Condoléances aux jeunes enfants de la république

Publié le 2020-02-05 | Le Nouvelliste

J’ai vu la semaine écoulée des images choquantes circulant sur les réseaux sociaux montrant une fillette portant son uniforme baignant dans son sang après avoir été froidement abattue par des assassins de la ville. Qui n'a pas tressailli d’horreur après avoir vu une telle scène effroyable ?

Mais qui protège la République ? Cette fillette qui venait d'être sauvagement assassinée n'est pas le fruit de mes œuvres, mais je ne peux pas m’en consoler. Je suis sûr que, comme moi, beaucoup d'entre nous auraient souhaité être à sa place tellement c’est insupportable. Tant d’innocence et de naïveté enveloppées dans son jeune corps blessé, sans vie. Quelle catastrophe ! La vie nous déserte comme elle a déserté le corps de cette fillette, elle qui certainement avait la soif de vivre. Elle était une femme en devenir. Un bel échantillon de la jeunesse, cette génération à qui la rédemption prochaine de notre société doit donner une raison de croire, d'espérer, comme à moi-même.

Faut-il rappeler que le premier devoir d'un État, c'est la sécurité des vies et des biens des citoyens. Un État ne peut pas livrer aisni les fils de la nation à la violence privée d’individus ou à des entités criminelles. Il a un devoir de protection et il n’a pas le droit de manquer à cette responsabilité.

Comment sommes-nous arrivés à ce glissement vertigineux ? Regardons dans quel état catastrophique la nation a sombré ! Un pays abonné à la douleur. Notre patrie est devenue un producteur de morts. Tout se passe comme si nous étions tous des êtres en attente de mourir. Des morts ambulants.

Il y a un mois de cela, Me Michael Lucuis, inspecteur général de la Police nationale d’Haïti, avait été abattu à l'entrée de sa maison. Quelques semaines après, le juge Antoine a été assassiné en revenant de la banque. Quant à Me Peggy Rosevaldo Louis-Jacques, il n'est que souvenir du passé pour ses nombreux confrères et consœurs du barreau de Port-au-Prince. Sans noter les innombrables «sans noms» qu’on ne peut même pas comptabiliser. La liste est trop longue. Macabre.

Qui, avant 1986, aurait osé s'attaquer facilement à un symbole de l'État ? On se rappelle encore l'époque où le corps des enfants, des écoliers était sacré. Même les forces de l'ordre n'auraient jamais osé toucher à un écolier en uniforme. Le sacré existait, de même que les symboles. On nous avait appris à respecter les objets sacrés, les symboles. On savait par exemple qu’on n’avait pas le droit de toucher à un monument public. Le sacré n’était pas seulement respecté mais protégé.

Avant 1986, ce n'était pas certes le bon vieux temps mais, à l’époque, il y avait un minimum d'État et de services publics.

Notre État, tel qu'il est aujourd'hui, est vidé de sa substance. On a vendu l'État aux entités criminelles qui maintenant ont le contrôle sur tout. Il est donc incapable de répondre aux demandes sociales et aux services auxquels les citoyens ont droit. L' État d'Haïti est capturé.

La liquidation des entreprises publiques sous le couvert de la politique de modernisation de l'État imposée par les institutions financières internationales, en accord avec les principes du néolibéralisme triomphant, ainsi que le bannissement de l'armée nationale nous ont conduits à l’impasse actuelle.

Donc, la perversion de l'État entraîne la domination des entités criminelles qui contrôlent tous les sphères de la société. Les jeunes qui sont des laissés-pour-compte de cette cruelle constellation sont les premières victimes de cette économie répressive. Ils n'ont pas d'autres « professions » que le commerce de la mort.

À la lumière de ces considérations, on peut comprendre que le problème de la sécurité nationale va au-delà de l'incapacité de la police nationale de faire régner l'ordre et la paix dans la cité. L'État d'Haïti ne contrôle pas ses espaces territoriaux. Le cadre de vie dans certains espaces n'existe pas. L'État ne rend pas la vie possible sur son territoire.

À cause de l'absence de ce cadre de vie, ses espaces territoriaux se sont transformés en des lieux sauvages, où pullulent des groupes de criminels endurcis. La société dans son ensemble est désespérée de l’inexistence d’une politique publique qui aurait pu permettre à ces millions de jeunes d'accéder à une vie humainement et socialement acceptable. En un mot, une planification qui les mettrait à l'abri de toutes les vulnérabilités dont ils sont victimes tant sur le plan économique, social, sécuritaire qu'environnemental. C'est bien là la définition du concept de sécurité humaine.

À la place d'une politique de jeunesse, c’est l’inaction qui fragilise les jeunes, les abandonnant dans une précarité qui non seulement les avilit et les rend bêtes, mais qui, pour finir, les anéantit. Il est difficile d'être vertueux dans la crasse et la misère. «L'Être n'est rien sans l'avoir.» C'est avec raison que saint-Thomas d'Aquin, père de l'église, soulignait qu'il faut un minimum de biens pour pratiquer la vertu. La pauvreté détruit l'âme et la dignité.

Comment le pays va-t-il se développer si la jeunesse n'est pas protégée, éduquée et formée ? Comment allons-nous cerner notre futur dans ce monde globalisé si nous n'avons pas une élite éclairée et préparée ?

La prolifération des gangs armés à travers le pays est le résultat de la déstructuration physique de notre espace et mentale de notre société. Les images de ces atrocités qui nous parviennent quotidiennement sont choquantes. Révoltantes. Il faut cesser de s'indigner mais plutôt apprendre à dire non de manière forte à l'inadmissible et à l'inacceptable. Mais en même temps, il nous faut avoir le courage de dire la vérité au monde et à nous-mêmes. Cette réalité est nôtre et nous ne pouvons pas l’occulter. Nous l'avons créée et entretenue. Elle est devenue une forteresse.

La société haïtienne devient ce qu'elle est aujourd'hui parce que depuis trente-quatre ans, le pays est dirigé par des élites irresponsables qui considèrent Haïti comme une colonie d'exploitation et de jouissance. Le mal du pays est en grande partie à mettre sur le compte des hommes du secteur privé des affaires et de la classe politique haïtienne. Ce sont eux qui transforment les fils du peuple en assassins dans le but de contrôler l'État à des fins d’enrichissement personnel. Ces jeunes issus des quartiers précaires constituent la machine de mort. Sa maintenance est bien assurée. Elle a la dimension d'une forteresse difficilement prenable.

Haïti n'est pas globalement criminelle, mais des entités criminelles accaparent l'État. Dans ce pays, il y a quand même des échantillons d'hommes et de femmes intègres dans tous les secteurs. Ils sont aussi dans la classe politique aussi bien que dans l'élite économique. Haïti est un pays d'échantillon dans tous les domaines.

La vérité est là. Cessons de brouiller les pistes et le paysage politique ! Le problème est là, on le voit, on le connaît. Ne le cherchez pas ailleurs ! La société haïtienne est trop complaisante vis-à-vis des criminels à col blanc. En Haïti, tout se sait, tout le monde connaît tout le monde. Tout se passe au vu et au su de tout le monde et on ne sanctionne pas.

Le peuple n'est pas innocent. Il est en partie responsable de sa tragique situation. On a fait le choix  d'honorer de nos suffrages des gens n'ayant pas de vertu et de valeur. On a choisi la médiocrité et la corruption. Et pourquoi dès lors s’attendre à des résultats ?

Il y a un manque de sincérité dans notre démarche. Nos dires n'expliquent pas nos actions. Nous disons que nous sommes pour la compétence et l'intégrité mais chacun a ses médiocres, ses corrompus, ses gangs à défendre, à protéger, à utiliser pour qu’au final rien ne change. Chez nous, « plus ça change plus c’est la même chose ». Au fond, on ne veut pas que le système change, on souhaite qu'il change tout simplement de main.

Depuis trente-quatre ans, la gouvernance d'Haïti est extorquée par deux camps en lutte perpétuelle pour le contrôle de l'espace politique haïtien, mais qu'est-ce qui a réellement changé dans le pays ?

Nous ne devons pas perdre de vue que le bilan actuel est celui du pouvoir et de l'opposition qui ont dirigé le pays de manière alternée pendant ces trois décennies. Le peuple, toujours limité dans ses réflexions et actions, à chaque fois, ne fait que renouveler la politique du pire à la tête de l'État. À chaque fois, nous passons à coté de la vérité que nous cherchons tous ensemble.

Que peut-on espérer avec ces élites barbares et sauvages d'Haïti ? Nous devons imposer le changement véritable. Car une élite nationale a des responsabilités, des tâches et des fonctions à assumer. Construire des écoles, des hôpitaux, des universités, des routes, créer des emplois décents et durables, tout ceci relève des responsabilités des élites locales. Personne ne viendra les exécuter à leur place.

Il y a tout juste trois semaines, les États-Unis, par le biais de son ambassadrice en Haïti, ont déclaré que l'avenir d'Haïti était entre les mains de ses élites. Ce rappel au sens de responsabilité fait par la responsable américaine aux dirigeants politiques haïtiens est on ne plus humiliante. La responsabilité, disait Hegel, est la destination suprême de l'homme. Seul l'animal est irresponsable, disait l'autre.

Les élites haïtiennes ne sont pas même égoïstes, car l'égoïsme est un repli sur soi, une autoprotection, une autodéfense. Or, ces élites ne se protègent même pas contre les vulnérabilités. Elles n'ont conscience de rien. Elles s'amusent à exploiter leur pays et à jouir de ce que les élites intelligentes dans d'autres pays ont construit pour le bonheur de leurs populations locales. Nos élites  sont une menace pour elles-mêmes et pour la collectivité. Elles ne sont pas prêtes pour ce virage vers le progrès.

C'est par rapport à cette culture d'échantillon qu'il est possible de trouver des visionnaires et des modernes pour imposer le changement. Une élite n'est pas par essence responsable. Elle le devient par l’éducation et par une pratique du dialogue, de la tolérance et du compromis jusqu’à ce que « l’esprit démocratique » s’intériorise. Notre histoire politique est faite du refus. Le travail de reconversion des élites doit se faire en même temps que l'exigence d'imposer le renouveau modernisateur.

Après trente-quatre ans, le constat est accablant. Il nous faut prendre une autre direction, une autre voie. Il nous faut d'autres voix. Des voix fortes, légitimes et responsables, capables de redonner l'espoir à ce pays. On ne parle sûrement pas de la troisième voie qui est la synthèse des deux autres voies perdues et périlleuses. On fait ici allusion à la voie de renaissance politique et intellectuelle d'Haïti. Ce n'est pas seulement le Parlement haïtien qui est caduc : l'esprit haïtien l’est aussi. Dans la caducité de l'esprit, il y a fin et l'évolution de l'esprit. Le temps béni auquel nous faisons allusion est celui de la renaissance politique et intellectuelle d'Haïti.

Le changement prôné ne doit pas être une stratégie pour camoufler l'ancien. Notre temps est celui du partenariat des hommes et des femmes de bien. Il nous faut construire ce partenariat indispensable désormais possible pour que dans cette nouvelle société à fonder la vie soit possible dans toute sa plénitude. Pour que notre pays devienne vivable et accueillant. Pour que notre patrie devienne un endroit où les enfants seront à la République avant d'être à leurs parents, c’est-à-dire qu’ils apprendront à aimer et à respecter leur pays dès petits et à s’engager ensuite pour lui.

Des bougies et des lumières pour cette fillette. En guise d’espoir.

Me Sonet Saint-Louis av Sonet43@Hotmail.com. Auteur

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