L’entente nationale, une opportunité à saisir

Publié le 2019-11-04 | Le Nouvelliste

A l’instar de plusieurs acteurs de la société haïtienne nous prônons aussi le dialogue pour la résolution de la crise. Nous sommes les filles et les fils d’une même nation, il est inconcevable que nous ne puissions pas nous entendre pour dégager un modus vivendi. Nos désaccords ont traversé deux siècles d’histoire.  Entretemps, la population a augmenté, mais pas la superficie du pays. Nos besoins ont crû, mais pas nos richesses. Nos problèmes se sont multipliés, mais pas notre capacité à les résoudre. Peut-on continuer à s’entredéchirer ? Aujourd’hui le tissu social haïtien est laminé, le reconstituer prendra du temps, beaucoup de temps. Cependant, plus nous retardons ce processus de reconstitution plus le pays s’effondre, au final, il ne nous restera plus grand-chose à sauver.

Quand on tourne les yeux pour jeter un regard sur notre passé, on se rend compte de l’immensité de nos bêtises, une résultante de notre incapacité à nous entendre sur un minimal vital pour faire fonctionner notre pays comme ont fait d’autres peuples qui ont connu des situations pire que la nôtre. Ce regard rétrospectif doit nous interpeller, il doit nous inviter à la réflexion car nous sommes en train de vivre un cauchemar. Dans le temps, nos crises nées de notre incapacité à nous entendre assumaient des formes diverses révoltes, insurrections, guerres civiles. N’ayant tiré aucune leçon de notre histoire, nous perpétuons nos pratiques autodestructrices comme :

1.- La destruction de notre espace vital. Pour légitime que puisse être la cause d’un peuple cela ne lui donne pas le droit d’utiliser des méthodes destructrices portant atteinte grave à l’espace vital de la nation. Notre devoir envers les générations futures nous impose un minimum de respect et de protection du bien commun.  Au lendemain de l’indépendance, l’Etat d’Haïti nouvellement constitué s’est retrouvé dépourvu de tout car le peu d’infrastructure était littéralement détruit pendant la guerre. Les plantations ont été incendiées, ce qui a eu un impact considérable sur l’économie de la jeune nation. Encore aujourd’hui nous continuons à tout incendier, à tout détruire. Nous nous acharnons sur notre environnement sans penser aux conséquences. Nous extirpons des troncs d’arbre pour ériger des barricades. Nous utilisons les détritus, les matières fécales, les pneus enflammés qui détruisent à la fois les routes tout en polluant l’air que nous respirons. Sans compter d’autres problèmes plus graves que nous aurons des difficultés à résoudre.

2.- La fermeture des écoles, universités et centres de formation. S’il y a un coup dur que cette crise à porter au pays, c’est sans doute la fermeture forcée des institutions de formation. Une société qui n’est même pas en guerre, qui n’a été victime d’aucune catastrophe naturelle de grande envergure a décidé d’elle-même de fermer sine die ses écoles et universités. Le pire, ceux qui appellent à boycotter la reprise des activités scolaires et académiques se disent nos leaders. Alors qu’ils auraient dû être de ceux-là qui défendent le droit des enfants d’aller à l’école pour recevoir le pain de l’instruction quelle que soit les circonstances. Dans les années 90 c’était la même situation, l’école avait d’énormes difficultés à fonctionner régulièrement. Trente ans plus tard on a vu les résultats à travers les énormes lacunes que traine le professionnel haïtien. Le sage chinois disait : « Si vous voulez détruire un pays ennemi inutile de lui faire une guerre sanglante qui pourrait durer des décennies et coûter cher en pertes humaines. Il suffit de lui détruire son système d’éducation et d’y généraliser la corruption. Ensuite il faut attendre vingt ans et vous aurez un pays constitués d’ignorants et dirigés par des voleurs. Il vous sera alors très facile de les vaincre ». Voici ce à quoi nous nous exposons en fermant délibérément l’école.  

3.- La paralysie des institutions régaliennes de l’Etat. Nous constatons avec peine que depuis le début de la crise les institutions régaliennes de l’Etat sont fermées. La douane, les ports et aéroports fonctionnent au ralenti. L’économie déjà moribonde, végète.

Les conséquences :

A.- Les problèmes environnementaux. Haïti connait déjà de graves problèmes environnementaux, au lieu de s’appliquer à les résoudre nous prenons des actions qui ne font qu’aggraver davantage ces problèmes. Aujourd’hui le monde mène une véritable lutte contre le changement climatique. Il s’agit d’un phénomène bien réel que les gouvernements s’appliquent à solutionner alors que nous autres, au lieu de nous soucier de l’environnement nous contribuons volontairement à sa dégradation accélérée. Nous empoisonnons l’air que nous respirons. Nous détruisons notre propre écosystème pourtant si important pour notre survie. Notre flore et notre faune ainsi que notre littoral subissent  nos actions inconsidérées. Notre incapacité à trouver un accord sur nos désaccords nous autodétruit systématiquement. 

B.- Une élite mal préparée. L’éducation et l’instruction sont les clés pour la bonne préparation de l’élite d’un pays. Le savons-nous ? Il y a longtemps de cela, Jean Price Mars, le célèbre écrivain et philosophe haïtien avait tiré la sonnette d’alarme sur la vraie nature du mal haïtien tout en attirant notre attention sur la véritable vocation de l’élite. Dommage, jusqu’ à aujourd’hui il est resté incompris. Si l’on arrive à fermer l’école de manière aussi désinvolte, c’est parce que l’on a rien compris de l’enseignement de Price Mars. Le manque de préparation de notre élite est patent. La preuve est bien grande nous avons raté toutes les grandes révolutions et nous sommes sur le point de rater la révolution technologique. En ce 21ème siècle, des leaders qui ferment les écoles et les universités de leur pays sans motif valable concourent à sa perte, car on ne récolte que ce qu’on a semé.

C.- Accroissement de la misère et de la pauvreté. Au final, les conséquences de cette crise se feront sentir sur plusieurs années. Il sera difficile pour Haïti de se relever d’un pareil coup. Plus la crise perdure, plus les problèmes à résoudre seront de taille et plus les dégâts seront importants. Haïti vit une situation des plus catastrophiques, les recettes de l’Etat ne sont pas au rendez-vous, une production nationale complètement anéantie, un climat d’instabilité qui n’attire pas les investisseurs, un taux de chômage très élevé, une inflation qui touche les 20%, un tissu social déchiré, l’Etat d’Haïti est effondré. Il faut un véritable miracle pour se relever de ce marasme.  Les crises à venir seront encore plus complexes et cette fois-ci, c’est l’avenir de toute la nation qui sera hypothéqué.

Actions à mener

I.- Un dialogue politique pour résoudre la question conjoncturelle. Le dialogue politique s’impose comme instrument à court terme pour résoudre la crise conjoncturelle entre pouvoir et opposition. Le pays fonctionne sans un gouvernement légitime. L’opposition réclame un départ ordonné du président de la République. Celui-ci ne manifeste pas l’envie d’abandonner le pouvoir. Dans l’entretemps, le pays est bloqué. Rien ne fonctionne. Cette paralysie des activités s’assimile à une forme de suicide collectif. Ce problème doit être résolu sans délai. Pour cela, il est souhaitable que les acteurs s’asseyent pour trouver rapidement une solution pour dénouer la situation. Cette crise ne peut plus durer. L’appel au dialogue doit être entendu. La classe politique haïtienne doit faire preuve de maturité, de dépassement, de patriotisme pour éviter au pays de sombrer dans un chaos total. Nous devons rompre le cycle de la violence politique pour initier une nouvelle ère caractérisée par la promotion d’une culture du dialogue permanent. L’entente nationale est l’opportunité à saisir de cette crise. Si l’opposition ne fait pas confiance au pouvoir pour se lancer dans un processus de dialogue, le bon comportement n’est pas de refuser le dialogue comme démocrate sinon de prendre à témoin des institutions crédibles de la société ou à défaut l’international.

II.- Un dialogue national pour résoudre les questions structurelles et parvenir à cette entente nationale pour sortir définitivement du cycle de l’ingouvernabilité. Le dialogue national est incontournable. De nombreuses sociétés l’ont expérimenté et cela les a permises de résoudre de façon permanente les graves problèmes de gouvernance et d’instabilité qu’elles ont connus depuis des années. La République Dominicaine est l’exemple le plus éloquent de la région. Cette stabilité politique qui lui a permis d’être un pays émergent aujourd’hui est le fruit d’un dialogue entre les différentes forces vives du pays.

Au point où nous sommes, notre pays ne peut pas descendre plus bas. L’histoire impose à nos leaders d’abandonner les formes violentes de lutte politique pour épouser le dialogue comme unique instrument pouvant permettre au pays de parvenir à des solutions durables.  

Comment des gens aussi intelligents, aussi avisés ne parviennent-ils pas à saisir le sens profond de cet appel au dialogue ? Qui pis est, nous n’avons aucune institution, aucune figure emblématique capable de porter les protagonistes à s’entendre pour le bien du pays. Décidément, nous avons fait sauter tous nos verrous. Notre navire vogue sans timonier aux commandes.

Dr. Ricardo Augustin

Juriste – Politologue

Tél. : 3193-9045

Email : ricky_august@yahoo.fr

Auteur

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