoption du nouveau secondaire pour ainsi dire et la réalité des moyens logistiques, infrastructurels ainsi que les compétences et ressources disponibles, le fossé est grand. Nombreux sont les établissements scolaires qui se targuent d’avoir un secondaire nouveau, lorsqu’ils ne disposent que d’une cage à oiseau comme espace et d’un personnel enseignant dont la seule compétence est de se mettre en scène en essayant de raconter mille anecdotes et commérages sur la vie des écrivains ! Bien entendu, certains établissements scolaires (précisément quelques écoles congréganistes…) échappent à cet étiquettage. Ils disposent d’un espace le plus souvent convenable et d’un personnel enseignant plus ou moins formé. Mais sont-elles encore des écoles haïtiennes ? Passons donc. Tel n’est pas une question dont la réponse sera apportée dans le présent article. De toute façon, ces écoles qui ne sont accessibles que pour une minorité de la population haïtienne ne sauraient être un échantillon représentatif de la population des écoles haïtiennes.

L’enseignant des classes humanitaires, qui n’est pas avisé, se trouve pris au dépourvu. Désormais professeur de français et non d’histoire de la littérature, il se prélasse dans des exercices assez élémentaires de grammaire phrastiques, d’orthographe, de syntaxe et de vocabulaire. On ne saurait non plus lui demander de questionner la grammaire des textes qu’il doit aborder, selon les exigences du programme du nouveau secondaire. Il  n’a pas été formé pour accomplir cette tâche. En effet, l’objet « texte » a toujours été le grand absent dans l’enseignement de la littérature dans les écoles haïtiennes. On a toujours enseigné la biographie de tel écrivain, sans pourtant étudier l’œuvre à travers laquelle, tel aspect de sa vie aurait pu être saisi. L’écolier haïtien a-t-il besoin de savoir qu’un papillon noir posa sur le berceau de Coriolan Ardouin le jour de sa naissance pour connaitre qu’il a été un poète au destin malheureux ? Le texte et le para-texte, l’œuvre, tout cela offre la possibilité de tirer cette conclusion sans s’éterniser sur l’aspect anecdotique de sa vie… Le texte et/ou l’œuvre complète est tellement absent dans les cours de littérature que les écoliers ignorent complètement certains aspects clés de l’étude de texte. C’est sûrement un problème posé par l’occultation d’autres méthodes critiques au profit de la prégnance et l’omniprésence de la critique historique dans les manuels de littérature haïtienne. Le texte narratif est le plus présent dans les manuels traditionnels de littérature haïtienne. Par conséquent, il est le plus exploré et le plus familier des écoliers des classes humanitaires. Mais il va sans dire aussi qu’il est le plus massacré et malmené. L’étude de texte narratif ne saurait faire abstraction de termes comme point de vue ou focalisation, type de narrateur, incipit, para-texte pour ne citer que ces notions.

Auteur, narrateur, personnage, personne : combien de fois les professeurs de littérature ne s’en mêlent pas les pieds ? Combien de fois ils ne laissent pas les écoliers au dépourvu, sans (pouvoir) les aider à faire la part des choses, à démêler l'echeveau. Combien d’écrivains haïtiens n’en sont pas sortis stigmatisés et étiquetés suite à la lecture d’un lecteur lambda qui ne fait pas cette différence évoquée plus haut? Si Gary Victor parle de vodou, il n’est pas pour cela vodouïsant. S’il expose dans Masi la situation des gays, il n’est pas pour autant gay. Si Kettly Mars décrit des scènes érotiques empreintes de perversion, elle n’est pas pour autant une perverse ! Trop de jeunes adolescents-es lecteur-trices commettent cet erreur monumentale. Ils ignorent que l’imagination n’a pas de limite, qu’elle est la plus grande force de toutes les littératures de tous les temps.

Si le changement de perspective dans l’enseignement de la littérature dans les classes humanitaires a un mérite, c’est celui de rappeler aux enseignants du français que cette langue n’est pas morte. Elle est bien une langue vivante et son enseignement se doit d’être vivant ! Ce changement de perspective pose la nécessité de passer à la grammaire textuelle, en abandonnant la démarche de l’analyse des phrases sans ancrage contextuel. Tout l’intérêt de cette nouvelle démarche est de faire le deuil de la grammaire phrastique au profit de celle dite textuelle. Alors, le défi, pour l’enseignant, est d’être à même de mobiliser un ensemble de concepts et de notions liés à la linguistique textuelle. À ce titre, paratexte, typologie de textes, typographie et topographie sont autant de notions à considérer et à mobiliser.

S’il faut analyser la phrase suivante, très connue et très prisée des professeurs des cours de littérature traditionnels :

P : « Le jour de sa naissance, un papillon noir posa sur son berceau. »

Il n’est plus pertinent au secondaire de différencier entre groupe sujet, groupe verbal, groupe complément et groupe prépositionnel. Tout au moins, cette analyse se révèle élémentaire et fait abstraction de toute situation réelle de communication, véritable enjeu de tout discours, notamment le discours littéraire. Aujourd’hui, l’enseignant qui veut faire œuvre qui  vaille doit être en mesure d’aider ses apprenants à poser les questions suivantes : qui parle à qui dans quel contexte/situation et pour dire quoi ? Dans la phrase P, là où la grammaire de phrase subsume les éléments déictiques « sa », « son », « noir » respectivement sous les catégories de groupe complément circonstanciel et groupe sujet, la grammaire de texte, elle, les interroge en profondeur pour y déceler l’instance du discours, la fonction du langage mobilisée et l’effet désiré par le destinateur.

Tout compte fait, entre le nouveau secondaire sur du papier et celui que nous avons dans les écoles, le fossé est gigantesque. La littérature et la langue qui la véhicule doit être l’une au service de l’autre. L’objet littéraire comme signifiant doit s’analyser et révéler ses signifiés au moyen de la langue. Si l’enseignement du français dans les classes humanitaires ne peut pas révéler l’aspect vivant de cette langue, la capacité de créer ainsi que la puissance de l’art, de la beauté dont cette langue est le vecteur, son enseignement est nul et non avenu. Mieux vaut satisfaire les caprices de ces écoliers désormais parents ­– nostalgiques de ces professeurs de littérature à gorge déployée, le plus souvent tombés en transe et transportés par l’écho de leur propre voix dans des salles de classe trop exiguës. Qui ne s’en souvient pas ? Les professeurs du nouveau secondaire haïtien vacillent entre l’ancienne et la nouvelle méthode sans être en mesure de faire la rupture souhaitée par le nouveau programme. Le déficit de compétence dont il accuse et le caractère inapproprié des espaces destinés à la tenue des cours le noient tout bêtement dans l’éclectisme, la compromission du mal faire et du mal  être !

Widles Fils TANIS Communicateur social, Littéraire/Normalien supérieur Auteur

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