Haïti : l’Etat prédateur sur la sellette. Le cri de la rupture du peuple

Publié le 2019-11-13 | Le Nouvelliste

Les turbulences politiques qui ont marqué la conjoncture actuelle en Haïti ne sont que des
effets d'une crise plus profonde de la formation sociale haïtienne. Cette épineuse question
est superficiellement abordée et prise en compte  au sein des forces de l’opposition politique en présence, si nous examinons les propositions en vue,  pour une sortie de crise(Le Nouvelliste, 2019). Aussi est- il  constaté des carences dans les perspectives, qui seraient limitées entre des solutions de types résiduel et consensuel. Aussi ces forces politiques sont-elles encore loin d'élaborer une idéologie indépendante, dans le sens d’une rupture avec l’Etat prédateur existant.

Il est un fait que la formation sociale haïtienne est de plus en plus à la remorque. Aucun projet lié aux différents modes de production existants n'arrive à assurer la reproduction de la force de travail ni celle de la population. Les paysans sont discriminés face au choix d’une économie totalement ouverte à l’importation. La pauvreté rurale bat des records,  de 1949 -qui correspond à la première expérience internationale du modèle de développement,  à la Vallée de Marbial, Haïti- à 2019 (CEPODE, 2011).L’exode rural vient s’inscrire dans une stratégie de survie de la population dans des milieux urbains marginaux, dépourvus de services sociaux de base et comme transit vers l’étranger. Le secteur informel qui accueille les migrants est loin aussi de répondre aux besoins de reproduction de cette population. Les migrants sont en quête du bien être, attirés par des discours officiels sur les bienfaits de la migration (Dewind & Kinley, 1988).Les petites bourgeoisies sont de plus en plus  enclines à un processus de prolétarisation. Aussi quelques franges de la bourgeoisie qui investissent dans la production nationale font-elles face à la compétition déloyale et aux méfaits de la contrebande et ceux du marché libre. Le capital spéculatif bat son plein et associe des secteurs internationaux et l'oligarchie locale. Entretemps, il existe une grande masse de chômeurs structurels dans le sens de Castells( CEPODE,2014).Le grand capital international n’est pas investi en Haïti, en particulier celui des américains. Le départ des différentes banques internationales témoignent de la marginalisation d’Haïti sur le plan de l’investissement du capital financier international (Banque Nationale de Paris, Banque Royale du Canada, City Bank, Nova Scotia Bank). Il est bien indicatif que les positions officielles de l’Establishment américain soient perplexes à toutes avancées dans la résolution de la crise haïtienne. Le libre cours s’offre à l’économie souterraine, l’économie informelle et l’économie criminelle associée à la drogue et au banditisme telle qu’érigée dans certains quartiers populaires plus particulièrement (Corten,2000) et qui tend à s’amplifier dans quelques milieux ruraux nous basant sur l’actualité.

 Face à ce constat, on parle bien d’une pauvreté de masse qui caractérise la société haïtienne (Cadet, 1996).L’existence de l'Etat prédateur est  l’une des principales causes associées à cette pauvreté. Ce qui représente un point de vue partagé tant par des néo classiques (Lundahl,Tata,Catanese, Fass) que des dépendantistes et marxistes (Dupuy,  Caprio,Trouillot, Pierre-Charles,Honorat ).Ainsi, d’après  Lundahl et Fass : « l’Etat fonctionne comme une entreprise privée. Les taxes tirées de la population ne servent qu’à assurer aux responsables de bonnes conditions de vie » (FASCH, 2005 :32). Pour Caprio (1979 : 155) : le pouvoir était considéré comme une façon de s’enrichir et ce passage au pouvoir était souvent bref, il fallait l’exploiter le plus possible »Quant à Dupuy,  les classes dominantes cherchent à monopoliser leur situation de fait afin de se constituer en groupes économiques en excluant d’autres groupes qui tentent à leur tour de briser ces pratiques (FASCH, 2005,46).

L’expérience des gouvernements haïtiens de 2011 à 2019 est bien révélatrice,  pour avoir articulé une vaste entreprise de spéculation à une « diplomatie d’affaires ».La mauvaise gestion de fonds en provenance du programme bilatéral Petro Caribe signé entre la République Bolivarienne et la République d’Haïti et des détournements révélés dans les rapports officiels de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif ( Le Nouvelliste,2018 et  2019) viennent confirmer davantage les thèses déjà évoquées par des chercheurs au sujet des liens entre pauvreté et la prédominance d’un Etat prédateur.

En effet, depuis tantôt deux ans, surgit  un  mouvement spontané amorcé par des ouvriers dans ses demandes dans la sphère de production (salaire minimum, contrat collectif, sécurité d’emploi) avec des rebondissements  dans d'autres secteurs qui luttent plutôt dans la sphère de la reproduction soit pour les services sociaux de base. Sans vouloir remonter à la contre révolution de 1806, tout serait surtout parti des émeutes d'avril 2008 ayant pour fond la lutte contre la cherté de la vie, les méfaits de l'application de mesures d'ajustement structurel et des revendications pour un salaire minimum adéquat. Des événements successifs et significatifs ont jalonné des moments allant d'avril 2008 au 16 septembre 2019 correspondant à la 5è phase de blocage des activités quotidiennes appelé pays « lock «, du fait des mobilisations politiques explosives fréquentes, apparentées à une action Insurrectionnelle (6 juillet 17 octobre et 18 novembre 2018;7 février et 16 septembre 2019).

La présence d'un parti révolutionnaire est cruciale. Car le mouvement populaire tant qu'ouvrier que paysan , tout en notant la présence de nouveaux mouvements sociaux, serait incapable d’élaborer par lui même une idéologie indépendante. Il y a lieu de noter que tout développement spontané d'un tel mouvement est voué à de possibles récupérations dans le cadre de l'idéologie bourgeoise et lui est subordonné. C’est ce qui est en train de se profiler. Les différentes propositions en sont des preuves tangibles de l'asservissement éventuel des masses populaires notamment les ouvriers et paysans par des secteurs dominants de tout acabits, ce qui effraie plus d’un. Le parti révolutionnaire doit donner le pas dans cette situation.  
 
            C’est une crise révolutionnaire dans la perspective de Lenin(1975). Toutefois je note une mise en garde pour une option éthique dans la lutte actuelle devant des tentatives de récupération de la part de mafieux, contrebandiers et autres rétrogrades pendant que le peuple manque d'orientation révolutionnaire.  Malgré  la gravité de la situation du fait des dérives  nous devons être optimistes, sans angélisme aucune.

Que faire dans un contexte dans lequel le peuple opte pour une rupture en dehors de l’émergence d’une force révolutionnaire ?
A cette préoccupation, je dirais qu’un programme politique se construit et est sujet aux expériences en situation. L’expérience de la commune de Paris a beaucoup orienté la praxis révolutionnaire. C’est un projet de parti, une seule personne ne saurait se prétendre être au centre de tout ; ce, pour se passer de tout messianisme.Il y a lieu que les pratiques, au cas du triomphe des forces progressistes,  accouchent, pour le moment,  d'un PROGRAMME MINIMUM.  Et ceci résume tout. On doit se garder d'être volontariste dans un processus de lutte. De la phase de mobilisation,  il y a lieu d'articuler la formation et l'organisation du peuple (Seguier,1983).Beaucoup d'éducateurs populaires ont largement déjà  indiqué des prémisses de lutte pour une conscience critique transformatrice et on n'a pas à réinventer la roue,  sinon se mettre à l'épreuve dans la praxis. Il faudrait déjà penser au PROGRAMME MINIMUM qui n'est autre, dans la perspective marxiste,  une transition à la préparation du peuple pour l'accès au contrôle graduel des moyens de production et pour projeter son émancipation pleine.

Il y  a eu une grande désillusion à Cuba en 1933 par exemple ce qui n'a pas laissé pour autant de côté l’UTOPIE CREATRICE. La révolution de 1959 en avait bien  témoigné.  L’expérience de la résistance du peuple Boriquen (Puerto Rico) peut rassurer les autres peuples en particulier le peuple haïtien dans sa lutte contre l’oppression.  La leçon à tirer est de dépasser le défaitisme malgré la taille de l'adversaire, mais miser sur les contradictions et la force morale du peuple oppressé (Pierre, 2019).

Nous ne devons pas sous estimer les acteurs qui s’impliquent dans cette lutte malgré tout déficit révolutionnaire dans leur demarche. La transition s’annonce vers la préparation du peuple pour l'accès au contrôle graduel des moyens de production et pour projeter son émancipation pleine. Et, autrement, n’en déplaise  à ceux ou celles qui s’inscrivent dans des postures volontaristes, il y aura de longues transitions. D’où la transition qui n’en finit plus pour parodier Dumas.

Hancy PIERRE, Citoyen Engagé. Auteur

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