12 janvier 2010 | Remémoration

Comment dire goudougoudou ?

Publié le 2020-01-10 | Le Nouvelliste

Il revient aux écrivains de traduire les signes du temps, de décrypter les hiéroglyphes inscrits sur le flou des nuages, de traduire ce que nous dit goudougoudou, cette plainte lugubre, sinistre, qui nous a traversés l’après-midi du 12 janvier 2010 à 16 heures 53 minutes et 10 secondes (heure locale), ce remue-ménage de la terre comme si elle a voulu vomir des pulsions trop longtemps refoulées. Depuis lors, le séisme hante la psyché de nos artistes, de nos penseurs, de nos écrivains, de nos devins, de nos prêtres, de nos fous doux ou agités. Il gît là dans notre inconscience et surgit de temps à autre dans nos romans, poèmes, pièces de théâtre et autres.

Il y a eu des livres consacrés au séisme. Dany Laferrière en a fait la chronique dans « Tout bouge autour de moi ». Le séisme l’a surpris dans un hôtel à Pétion-Ville, et il en a retracé les retombées immédiates. Yanick Lahens a enchaîné avec « Failles » pour consigner ses réflexions une fois pour toutes. Pierre Moïse Célestin, dans son recueil de poèmes « Le cœur sous les décombres », refuse de nommer le jour du séisme : « Ce mardi 12 n’a pas de nom.» Plus tard, Makenzie Orcel, avec « Les Immortelles », Marvin Victor avec « Corps mêlés »,  et James Noël, avec « Belle Merveille », ont bâti leur premier roman autour du séisme.

Comment dire le séisme ? Comment exprimer l’angoisse qu’il a provoquée ? James Noël le fait avec des mots simples, telle une plainte enfantine :

« Le sol haïtien a tremblé…fa mi ré do…le fond de l’air a tremblé. Les esprits vodou ont tremblé. Le palais national est effondré. Le président a avalé sa langue. Seul le silence est grand en ce pays de carnaval et de montagnes enceintes par le viol des décibels.

Le palais de justice est à terre, la cathédrale baigne dans le sang anémié de ses briques. Dieu est mort avec ses créatures à quatre heures cinquante-cinq et des poussières». (Belle Merveille, page 66)

D’autres écrivains n’ont pas consacré un livre entier au séisme, mais quelques chapitres ou poèmes. Néhémie Pierre-Dahomey, dans son roman « Rapatriés », écrit ainsi au seizième chapitre de son livre :

« Comme surgi des entrailles de Belli torturées par l’absence, un terrible événement arriva. Sept ans jour pour jour après l’envol de Bélial, les écorces terrestres remuèrent pendant douze secondes. Un séisme fit des ravages dans la grande ville». (Rapatriés, page 141).

Emmelie Prophète conclut son roman « Impasse Dignité » avec un chapitre sur le séisme :

« José venait de sortir de chez lui. Il allait voir Daniel et Similia. Il consulta sa montre, juste pour avoir une idée de combien de temps il restait avant que Lucie ne rentre. Le sol se déroba sous ses pieds.

C’était un bruit comparable à rien. Il ne vit que du blanc avant de s’évanouir, une vague de poussière l’empêchait de respirer et de voir». (Impasse Dignité, page 201).

D’autres écrivains situent leurs écrits dans les répercussions du séisme. Par exemple, Kettly Mars, dans « Aux frontières de la soif », parle de prostitution juvénile dans le bidonville Canaan établi après le séisme, sur la route nationale #1:

« Il y avait une bougie allumée sur une soucoupe, à droite de l’entrée, une natte sur la terre battue de l’espace étroit, une chaise coincée entre la natte et la cloison en contreplaqué et Mirline, couchée sur la natte, la tête relevée par un oreiller, l’attendant. Comme l’avaient attendu Kétia, Fabiola, Rosemé, Esther, Medgine…Il leur demandait toujours leurs prénoms, c’est tout ce qu’il gardait de ses rêves éveillés à Canaan. Le guide lui avait dit que Mirline avait plus ou moins onze ans, qu’elle était orpheline depuis le séisme, qu’il était son oncle, qu’il faisait cela pour donner à manger aux autres enfants dont il occupait». (Aux frontières de la soif, page 16).

Le séisme du 12 janvier 2010 a inspiré et continuera d’inspirer nos poètes, écrivains et artistes. Tout roman focalisé sur Port-au-Prince et dont les personnages traversent la décennie 2010 – 2020, entièrement ou en partie, évoquera la date fatidique du goudougoudou. Tout compte fait, le séisme du 12 janvier 2010, de par les milliers de romans, de poèmes et de pièces de théâtre qu’il a inspirés, constitue bien la muse principale des écrivains haïtiens pour la décennie 2010 – 2020.

Mario Malivert mariomalivert@yahoo.com Auteur

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