Quand l'État a chuté totalement de sa légitimité

Publié le 2019-07-22 | Le Nouvelliste

L’État d’Haïti a chuté totalement de sa légitimité ! Il s’agit plutôt d’un constat. Un constat désolant dont l’état des lieux claironne tout seul cette chute mortelle. Il ne s’agit pas ici d’un positionnement de critique, ce que tout penseur assume en principe sans ambages d’ailleurs. Pourquoi et comment l’État haïtien parvient-il à perdre toute sa légitimité ? Avant tout, qu’est-ce que l’État ?

L’État est un concept. D’après la définition de Carré de Malberg, il signifie « une communauté d’hommes, fixée sur un territoire propre, possédant d’une organisation d’où résulte, pour le groupe envisagé, une puissance suprême d’action, de commandement et de coercition ». (Dictionnaire des Notions 2008, Encyclopædia Universalis). Nous parlons de l’État d’Haïti bien au-delà d’un quelconque gouvernement. Bien que ce soient les gouvernements qui l'ont détourné de ses attributions, de ses prérogatives et de ses missions jusqu'à convaincre la population à n’avoir plus de confiance en lui.

L’État, c’est aussi la première personne morale d’un pays. Et ceci au sens large qu’il est titulaire des droits et des devoirs, et le garant de tous les droits et devoirs des autres présents dans les limites du territoire où il exerce son autorité. C’est pourquoi Max Weber dit qu’il détient le monopole de la contrainte légitime. Et le monopole de la contrainte légitime traduit un droit exclusif, une autorité reconnue et acceptée et une compétence du même ordre.

Voyons la légitimité, qu’est-ce que c’est ? « La légitimité, du latin lex, «loi» définit un ordre politique ou social reconnu à la fois comme pouvoir et comme autorité. Le consentement de la collectivité à ce qui est tenu pour juste et conforme aux principes qu’elle admet comme siens en est la ressource première. La question capitale est de savoir comment un pouvoir se rend acceptable et pourquoi des individus lui obéissent. La légitimité est affaire de croyance, d’adhésion à des principes de gouvernement, mais aussi de socialisation politique, c’est-à-dire d’inculcation d’un sentiment de respect à l’égard du régime et des autorités… ». (Même édition de l’Encyclopædia Universalis).

En fait, la légitimité accaparée par la politique a pourtant connu sa meilleure forme d’élaboration plutôt par la théologie chrétienne dès le IVe siècle. Elle justifie l’origine divine de tout pouvoir et montre que le pouvoir temporel doit être au service du pouvoir spirituel. Cependant, d’autres penseurs tels que Grotius et Pufendorf rétorquent pour centrer la question de pouvoir et de légitimité non sur Dieu, mais sur un pacte volontaire d’individus aliénant en partie leur liberté au profit d’un souverain et d’une assemblée pour leur bien commun. Hobbes et Rousseau, quant à eux, optent l’un pour la justice du fort, et l’autre pour la force du juste. Tandis que Weber, lui, pousse plus loin encore sa distinction de la légitimité en retenant trois types. Le type traditionnel reposant sur une croyance a priori ancestrale. Le type charismatique reposant sur la confiance inspirée par le charisme d’un leader. Le type rationnel reposant sur des règles objectivement établies. Beaucoup d’autres penseurs dans l’ensemble s’intéressent et élaborent pas mal sur ce terme devenu incontournable en politique.

C’est abordé tout particulièrement dans l’introduction de mon ouvrage majeur titré Police, Justice et Sécurité publique en Haïti / Comment désarmer l’insécurité ? Je considère que la légitimité n’est pas un cadeau fait à l’État, mais c’est un contrat, un pacte, et nous venons de le voir. Elle découle de l’accord d’une nation ou d’un peuple envers un leader ou un leadership en vue de poursuivre un destin commun. Elle s’établit d’abord sur un lien de confiance, de capacité avérée et démontrée de sécurité, de défense et même de vengeance. Autrement dit, une communauté d’hommes accepte d’être dirigée par des siens organisés en représentants, en garants et en défenseurs pour sa protection et la protection de tout ce qui lui appartient.

Partant de cet ordre d’idées, qu’en est-il de l’État haïtien ? Existe-t-il ou non ? Une question très récurrente ! Oui, il existe. Cependant, quel est le contenu de cette existence ? Et pourquoi la question se pose-t-elle sur son existence tandis qu’il est en fait présent ? C’est exactement la perte de légitimité qui donne naissance à ses interrogations légitimes, voire son reniement et son désaveu. L’État existe comme s’il n’existe pas. Il est là comme s’il était absent. Il s’absente là où la population l’attend et sa présence embête là où l’on n’a pas besoin de lui. C’est exactement de ces manières que les représentants étatiques agissent et fonctionnent,  dysfonctionnent et mal agissent. Et c’est ce qui a valu la chute de sa légitimité jusqu'à la perte totale. Et ces idées nous apprennent donc que la légitimité étatique n’est pas statique. Elle naît, évolue, se stabilise et peut disparaître.

Qu’en est-il maintenant de sa conquête et sa reconquête ?

Au début de la deuxième moitié du XXe siècle, la  République populaire de Chine a connu entre 1958-1961 ce qu’on a appelé les trois années de catastrophes naturelles. Ces 3 ans épouvantables se caractérisaient par une famine extrême, probablement la plus terrible que le monde ait connue. Le nombre de victimes de ces catastrophes varie entre 15 millions officiellement et 36 millions, selon les enquêtes menées par le journaliste investigateur chinois Yang Jisheng.

Point n’est besoin de se demander si la légitimité de l’État chinois a été ébranlée ! Cet exemple sert à montrer que cette première personne morale appelée l’État (unitaire ou fédéral) détient sa légitimité à une condition fondamentale suprême de « résultat positif » ou (de performance), escompté et mieux encore. Sinon, il peut la perdre. Et c’est justement la situation actuelle d’Haïti.

Dans une approche sociologique de la légitimité étatique haïtienne, on voit vite qu’elle part d’un apogée extraordinaire pour être ramené par enlisement à un périgée végétatif lamentable jusqu'à sa chute totale. D’où une leçon indéniable donc que tout citoyen, surtout dans un devenir ou perspective d’homme d’État, doit apprendre immanquablement. Car tout signe de jouissance à la tête de l’État est un commencement de sape de sa légitimité. Il y a plein d’autres facteurs de perte de légitimité. Par exemple, la corruption (terme très sensible et délicat de nos jours pas seulement chez nous), surtout la violation des principes et des valeurs qui importent pour une population donnée. D’où la légitimité étatique peut être considérée comme une denrée précieuse que les dirigeants doivent cultiver en en prenant jalousement soin, la sarclant, la complétant, la récoltant et la redistribuant à la communauté en conformité avec ses besoins.

Pour illustrer cette perte de légitimité, deux faits historiques majeurs, récents, et très récents sont retenus dans ce texte comme des coups mortels assénés aux colosses de la légitimité étatique occasionnant sa funeste fin.

1) Le tremblement de terre dévastateur du 12 janvier 2010. On se souvient qu’après les heures qui ont suivi ce terrible séisme, plus terrible par les conséquences des échecs de nos gouvernements que l’ampleur de ce dernier, l’on cherchait l’État dans toutes ses composantes comme on cherche une aiguille dans une botte de foin. Il ne lui était pas permis de servir même des sachets d’eau aux personnes affectées. Même si la capitale et les villes environnantes en ont été victimes, mais les métropoles des provinces ne l’étaient pas. Elles auraient pu commencer à venir en aide aux sinistrés de la capitale, avant l’arrivée des étrangers. Ce qui permet de souligner la gestion administrative suicidaire du pays pratiquée par cet État délégitimé, et c’est cette gestion mortifère qui perdure. C’est-à-dire des grandes villes dépourvues totalement de moyens d’intervention. Sinon ç’aurait été une preuve d’existence et de survie. Mais il a survécu plus tard quand il fallait cautionner la distribution désastreuse des aides aux populations. C’est seulement les étrangers, notamment nos voisins dominicains puis les Vénézuéliens, les Français, les Canadiens, les Étasuniens, les Mexicains, entre autres qui venaient au secours d’Haïti apportant de l’eau, kits de premiers soins, tentes, prélats et autres. Ajoutez à cette carence mortelle, le gaspillage ou le pillage des aides et secours massifs qui pleuvaient d’un peu partout dans le monde. Gestion scandaleuse qui nous rappelle les trop longs temps que des populations ont passé sous les fameuses tentes (4-5 ans si ma mémoire est bonne).

2) Le vol événementiel qui dépasse l’imagination et toutes les annales de l’histoire des vols : l’affaire PetroCaribe. De ces avalanches de vols phénoménaux de dilapidation des fonds de l’État, les rapines sont savamment orchestrées et déclenchées dans des scènes simulées de services à la communauté. Et les services à cette communauté avaient marché tellement à merveille que le « gouvènman w» atterrissait dans sa toute-puissance frauduleuse et dilapidatrice « lakay ou » ; et si les circonstances le permettaient il serait atterri dans chaque ville et dans chaque section communale à coups de per diem ou de requiem, à coups de surfacturation poignarde, que sais-je. Sans parler des refrains, des cocoricos de « Pour la première fois-PPMF » ! « PPMF venn senk (25) estad ap konspire (padon ap konstwi) sou tout peyi a ». « PPMF Haiti is open for business ». « PPMF peyi ap vanse ». PPMF, etc. Juste une étincelle en direction ténébreuse de ces filouteries financières de PetroCaribe. De toutes ces PPMF, on ne saurait ne pas observer l’absence des PPMF comme : c’est pour la première fois que l’État a été autant surfacturé ! C’est PPMF que les gros contrats gouvernementaux se passaient autant de gré à gré ! C’est PPMF que le pouvoir exécutif a aussi corrompu le pouvoir législatif ! C’est PPMF que des soi-dirigeants voyageaient autant à travers le monde ! C’est PPMF qu’un pays a été aussi déplumé, désossé, pillé puis incendié virtuellement pour ne pas laisser de traces ! Et prétendus dirigeants aussi rabaissés et avilis ! (… à défaut d’une liste de plusieurs pages)!

Et de ces scandales hors du commun, je rends grâce à Dieu de ce que, au moment de boucler un cycle d’études en sciences juridiques en 2014, moment que mon entreprise personnelle allait fermer ses portes faute de crédit institutionnalisé par exemple, j’ai eu malgré tout : vie précaire, crises financière et familiale, le courage et l’honnêteté de refuser catégoriquement « l’aide » que ces monstrueux dilapidateurs appelaient « Kore etidyan » ; par ma conscience meurtrie des vastes crimes financiers que ce pouvoir pourri et dévoyé étaient en train de perpétrer contre le pays. Oui j’en suis fier aujourd’hui ! Même si les étudiants de l’époque qui l’ont reçu n’ont rien à se reprocher. Et j’espère n’être pas le seul à avoir eu ce bon et beau comportement et qu’il y a à ce comble honneur beaucoup de petro-challengers avant la lettre comme moi.

Comment l’État peut reconquérir sa légitimité ? Ou bien comment refonder l’État à partir d’une légitimité toute neuve, sur de nouvelles valeurs d’intérêt national sacré, de corruption criminalisée, de compétence obligatoire et d’humilité étatique normative ? Questions pertinentes et difficiles. Deux éléments de réponse très courte. 1) Un changement en profondeur ou total de ce (système) modèle étatique. Des nouvelles têtes avec la réputation obligatoire d’honnêteté et d’intégrité. Donc grande phase de légitimation (processus qui mène à la légitimité). Autrement dit le changement indiscutable de régime, impliquant l’assainissement méticuleux de l’administration, non pas par la chasse aux sorcières, (à la justice et les institutions préposées à l’effet de combattre la corruption de faire leur travail en toute transparence et objectivité), mais plutôt par l’application systématique et stricte de la loi, la déontologie, l’éthique professionnelle et étatique.

Dans les deux cas, et le nouveau paradigme (c’est-à-dire le changement du système) et les nouvelles personnalités dirigeantes devront commencer rapidement par faire leurs preuves à travers des réponses fortes, directes et concrètes sur les revendications légitimes et les plus urgentes de la population. Même là encore, ce ne sera qu’une phase processuelle d’apaisement dont la continuité rigoureuse (légitimation) amènera la légitimité étatique (restituée, reconstituée). Ce sera tout aussi bien la reconquête indispensable. Ainsi, il y a lieu d’ajouter aux types de légitimité le type conditionnel. Condition à laquelle aucun type ou ordre n’y échappe. Comme l’État n’échappe à une communauté d’hommes, ni à une organisation, ni à un territoire où il exerce sa souveraineté en toute légitimité.

Hubert JADOTTE

hubertjadotte@gmail.com

Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".