Universitaires et luttes politiques en Haïti

Publié le 2019-11-26 | Le Nouvelliste

L’action partisane a caractérisé les luttes des professeurs en Haïti, de 1894 à 1959. Cette tendance est de plus en plus renversée quand des comportements vacillent entre les styles suivants : activiste, révolutionnaire, revendicatif, intégrationniste et défensif. La stratégie des professeurs consiste en des interventions directes, indirectes, concertées et centrées sur la participation provoquée. Leur méthodologie d’action partage des techniques telles que : le travail de relais, les cercles d’études, l’opinion publique, l’écriture collective en guise d’animation politique. L’activisme politique dans l’organisation, la mobilisation et la confrontation sont aussi à leur portée. L’éducation à la démocratie, la promotion à l’organisation et l’accompagnement complètent la démarche aussi bien que la participation,  les lieux d’échanges et la solidarité internationale. Les pétitions, les panels, l’écriture publique, les manifestations, le plaidoyer, le sit in sont aussi privilégiés suivant les circonstances.

Dans cette perspective, toute approche sectaire des agents sociaux dans la mobilisation universitaire devrait être dépassée. Les professeurs se sont généralement associés aux étudiants, qui ont pour le moins bénéficié de leur appui même tacite. Ce, au regard du principe de l’autogestion universitaire prônée déjà en 1918 à Cordoba (Argentine), approprié par l’Union des Etudiants haïtiens (UNEH) dans les années 1950-1960, puis réapproprié par la Fédération nationale des Étudiants haïtiens(FENEH) en 1986 pour être consigné dans les Dispositions transitoires relatives à  l’Organisation de l’Administration Centrale de l’’Université d’État d’Haïti de 1997. De là, des agents sociaux de l’université sont solidaires dans leur lutte malgré les spécificités corporatives existantes pour chacun d’eux.

Après le 7 février 1986, il faudrait noter que des prestations spectaculaires de l’université sur le terrain politique lui auraient valu l’image d’un secteur hyperpolitisé. Ainsi, les agents de l’université seraient-ils appelés  à assumer un rôle d’activiste pour être valorisés sur le plan politique.  En effet, faire de la politique dans une tradition léniniste orthodoxe dominante des années 1920 à 1960 différencie les luttes politiques des luttes économiques. Ces dernières se sont ramenées, en ce sens, à des contradictions secondaires et sous-estimées pour être limitées aux demandes que le système peut parfaitement satisfaire. La pratique économique tient lieu d’action corporative, locale et intégrationniste. Cette tendance disqualifie la lutte des professeurs si elle ne s’inscrit pas dans l’action politique proprement dite. Aussi l’attitude revendicative participe-t-elle à la reproduction du système d’exploitation, car faire de la politique s’apparente à une option révolutionnaire (Palma, 1985 :65). C’est sur la base de cette grille d’analyse que plus d’un se plait à considérer la portée politique ou non de la lutte des professeurs de l’université d’État d’Haïti.

L’université d’Haïti est un projet en souffrance (Bellegarde, 1989 :80). Les conditions de reproduction précaire de l’enseignant ont fait de cette activité un appendice d’autres. Le professeur serait assimilé à un simple fonctionnaire de qui on attendait un travail de routine et apolitique, en dehors de la réflexion critique. L’absentéisme était aussi un problème récurrent, vu la démotivation du personnel par rapport à la décrépitude de la gestion dans l’administration publique. Dans une telle ambiance, s’installait la passivité ou la démission de l’enseignant du fait de cautionner le statu quo. La rectitude devrait être une finalité dans le cadre de tout projet de  réforme universitaire.

Les agents sociaux à l’intérieur de l’université (professeurs, étudiants et administrateurs) sont perçus dans des rapports de domestication ou de paternalisme vis-à-vis du pouvoir central. Des tentatives de contrôle, en maintes occasions, par l’exécutif, témoignent de l’élan d’autoritarisme dominant et manifeste à l’encontre des principes de l’autonomie et de la liberté de chaire, de 1986 à nos jours avec quelques intermèdes de non immixtion directe (mars1990-30 septembre 1991,15 octobre 1994-27 juillet 2002,mars 2004 à nos jours).En ces moments de violation, les professeurs à côté des étudiants et des membres de personnel ont su s’affirmer dans des luttes ponctuelles à caractère civique et politique.

Dans le temps, des professeur(e)s  agissaient à partir de leur groupe de référence (partis politiques, Église, association professionnelle, syndicat, ONG, etc.). Des positionnements en termes de corps ne se sont pas délimités de manière étanche, pour n’avoir pas encore un statut professionnel formellement défini. S’il s’annonçait une période de retrait de la lutte démocratique en Haïti, la solidarité internationale allait faciliter aux groupes démobilisés à briser le carcan de la peur dans les années 1970. On devait attendre 1979 pour une redynamisation associative (Ollivier et Moïse, 1992 :36) malgré le mouvement de re -conceptualisation des années 1967 qui avait transformé le rôle des professeurs et des étudiants ainsi que celui des professionnels de terrain qualifiés.

 Dans ce même contexte, il y avait  une ouverture du régime quand des professeurs retournaient de l’exil et commençaient à introduire l’idée de re- conceptualisation des sciences humaines et sociales (le professeur Guy Dallemand était l’un des pionniers, notamment en Travail social). C’était aussi le moment de la constitution de l’Association nationale des Enseignants d’Haïti (ANEH) qui avait très vite disparu en 1980. Les professeurs avaient une attitude défensive, sinon quelques-uns opéraient dans des projets d’éducation populaire dans le cadre des ONG, des cercles de réflexion et des Églises pour promouvoir la conscientisation et l’action politique transformatrice dans les années 1980-1986,  à la base du mouvement menant au renversement de la dictature des Duvalier le 7 février 1986.  

De plus en plus, avec le projet de professionnalisation de l’activité enseignante, les professeur(e)s sont en quête d’une identité sociale et politique et cherchent à s’affirmer dans le cadre de l’action associative, d’où des tentatives de mise en place d’associations dans le milieu des professeurs de l’université après 1986. Les principales tentatives sont les suivantes : l’Association des Professeurs de l’Enseignement supérieur(APESUP) , la Confédération des Enseignants haïtiens(CNEH), l’Association des Enseignants de Port-au-Prince (AEP) dont la tendance était revendicative et récemment dans les années 2003 le Collectif des Professeurs pour la Défense de l’Autonomie et l’Indépendance de l’Université d’État d’Haïti, activiste ; le Sendika Travayè Anseyan Inivèsite Ayiti (STAIA)et l’ Asosiyasyon Inivèsitè ak Inivèsitèz Desalinyèn (ASID)  seraient perçus comme  révolutionnaires . Le Mouvement démocratique populaire (MODEP), de tendance activiste, avait surgi dans le même contexte.

Le Comité de Lutte universitaire qui s’était apparemment inscrit dans l’orientation révolutionnaire avait précédé ces initiatives. Des expériences locales devaient être notées ; celles des regroupements professionnels de professeurs de la Faculté de médecine, de pharmacie et de technologie médicale (FMP) et de la Faculté d’agronomie et de médecine vétérinaire (FAMV). Aussi la Faculté des sciences appliquées (FDS) et la Faculté d’agronomie et de médecine vétérinaire (FAMV) étaient-elles à l’avant-garde du mouvement de promotion de l’autonomie universitaire, la Faculté des Sciences humaines (FASCH) n’avait pas pris du temps pour emboiter le pas, suivie de l’Ecole normale supérieure(ENS) avant qu’il y ait progressivement une intégration des autres entités.

Dans la conjoncture 2011-2015, des professeurs, étudiants et membres du personnel ont revendiqué de meilleures conditions de fonctionnement de l’Université d’État d’Haïti. Il s’était produit une fracture dans la solidarité de ces agents sociaux. Ces derniers seraient dans une position de questionnement, entre-temps des initiatives d’implantation d’une Association de Professeurs de l’Université sont en cours avec l’objectif de contribuer au renforcement institutionnel et à la défense des intérêts des professeurs, à de meilleurs cadres d’enseignement dans une perspective intégrationniste. À l’heure actuelle, il reste le principal défi  de se reconstituer  des liens organiques indispensables entre les agents sociaux. L’université, au regard des prescrits du projet de réforme de Cordoba, est appelée à assumer des responsabilités politiques face à la nation et à la défense de la démocratie. Cette responsabilité a été reprise et consignée dans les Dispositions transitoires de 1997 relatives à l’Organisation de l’Administration centrale de l’Université d’État d’Haïti(UEH), dans le chapitre II, traitant de la mission de l’UEH qui, outre des missions académiques, de recherche et de service à la communauté, confère des attributions politiques à l’université, à savoir, à l’article 7, point 8 : intervenir activement pour contribuer à l’amélioration de la situation générale du peuple, de la nation et de l’État haïtiens .                                                                                                                  

Quant au point 10, il est stipulé de participer à la consolidation et à l’avancement de l’État de droit :a) en créant des remparts contre les autoritarismes quels qu’ils soient ; b) en substituant dans son fonctionnement la concertation à l’autoritarisme et c) en fonctionnant sur la base de la participation »  (Deshommes, 2002 :149-160). Il était aussi question, suivant le Document de Cordoba, d’implanter des chaires libres et d’offrir l’opportunité d’impartir des cours parallèles à ceux des professeurs titulaires en facilitant plusieurs options aux étudiants. La libre assistance au cours est aussi un requis.

La Faculté des sciences humaines a renversé l’ordre des choses dans sa réforme de 1997 qui avait introduit un système de crédit et s’était du même coup constituée en pôle. Tout ceci est issu de la mobilisation d’un groupe de professeurs. Le reste de l’université pourrait profiter de cette expérience. Le projet de professionnalisation de l’activité enseignante a été à l’ordre du jour en implantant un corps de professeurs à Temps Plein impliqués dans l’encadrement des étudiants et l’appui aux activités de service à la communauté tout en initiant la recherche. Le renouvellement de cadre enseignant s’est fait graduellement à partir de 1994 ; ce qui devait attendre davantage dans d’autres unités pour être opérationnel.  Elle a mis en place un programme de deuxième cycle en Population et Développement. L’appui à la démocratisation d’accès à l’université est renforcé dans le recrutement de deux promotions annuelles. La systématisation du processus de participation est garantie à travers l’organisation des assemblées Mixtes dont une Assemblée générale mixte et une Assemblée représentative Mixte. Le droit au recours et à la transparence est institutionnalisé de la phase de postulant au statut d’étudiant régulier. Les étudiant(e)s s’impliquent bénévolement dans des activités de service à la communauté,  la surveillance aux concours  et la révision de textes de la charge des licenciés.

 L’implication de l’université ne saurait être limitée à l’activisme politique non plus à un apolitisme. La politique ne signifie pas nécessairement s’incorporer à la militance suivant  une certaine vision de la gauche latino-américaine. Aussi, dans cette logique, des mouvements sociaux seraient-ils sous-estimés dans la sphère  politique et assimilés péjorativement au réformisme. Toutefois, il est un fait que Marx lui-même pensait que la distinction politique-économique était plutôt analytique sans concevoir des organisations spécifiques  avec des actions nettement séparées entre d’une part politique et de l’autre économique. La précaution des groupes est de prendre distance  de la conception de politique liée directement à l’assaut contre l’État pour la prise du pouvoir et par laquelle la pratique partisane seulement est survalorisée. Foucault allait tenter de résoudre ce problème en considérant que la politique est présente dans la vie quotidienne. Car réclamer des services sociaux adéquats, organiser une communauté, protester contre la cherté de la vie ou participer dans un centre culturel sont attribués à un même titre à des actes politiques.

Ainsi donc le repli par rapport à l’activisme ne devrait-il pas justifier l’apolitisme des agents sociaux de l’université d’État d’Haïti.

Bibliographie. Claude Moïse et Emile, Ollivier, Repenser Haïti-Grandeur et misères d’un mouvement démocratique, Éditions CIDIHCA, Québec 1992,254p. / Fritz Deshommes, Université et luttes démocratiques en Haïti, Éditions Cahiers Universitaires, Haïti octobre 2002,288p/ Georges Corvington, Port-au-Prince au cours des ans. La capitale sous l’occupation 1922-1934,Henri Deschamps, Port-au-Prince 1987,322p /Michel Hector, Syndicalisme et socialisme en Haïti 1932-1970,Imp. Henri Deschamps, Port-au-Prince 1989,226p./Diego Palma, la recopncetualizaciòn, una busqueda en America Latina, Editorial Libreria ECRO.S.R.L,Argentina 1977,131p./Ezequiel Ander-Egg,Hacia una pedagogia autogestionaria, Éditions Humanitas,Buenos Aires 1983,126p./Dantes Bellegarde, La résistance haïtienne,1e Édition,Collection Bicentenaire, Haïti 1804-2004, Édition Fardin, Port-au-Prince 2009./Diego Palma, la practica politica de los profesionales. El caso del trabajo social,CELATS,Perù 1985, 148p././Le Nouvelliste « protestation de professeurs de la Faculté de Médecine, Port-au-Prince , le 21 avril 1989.in Le Nouvelliste no 33509 du lundi 24 avril 1989./Tony Cantave , «Archives de la lutte démocratique menée par l’UNEH contre la dictature de Duvalier en 1960 et 1961 »in Revue Rencontre no 24-25, Imprimerie Résopresse, Haïti février 2012,P100-105 . Acciòn Critica, «la profesiòn en Haiti : entrevista a Guy Dallemand »,Ano 1984-1987,No 16-21, Perù p15.            

Hancy PIERRE Professeur à l’Université Auteur

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