Haïti : école fermée pour révolution

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Publié le 2019-11-02 | Le Nouvelliste

La stratégie du «Peyi Lòk» promue par «l’Alternative Consensuelle » nous est présentée par les têtes de pont comme le début d’une lutte victorieuse. Le départ du Président Jovenel consacrant l’an 1 de la fin du système. Aucun sacrifice n’est assez grand, nous dit-on. Tout doit être bloqué pour débloquer le pays, y compris l’Éducation qui n’est pas un service essentiel, selon Me Michel. « Lòk silaa, se yon remèd chwal. »

Cependant, nous avons signé des conventions internationales qui reconnaissent le droit de revendiquer mais aussi le droit à l’Éducation. L’opinion reste muette. Crainte, Résignation ou Hystérie collective ?

La vérité historique est que l’Éducation n’a jamais été une priorité pour nos hommes d’Etat, en Haïti, actuels et passés. Hélas, nos aspirants dirigeants actuels ne semblent pas faire exception.

Pourtant, tous les pays du monde priorisent la permanence éducative, nourriture quotidienne de l’esprit. Le savoir étant l’oxygène qui prévient l’asphyxie du bon sens, la mort de la raison.

A l’époque coloniale, les écoles étaient accessoires. Les rares institutions d’enseignement existantes furent réservées aux fils de colons blancs et affranchis (mulâtres et noirs). Pour les esclaves noirs, ce fut un rêve, généralement, inaccessible !

Hélas, au lendemain de l’Indépendance, les stigmates du système serviront de base aux pères fondateurs. Le modèle discriminatoire et injuste sera reproduit sans nuances. On se débarrasse du maître mais pas de ses habitudes.

Dès le départ, l’éducation est une denrée rare,  une récompense, une faveur accordée aux héros et personnalités qui se sont distinguées pour la patrie naissante.  Dessalines, à l’article 19 de sa Constitution impériale, prévoyait construire des écoles populaires, six, une pour chacune de ses divisions militaires. Nous étions, un demi-million d’âmes, presque tous analphabètes.

Christophe était motivé d’une vision. Il privilégia le modèle anglais pour l’éducation de 2000 élèves (enfants et adultes), dans une quinzaine d’écoles supervisées par la Chambre Royale d’instruction. Même l’éducation universitaire était envisagée. La totalité des écoles étaient construites dans les villes et quelques bourgs, rien dans les campagnes.

 Aucun des pères de la Patrie ne pensera à amener l’instruction aux paysans (anciens esclaves).

On doit mettre à l’actif de Pétion le premier Lycée de la république, mais sa vision étroite de l’éducation l’a conduit à une école élitiste. La Constitution de la République de l’Ouest stipulait que l’instruction était gratuite pour tous. Pourtant, les écoles étaient réservées aux enfants des citoyens reconnus pour leurs contributions militaires.

Boyer, un ennemi déclaré du savoir (il fit fermer l’Université de Santo Domingo après la réunification de l’île), ne fit réaliser aucun progrès dans l’éducation en Haïti. Il faudra attendre 40 ans, après l’indépendance, sous Rivière Hérard, pour voir créer le ministère de l’Instruction publique confié à Honoré Fery. Discours enflammé, vœux pieux mais peu de résultats!

1860 fut l’année du Concordat, sous Geffrard. Les zones rurales reçoivent les premières écoles publiques. Mais le strict minimum y était dispensé, les rudiments de  la lecture et de l’écriture. L’inégalité ville-campagne ne sera pas à l’ordre du jour. Mais quel était le projet de cette École ?

Durant le XIXe siècle, quelques personnages ont occasionné des sursauts positifs à l’Éducation, sans arriver à rompre avec le système d’exclusion. Citons Maurice Dartigue, Elie Dubois et Tertullien Guilbaud.

Notez qu’en 1904, nous avons célébré notre premier centenaire d’Indépendance, avec 3% de taux d’occupation des écoles haïtiennes, par les jeunes d’âge scolaire. C’est sans doute, cette bêtise de la non éducation des masses populaires qui nous a menés là où nous sommes, aujourd’hui, en 2019!

C’est en 1979 qu’une réforme en profondeur sera finalement proposée par le ministre Bernard dont l’échec sera planifié par les jeanclaudistes eux-mêmes. Pour la première fois, le créole, langue de la majorité, devra cohabiter avec le français à l’intérieur des institutions scolaires. Ne voulant pas du créole, on jeta le bébé avec l’eau du bain, abandonnant un excellent programme d’éducation.

En 1997, Préval, soumet le Plan National de l’Education (PNEF). Lavalas s’active. Un programme bien conçu pour répondre à l’explosion de la demande d’éducation post 1986. Apprentissage dans sa langue maternelle, ouverture sur l’anglais et l’espagnol, cantine scolaire, municipalisation de l’éducation de base. Le budget de l’éducation fait plus que doubler passant de 9% en 1997 à 22%, en 2000. Incompétence, instabilité politique, gel de l’aide internationale … le programme ira choir au fond d’un tiroir.

Et finalement,  Martelly  et le Programme Scolaire Universel Gratuit et Obligatoire (PSUGO) annoncé en grande pompe lors de la campagne électorale Tèt Kale est qualifié par Charles Tardieu de plus grande arnaque de l’histoire de l’Éducation en Haïti. Les scandales de corruption, la propagande mensongère et les falsifications des chiffres ont démontré un désir de jeter la poudre aux yeux de la société.

Ce n’est donc pas la première fois que le savoir est mis en berne par les politiciens haïtiens, de tout acabit. De triste mémoire, François Duvalier, un matin du 26 avril 1963, décida de fermer les écoles jusqu’à la fin de l’année, à la suite d’un attentat contre son fils. 

Aujourd’hui, nos compatriotes de l’opposition, pour lutter contre le système d’exclusion, extraient l’éducation, le temps d’une brève, récréation révolutionnaire. Cela en dit long sur leur vision de l’éducation! 

Evidemment, nous ne pouvons rien espérer du pouvoir PHTK, le grand absent dans la recherche de solutions.

Qui paieront le plus durement cette énième mise en veilleuse du droit à l’éducation? Pas les enfants des parents qui reçoivent par WhatsApp les programmes et  devoirs, pas ceux-là, non plus, qui pourront se payer des tuteurs pour leurs enfants ou les envoyer à l’étranger.

 Au final, le « lòk de l’éducation », c’est une nouvelle fois : enfermer les jeunes de milieux défavorisés dans l’ignorance !

Aly Acacia
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