Migration environnementale et résilience des populations de la commune de Marigot dans le sud est d’Haïti

Publié le 2020-02-06 | Le Nouvelliste

Les populations ayant connu des pertes considérables et surtout celles dont les jardins sont complètement détruits ont généralement opté pour la migration. Cependant, il s’agit de déplacements limités, ponctuels ou de court terme à savoir de déplacements d’une durée allant entre deux et huit mois. En ces circonstances, la République dominicaine, voisine de la République d’Haïti, est un lieu de transit immédiat, soit dans l’axe frontalier Anse-à-Pitre  Pédernales, parmi les réponses post désastre, en attendant que les victimes  se reprennent en termes de capitalisation. Dans les premiers moments après le désastre, la localité comptait sur la présence des planteurs dans les Caille Jardin selon Pierre Ossé, un témoin avisé de la zone; les ressources étant moins accessibles aux jeunes. Ils sont peu présents en raison de problème de rentabilité des terres et des ressources La même commune connaît des situations multiples apparentées aux contextes et trajectoires des sujets migrants. Par exemple, la section communale de Bois Thomas a accueilli des migrants internes victimes du glissement de terrain de 1996 à Guillaumonde. En effet, ce sont d’anciens habitants de cette localité, notamment ceux dépossédés ayant occupé la partie cassée, devenue depuis lors non habitables. Ce groupe ne pouvait s’évacuer dans des proximités moins menacées de Djomoun, ce, en absence de soutien social.

Bois Thomas, une des sections communales de la commune de Marigot à côté de Koray Sous, Grande Rivière, Makary, Savane du Bois et Fond Jean Noel, représentait alors une opportunité à l’ensemble des victimes de la catastrophe. Coquerelle en est un deuxième milieu d’accueil, plutôt situé dans la commune de Cayes Jacmel limitrophe à Marigot. Ces deux milieux sont protégés par leur position en hauteur ; Bois Thomas est connu pour la fertilité de ses terrains, mais sujets à de sécheresses  qui portent en conséquence les populations à développer leur pratique de créativité, en quelque sorte des savoirs locaux associés à des formes de résilience. Ce qui suppose  une conscience des risques encourus et le développement des capacités à agir pour y faire face par l’adaptation voire la transformation.

Les autorités locales se sont disposées de terrains vacants à distribuer et pour faciliter la tâche d’évacuation et de soutien aux ménages en danger. Malgré tout, l’affluence vers ces terrains s’y faisait attendre en quelque sorte d’autant plus que les migrants n’avaient pas d’informations préalables sur le milieu d’accueil en question. En effet, les acteurs savent faire montre de rationalité pour évaluer le lieu vers lequel ils comptent se déplacer. Les terrains alors fertiles n’ont pas été valorisés par ignorance des uns ou des autres. Ce qui a ralenti dans les lendemains du désastre les déplacements. Par la suite, les premiers réseaux constitués viennent mobiliser d’autres d’acteurs. Ils s’installent davantage et constituent une communauté stable, car ils sont conscients qu’il y a des terrains assez fertiles où ils peuvent en profiter des cultures pendant que les autorités locales ont dû momentanément limiter l’offre de terrains,  tenant compte du désintéressement des premiers groupes de victimes de glissement de terrain.

            La localité de Ti Feuille (Bois Thomas) regroupe aussi les migrants en provenance  de Guillaumonde et une fois que ces derniers ont une assise, ils s’accordent à regagner le milieu d’origine plutôt en procédant à des va-et-vient, et se passent de leurs terrains là-bas, donc pour des activités de culture, les ayant jugés moins rentables mais s’y identifient  pour avoir rempli des fonctions d’identification personnelle et de prolongement de l’individu. À  Ti Feuille, dans les cas de sécheresse, des stratégies consistent entre autres à laisser pousser des herbes sauvages  pour attirer de l’eau par hydrotropisme en guise de savoirs locaux. Des interventions durables rencontrent les démarches de participation de la population dans des initiatives de reconstruction comme l’économie sociale solidaire, l’autogestion de système d’irrigation et la formation pré désastres et en risques.

Les ainé(e)s semblent réagir différemment du fait des chocs qu’ils ont ressentis considérablement par rapport aux autres catégories. Les aînés pourtant sont les plus résistants à quitter leurs demeures. Ils savent souffrir davantage que les autres adultes des pertes subies en raison de leur fort attachement. Ils sont par contre stables à Ti Feuille et à Coqueterelle par rapport aux jeunes, pour rapporter ce même témoin.

Savane Du Bois présente une situation bien exceptionnelle pour avoir bénéficié des infrastructures pour faire face à des menaces récurrentes dans la zone dont la sécheresse. Des installations d’irrigation ont garanti les cultures dans une zone réputée déjà fertile. Les gens ont investi fortement dans leurs jardins qui consistent en des produits achalandés notamment la banane. Ils laissent très peu la zone de Savane Du Bois par la migration; c’est ce que nous a révélé une femme cultivatrice, Jean Oslet Simin.

Est-ce que les migrations se réalisent dans des endroits encore précaires comme dessiné dans l’ensemble. En fait, les migrants de Ti Feuille sont confortables. Pour ceux qui sont menacés à Savane du Bois, ils sont surtout concernés par les vents violents qui ont souvent frappé cette zone. Ils s’installent  davantage pour avoir la garantie de se recapitaliser en peu de temps ; ayant bénéficié des atouts dans les meilleures terres et l’installation d’irrigation existante. Les travaux de protection liés à la construction d’un pont sur la rivière Felses ont éloigné les populations des risques d’inondation alors fréquents.

Les zones frappées par des sécheresses ont vu leur population recourir à moins de récoltes, deux au lieu de quatre pour limiter les pertes par anticipation. Dans des situations aggravantes, la migration reste une option incontournable.  Le manioc et la patate douce sont deux cultures résistantes à la sécheresse, ce qui permet aux paysans et paysannes de jouir d’une période soudure pour se recapitaliser. L’eau de puits sert à des réseaux associatifs d’atténuer aussi les effets de sécheresse. La localité Nan Madeleine est très exposée. On constate en même temps des effets des changements climatiques préjudiciables à l’agriculture et à l’élevage. La variété d’herbes de Guinée (Zèb Ginen) est détruite ; elles étaient résistantes à la sécheresse tout en attirant de l’eau encore par hydrotropisme. Les gens savent cultiver du petit-mil et du maïs comme solution de rechange. L’activité de commerce de pois a contribué dans les moments de difficultés économiques et culturales à la survie des ménages en attendant de bonnes saisons. Le crédit agricole revêt une grande importance aussi bien que l’entraide familiale.

Entre-temps, Savane Du Bois a accueilli des migrants en provenance de Bainet, une zone à risques et menaces environnementaux notamment la sécheresse, l’érosion et des inondations. Ce qui n’est pas le cas de Baie d’Orange, une localité limitrophe de la commune de Belle-Anse dont les principales destinations de ses populations sont surtout la commune de Jacmel et la République dominicaine. Il y a lieu de se demander si la destination du migrant et le terme de la migration ne sont pas liés à l’amplitude et la pertinence des menaces et risques environnementaux de sorte à produire des impacts et conséquences plus importants dans la vie des populations.

L’imaginaire adaptatif n’a pas été noté comme forme de résilience au cours de nos expériences de terrain jusqu’alors. C’est « une solution ultime d’adaptation, une contrée d’exil où l’on peut combler, même illusoirement,  ses besoins » (Dorvil, 2007 :223).La résilience ne doit pas se définir seulement face aux risques naturels pour ne pas être passif vis-à-vis des responsabilités de l’État appelé à formuler et exécuter des politiques publiques de sécurité humaine. Une question est encore pendante, soit la fonction des transferts aux ménages de ceux qui ont migré. L’Organisation Internationale pour les Migrations a abordé cet aspect capital dans un pays à forte émigration quand Gonaïves(Artibonite), Port-au-Prince, la capitale, et Marmelade, dans le Nord étaient les principaux sites d’une enquête réalisée par l’OIM en 2015.

Ce travail tient lieu à désenclaver des pratiques de savoirs locaux et de résilience face aux risques environnementaux, une zone non classée a été l’objet de notre investigation. Nous en profitons pour remercier des témoins clés de risuqes environnementaux qui nous ont partagé des informations dont Felipe Métellus, Pierre Léger, Pierre Ossé, Jean Oslet Simin, Jackson Pierre, Elcira Fils et Moloudgy Pierre durant un travail d’immersion qui a impliqué aussi  Fritz-Pierre JOSEPH, Ph.D , Madame Madeleine Deronneth, étudiante en Sciences de l’Éducation comme facilitatrice, et M. Jean Edma Cyffoi pour la transportation.

Repères bibliographiques. Hancy Pierre, » L’attention sociale aux personnes sinistrées des averses sporadiques au cours de l’année 2004 en Haïti » in le Nouvelliste, Port-au-Prince 23 décembre 2004.- Gabriel Bidegain, Haiti : dinamica de poblacion y cambio climatico.Contribution au VI Congreso Asociacion Latino America de Poblacion (ALAP) Dinamica de poblacion y desarrollo sostenible con equidad, Lima Peru 2014. Gabriel Bidegain, » 4 ciclones en Gonaives y migraciones ambientales, » Associacion Latino Americana de Poblacion (ALAP).sf.,sl.- Andrea et autres , « quand est ce que les menaces bénéficient de la migration ? Aperçus issus des milieux vulnérables en Haïti », in Serie de Bulletins Politiques-Migration, environnement et changements climatiques, No 8, Vol.1 décembre 2015-consulté en ligne le 17 janvier 2020. - Fritz-Pierre, Joseph, Population, développement et environnement », in Revue les Cahiers du CEPODE, Réédition, Presses Nationales, Port-au-Prince 2015. - Sous la direction de Jean-Daniel Rainhorn, Haïti, réinventer l’avenir, Editions de l’Université d’État d’Haïti, Port-au-Prince 2012.- Sous la direction de Henri Dorvil, Problèmes sociaux- Théories et méthodologies de l’intervention sociale, Tome IV, Presses de l’Université de Québec, Québec 2007.- Sous la direction de Danielle Maltais et Marie-Andrée, Rheault, l’intervention sociale en cas de catastrophes, Presses Universitaires de Québec, Québec 2005.- Danielle, Maltais, Catastrophes en milieu rural, Les Éditions JCL, Québec 2003.-Danielle Maltais et autres, Désastres et sinistrés, les Editions JCL, Québec 2001.- Hancy Pierre, « Aide alimentaire, Environnement et Migration en Haïti, après le séisme du 12 janvier » in les Cahiers du CEPODE No2, 2è année, Imprimeur II, Port-au-Prince mai 2011.- Hancy Pierre, Défis, enjeux et politiques : migrations, environnement et changements climatiques en Haïti, Organisation Internationale pour les Migrations(OIM), Genève octobre 2015.- Hancy Pierre, « Au-delà du camionnage humanitaire-le système national de gestion des risques et des désastres en Haïti et le plan d’urgence au passage de l’Ouragan Matthew » in Le Nouvelliste, Port-au-Prince 11 octobre 2016.- Sous la direction de Watson Denis, « Séisme, vulnérabilité et reconstruction nationale », in Revue Société Haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie, No 241-244, Port-au-Prince janvier 2011.- Philippe Mathieu et autres, Cartes et étude des risques de la vulnérabilité et des capacités de réponses en Haïti, 2004.

Hancy PIERRE, Professeur à l’Université d’Etat d’Haïti. Centre en Population et Développement(CEPODE), Faculté des Sciences Humaines(FASCH) Auteur

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