Jovenel Moïse : entre promesses non tenues, tâtonnements et crises

Publié le 2020-02-10 | Le Nouvelliste

Ce vendredi 7 février 2020 ramène la troisième année du mandat du président Jovenel Moïse. Trois ans de promesses non tenues, de tâtonnements et de crises politiques aiguës. Le résultat final est une catastrophe économique symbolisée par un taux de croissance économique négatif de - 2 % en 2019, selon le ministre de l’Économie et des Finances Joseph Jouthe.

Tout avait commencé par une promesse assez vide de sens de « mettre ensemble la terre, l’eau, le soleil et les hommes afin de donner à manger à la population ». Trois ans plus tard, on ne sait toujours pas trop ce que cela veut dire exactement. Il n’y a pas eu de plan d’opérationnalisation clairement défini. L’équipe des conseillers spéciaux du président Jovenel Moïse se contentait uniquement de répéter le slogan sans essayer d’en expliquer les tenants et les aboutissants. Dès la deuxième année, on n'en parlait presque plus.

On n’a pas eu non plus de plan d’action gouvernemental assorti de calendrier d’exécution. Au début, le gouvernement Lafontant avait distribué des feuilles de route à ses ministres sans avoir eu des plans précis d’évaluation. Le premier slogan allait donner naissance à un autre : la caravane du changement. Tout l’appareil étatique tournait autour de ladite caravane à grand renfort de propagande. Encore une fois, aucun document-cadre n’était rendu public. Chaque conseiller du président essayait de fournir ses propres explications. Certains prétendaient qu’il s’agissait d’une idée de génie de la part du président.

Finalement,  trois ans plus tard, on ne sait pas ce que c’était exactement. Quels ont été les objectifs ? Quels ont été les différents programmes et activités à entreprendre ? Quel a été le budget ? Quels ont été les résultats attendus et obtenus ? La Cour supérieure des Comptes et du Contentieux administratif (CSC/CA) gagnerait à procéder à une évaluation rigoureuse de la Caravane du changement. Comme pour le slogan de campagne électorale, on n'entend plus aujourd’hui parler de la caravane.

Pleuvait également toute une litanie de promesses : courant 24/24 en 24 mois, huit  aérogares, trois grands aéroports internationaux, 12 000 salles de classe, des centaines de kilomètres de route, 22 centres de traitement de matières fécales, 130 centres de santé dans 130 sections communales, une ambulance dans chacune des 146 communes du pays, un réseau électrique national, un campus universitaire, de nombreux blocs sanitaires à travers le pays et des drainages dans des rivières, des logements sociaux munis de confort moderne, 1 000 kilomètres de route par année, la relance de l’agriculture et un téléphérique pour se rendre à la Citadelle Laferrière. Pour ne citer que les promesses les plus marquantes.

Trois ans plus tard, on ne peut dénicher aucune grande réalisation concrète et pérenne de l’ère Moïse. Quel projet ou programme marquera vraiment son passage à la tête du pays ?  Quel héritage positif léguera-t-il aux générations futures ?

Si les héritages positifs sont difficiles à identifier, le passage du président Moïse exacerbe des crises politiques et économiques qui prendront du temps à résorber. L’insécurité a pris une allure inquiétante avec la prolifération des gangs armés partout à travers le pays ces deux dernières années. La politique a pris une dangereuse pente vers la gangstérisation.

La troisième année de Jovenel Moïse est aussi marquée par la disparition du Parlement haïtien qui symbolise le chaos institutionnel dans lequel est plongé le pays. Le mandat des élus municipaux arrivera bientôt à terme. Aucune date n’est indiquée pour la réalisation des élections municipales, législatives et présidentielle. Que va-t-il se passer d’ici le 7 février 2022, date butoir à laquelle M. Moïse compte quitter le pouvoir ?

Cette question, en apparence très simple, pour laquelle on ne dispose pas de réponse précise, laisse planer le spectre du chaos politique. Celui-ci demeure le principal frein au développement économique national. Il fait fuir tout potentiel investisseur. Et pour ne rien arranger, c’est en ces temps de grande incertitude et de grande confusion que le chef de l’État se met à parler de changement de Constitution. Comme si les émeutes de 6 et 7 juillet ne traduisaient pas un malaise social profond envers la gouvernance de M. Moïse. Comme s’il n’y avait pas eu environ deux mois d’arrêt d’activités, de « peyi lòk » en 2019. Comme s’il n’existait pas une crise politique et économique profonde.

La troisième année de mandat affiche une forme d’insouciance de l’équipe au pouvoir. Un bon matin, on renvoie le Premier ministre Jean-Henry Céant. On  tentait de le remplacer par une autre équipe dirigée par Jean-Michel Lapin qui n’arrive pas à se faire ratifier convenablement au Parlement. Quelques mois après, cette équipe est, une nouvelle fois, remplacée par celle de Fritz William Michel qui ne parvient pas non plus à obtenir l’aval du Parlement. Pourtant celui-ci était composé d’une large majorité présidentielle. 

Il convient également de noter les différentes tentatives infructueuses de dialogue. En effet, lors d'une cérémonie au Palais national, le président Jovenel Moïse avait procédé, le mercredi 28 mars 2018, à l'installation des membres du Comité de pilotage et du Secrétariat technique d'organisation des états généraux sectoriels de la nation. L’équipe a fait le tour du pays et produit un rapport non suivi d’effet par la présidence.

Le chef de l’État donnait aussi à son Premier ministre Jean-Henry Céant la délicate mission de rencontrer tous les secteurs organisés de la vie nationale. Ironie du sort, le jour de la présentation des résultats de ces rencontres, M. Moïse a désapprouvé la démarche de son Premier ministre. Avant même d’obtenir ces résultats, il avait déjà donné un mandat similaire à son ami Gabriel Fortuné pour conduire un dialogue.

Puis, le président Jovenel Moïse va procéder le 21 février 2019 à la création par arrêté d’un nouveau Comité de facilitation du dialogue national inter-haïtien dirigé par Madame Kettly Julien. Comme pour semer une confusion totale. La population n’a aucune idée de l’utilisation qui a été faite de ces travaux. Entretemps, elle a fait la fâcheuse expérience du « peyi lòk ».

Finalement, au début du mois de février 2020, les acteurs de la vie nationale se réunissent pour un nouveau dialogue à la nonciature apostolique. Que faut-il comprendre de tous ces tâtonnements ? Serait-ce une volonté de faire passer le temps (À quel intérêt?) ? Serait-ce de l’improvisation ? À quels résultats peut-on encore s’attendre?

Parallèlement, le pays continue de s’enliser dans une misère abjecte. Il n’y a toujours pas de gouvernement légitime même lorsque le Parlement n’existe plus. Il n’y a pas de budget national. On assiste à un déficit budgétaire record au premier trimestre de l’année 2019-2020 clos le 30 septembre 2019 ainsi qu’à un pic de financement monétaire de 15,9 milliards de gourdes pour la même période.

Le dollar américain reprend sa course vers 100 gourdes. La semaine dernière, les banques commerciales l’achetaient à 92,25 gourdes pour le revendre à 94,25 gourdes. La tentative de dédollarisation ratée y est sûrement pour quelque chose. Le taux de croissance économique a été négatif 2019 (-2 %) pour la première fois depuis le tremblement de terre du 12 janvier 2010.

La conséquence immédiate de cette catastrophe économique demeure les 4,1 millions d’Haïtiens qui se retrouvent en situation d’insécurité alimentaire. Que propose vraiment le président Jovenel Moïse pour faire face à cette alarmante situation ?  Aucune proposition convaincante. On annonce pourtant le carnaval pour la fin du mois de février comme si tout allait bien. Qu’en sera-t-il après ?

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

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