Haïti, refonder quel système ?

Publié le 2019-07-04 | Le Nouvelliste

Par Pradel Charles

« C'est le système entier qu'il nous faut démolir! » Qui, depuis quelque temps, n'a pas entendu cette récrimination des manifestants des rues, leaders et militants politiques, citoyens mécontents de tous niveaux d'instruction et de différentes catégories sociales qui, à travers Haïti, crient haro sur le baudet ? Dans le collimateur, les piètres résultats du régime politique mais surtout les injustices et la corruption qui le gangrènent, sur fond d'un marasme socio-économique dont le degré de gravité n'a d'égal que celui de l'exaspération populaire, tandis que la dignité de la nation, à l'instar du niveau de vie, est au plus bas.

Les contestataires martèlent sur la corruption à tous les échelons, un État mafieux, une justice déficiente, un Parlement budgétivore, improductif et mercantile, l'aplatissement de la production nationale au profit d'importateurs et de contrebandiers, le champ libre laissé à des ONG pour vampiriser de maigres moyens destinés à la population, cette « démocrassie » où la voix du peuple est étouffée, où nos partis politiques sont financés par des intérêts étrangers... En somme, une série d'irritants conjoncturels venus en parasiter d'autres traditionnels et persistants. Le grand aboutissant : une justice sociale hier anémique, aujourd'hui mourante.

D'où l'urgence et sans doute l'occasion aussi d'agir. Mais au fait, entend-on tous la même chose par système à changer ? Rien n'est moins sûr. Alors, quoi de mieux que d'examiner les ingrédients de base qui, pour avoir orienté notre marche depuis la fondation de la république, ont forgé l'homme haïtien, déterminé sa structuration, ses forces, ses failles, ses modes d'interaction, jusqu'à servir de soubassement à nos conflits sociaux récurrents?

Cet article esquive la parenthèse du projet christophien qui eut le temps de prendre sa propre orientation et d'ébaucher des résultats différents, vu que cette expérience autre s'arrêta net à la mort de Christophe. Il aborde uniquement cette aventure républicaine, initiée par Alexandre Pétion, que nous expérimentons depuis plus de deux siècles, la brève interlude impériale soulouquienne mise à part.

Une formule viciée à la base

Voilà donc deux cent quinze ans que Noirs et mulâtres, dressés ensemble contre un système colonial esclavagiste, le démantelèrent pour établir le premier État indépendant du monde, fièrement bâti sur le principe du rejet de la réduction d'êtres humains à la condition d'esclaves. Ce rêve de complète dignité pour tous essuya cependant sa première déconvenue au bout d'à peine deux années. Le 17 octobre 1806, en effet, trente-trois mois et dix-sept jours après ce sublime 1er janvier 1804, le premier coup d'État connu du continent est perpétré. Le père de la nation, Jean-Jacques Dessalines, est assassiné. Ce jour-là, c'est un empêcheur de tourner en rond qui est réduit au silence. Essentiellement, parce que vaillant défenseur des droits des masses noires. Des mulâtres, qui prétendaient à plus de légitimité de possession sur des terres laissées par « leurs pères », Pétion en tête, sont montrés du doigt.

Cette éjection, d'entrée de jeu, du projet dessalinien scelle la confiscation d'une partie notable de cette souveraineté si chèrement conquise par leurs compagnons de combat et met une sourdine à leur perspective d'égalité. La distribution des terres qui suivit se plia à ce fait accompli. Pas besoin, dans ces conditions, de préciser le sort de cette vérification de titres de propriété initiée par Dessalines (premier grand soupçon de corruption repéré !).

Deux règnes successifs, trente-six années (plus qu'une génération !) passées à imprégner la nouvelle nation, aux fondements supposés anti-inégalitaires, d'un cadre institutionnel fortement inégalitaire avec un plafond de verre au-dessus des masses. Face à la rigueur dans le Nord, l'appât de la permissivité aide le projet de Pétion à survivre. Boyer le continue. Sauf que, tellement contraire aux visées égalitaires de la majorité, il ne va pas manquer d'aboutir à notre première grande explosion sociale. Pas sans nuance toutefois puisque c'est de là qu'un témoin privilégié, le cerveau même de cette révolution de 1843, Jean-Jacques Acaau, va déjà nous léguer cette formule tant évocatrice : « Nèg rich se milat, milat pòv se nèg ».

Et si le système c'était l'homme ?

Un très mauvais départ donc, loin de l'éradication escomptée des inhumanités du système colonial, avec deux pays dans un : celui des élites tendant vers la France et celui des masses marginalisées représentant l'Afrique. Pays normal versus pays en dehors. Naissance citadine versus naissance paysanne. Privilèges aux uns perpétuellement inaccessibles aux autres. Une religion pour l'élite, une autre pour les masses (officiellement bien entendu !). Effort de scolarisation limité à la formation d'une élite. Orientations qui créent au pays deux mondes diamétralement opposés. L'un en admiration devant l'ancienne puissance coloniale, l'autre vivant son africanité en créole. Bref, autant d'ingrédients de cette schizophrénie sociale qui est venue caractériser cette élite. Dans ce contexte sont nées presque deux générations et le moule était fixé. Résilient.

C'est un long branle-bas, récurrent, que les frustrations et la colère accumulées allaient générer : 1843, 1858, 1867, 1869, 1876, 1879, 1883, 1888, 1902, 1915, 1946, 1957, 1986, 2004 et maintenant 2019. Pourquoi donc cette série interminable de bouleversements n'est-elle toujours pas venue à bout de ce legs pétionien ? Sa si grande résilience interne ? Pas si sûr. Une incapacité congénitale des nationaux à s'entendre ? Certainement pas. Alors, pourquoi cette résurgence cyclique allant s'aggravant de nos mêmes problèmes socio-politiques ? Selon toute vraisemblance, trois facteurs essentiels l'expliqueraient :

le plus déterminant serait ces errements originels, jamais encore rectifiés avec le temps. Ils sont plutôt demeurés l'ossature matricielle à laquelle branchages, transplants et parasites sont venus se greffer, prendre corps, s'échafauder bout à bout jusqu'à s'incruster en ordre établi et constituer ce qui est devenu aujourd'hui le système. Ces greffons, c'est une mentalité qui s'est développée, ce sont nos mœurs sociales et politiques, nos rapports avec la loi et la justice, notre curriculum d'enseignement, les horizons particuliers de nos classes sociales, nos attitudes comportementales face à l'étranger, les tares et les travers de notre société...

Vient ensuite ce regard ambivalent sur nous-mêmes lié à cette perception bipolaire de notre double ascendance africaine et européenne. L'un de ses préjudices, c'est cette déférence lourde à l'égard du néocolon (nou egare devan Blan an), faisant trop souvent de nos représentants des défenseurs complaisants des intérêts du pays, sans colonne vertébrale, se laissant griser par les petits honneurs au mépris de leur véritable mission qui devrait être la sauvegarde de nos intérêts collectifs.

Pour compléter le tableau, et pas des moindres, les effets néfastes de l'incapacité de l'État à contenir les pratiques prédatrices et néocoloniales.

Jeu de dupes, jeu de vilains

Après plus de trente ans d'une épreuve de force sur fond de crise, rassemblant tous les attributs d'une réplique typique de ce contentieux vieux de bientôt deux cent treize ans, le pays est, cette fois, visiblement au bout de l'impasse. Il est vrai que la présence soi-disant pacificatrice de l'étranger a assez contribué à complexifier la donne, mais on peut aussi considérer cette aggravation provoquée, cette difficulté supplémentaire, parmi les transplants et parasites venus s'agripper à l'échafaudage matriciel du système. En ce sens, qui aujourd'hui, je veux dire quel Haïtien sensé, n'ayant aucun intérêt mesquin dans la poursuite de la mascarade, ne souhaite pas que notre génération puisse s'octroyer le satisfecit d'enfin maîtriser ces irritants et régler durablement la question.

Dans ce jeu de dupes, rien n'indique que ce soit le Blanc qui, le premier, soit revenu nous dire : « Je suis votre futur inaccessible, laissez-moi faire de vous mes dignes seconds. » C'est plutôt ce produit de notre élite, elle-même produit de notre système, qui, en mal d'inspiration et en mal de cohérence entre un regard caucasien condescendant et une part de fierté africaine de ce fait dubitative, est allé s'entortiller en se disant : « Il faut suivre le modèle. » Il s'est lui-même convaincu de se ranger, moutonnier, derrière l'ancien colon dont il se veut l'héritier légitime. Cette avance que le Français s'est forgée, affermie en trois siècles de vampirisation de ses ancêtres africains, et qui a contribué à lui donner nouvelle puissance, nouvelles vertus, nouveau bien-être, elle (notre élite) la voit tout à l'envers. Si bien qu'elle se met à croire que c'est plutôt grâce à ses « vertus » que l'autre a l'air tellement supérieur. Elle va jusqu'à lui confier l'initiation de sa jeunesse à l'histoire nationale. Or, confier la formulation de la trame de votre vérité à celui-là même qui considère la reconquête de votre dignité comme une gifle à sa face, imaginez le gâchis !

Avec le recul, les uns dans leur miroir, les autres par le sens de l'observation, nous devenons tous, aujourd'hui, témoins de la malformation ayant découlé de cet enseignement et sa part de conséquences fâcheuses sur notre colonne vertébrale en tant qu'élite. Mais, en ce premier tiers du XIXe siècle de nos fiers Français égarés sous les tropiques, probables inventeurs de l'expression « voir Paris et mourir », n'est-ce pas ce plafond de verre réfractaire, contre lequel une large majorité de la société haïtienne allait devoir se heurter une insurrection après l'autre, qui est mis en place ? Ainsi, à adapter des inégalités héritées d'un système colonial à peine rejeté et à les intégrer dans les institutions du nouveau pays, n'est-ce pas là la base de cette schizophrénie sociale à partir de laquelle cette élite haïtienne n'a jamais cessé de se demander qui suis-je, où suis-je et qui nous a valu deux cent quinze ans de troubles post-coloniaux ? À ingurgiter tout ce que détermine le dominateur, en particulier ce qui établit mesures et attestations de sa grandeur (et, partant, de notre petitesse!), n'est-ce pas qu'on ingère avec et on incorpore les ingrédients de son propre aplatissement ?

À décharge, un petit bout de notre histoire, vécu par notre génération, témoigne. Dès lors que l'idéologie de couleur a eu un peu moins la voix au chapitre, l'on a vu respect mutuel et compréhension, matrices de l'élan collectif, reprendre petit à petit leurs droits entre les différentes nuances épidermiques coincées dans notre espace vital national exigu, mais combien sympathique quand nous nous y mettons ! Sauf qu'il nous a fallu pour cela la contrainte infernale d'une dictature féroce ! Serait-ce alors là le gros pourquoi de cette présence récurrente du penchant vers la tyrannie dans nos mœurs politiques ? Pourquoi ne parvenir à une ébauche de dignité partagée que sous un joug soit très robuste, soit despotique d'un Faustin Soulouque, d'un Lysius Salomon, d'un François Duvalier ? Comment comprendre que lorsque l'autre Blanc débarque en 1915, il vient, lui aussi, ajouter l'ignoble à la bêtise en renouvelant, lui aussi, la politique de couleur ? Mais dès qu'il a eu le dos tourné, tout cela, encore, s'est fracassé sur de nouvelles explosions sociales, refaisant place à la poursuite de cette sempiternelle quête du bien-être du plus grand nombre dans la dignité commune.

Vous êtes haïtien(ne) ? Qui que vous soyez, demandez à un Français aux yeux bleus, un Américain aux yeux verts, un Allemand ou un Belge qui vous considère : où me voyez-vous en tant que fils/fille de la nation haïtienne dans vingt ans, dans cinquante ans, dans deux cents ans, dans mille ans ? S'il est honnête, il vous répondra : derrière moi, en dessous de moi, après moi. Peu importe le terme utilisé, ce sera toujours la même expression, la même conception, le même sentiment que je vous laisse nommer. Jusque-là rien de grave. L'autre a le droit de croire ce qu'il veut. D'ailleurs, n'a-t-il pas déjà, depuis plus de cinq cents ans, fait tout ce qu'il pouvait voire plus qu'il ne fallait pour que cela soit comme ça ?

Ce qui est alarmant, cependant, c'est que si vous posez la même question à un membre notre élite, celui-là même qui a tant chanté « Fière Haïti » quand il était écolier, décodez sa réponse et vous y lirez : Après ces gens-là (sauf peut-être en quantité de richesses possédées !). Tout brillant qu'il puisse être, individuellement, il est convaincu d'une infériorité collective qu'on a commencé à lui a forger et qu'il a lui-même prolongée. Il aura raison si, pour se justifier, il argue qu'il n'a été pour rien dans l'élaboration du Code noir de Colbert. Mais cette école que depuis Alexandre Pétion, on lui a établie, sur mesure, et qui a faussement fait de lui un Français égaré sur le sol d'Haïti – ne manquons pas le mot égaré –,  c'est lui-même qui en a pris la relève, qui en est devenu le fier continuateur, malgré la persistance de résultats collectifs désolants. Cette notion pseudo-religieuse qui lui a longtemps montré son Dessalines en train de brûler en enfer (pour lui avoir ôté ses chaînes!), il a beau l'avoir vomi grâce à l'œil ouvert de quelques rescapés « anti-conformistes » demeurés debout, des traces, mais tenaces !, en sont restées en lui. Rebelles. Se résoudre à se défaire de cette incohérence, sa seule chance de se bâtir un avenir collectif harmonieux, que de gymnastiques sont faites pour l'en détourner !

Et maintenant ?

Maintenant que collectivement nous nous sommes heurtés à un mur, plusieurs options s'offrent. Laquelle allons-nous choisir ? Maintenir le cap, refaire encore et encore les mêmes choses et espérer un autre résultat, ce qui nous rangerait tous, illico, dans cette catégorie qu'on nomme les fous ? Continuer à nous lamenter, nous recroqueviller et demeurer la risée du genre humain ? Ou alors, regarder la réalité en face, prendre conscience du fait que nos siècles d'esclavage, les conditionnements et les malformations qu'ils nous ont valus, collectivement, n'ont été qu'une mauvaise plaisanterie de l'histoire ? Nous rappeler que nos couleurs de peau, alibi essentiel à ce mauvais détour introduit dans le parcours historique du Noir d'Afrique, ne sont au fond que pur effet du climat, que toutes les théories raciales ne sont que foutaise, que notre sentiment d'infériorité, s'il existe, est infondé et nocif ? Tirer les leçons de nos mésaventures, nous retrousser les manches et nous rappeler que nous avons tous une nation a redresser ?

S'il faut trouver du positif dans cette impasse, peut-être qu'elle nous offre une rare occasion de sortir de la stupeur et de l'incohérence dubitative pour entrer dans le discernement, le profond, le transcendant, le vrai. Peut-être que cela nous indique qu'il est temps de revenir à nos fondamentaux en tant que nation porte-flambeau de la dignité humaine, libre de toute mesquinerie épidermique. Pour cela, toutefois, il faut remonter à un peu plus loin qu'octobre 1806, avant cette grave décision de tenter d'abaisser le plafond des masses urbaines et paysannes. Maintenant que l'expérience nous a si cruellement rappelé à quel point, si on veut se projeter dans un avenir respectable, l'unique choix est de revenir aux vraies bases de la nation faites de vertu, de justice, d'équité, d'honnêteté et d'idéaux élevés pour tous ; maintenant qu'il est si clair que le fait d'atrophier un membre du corps social revient à condamner le corps entier à claudiquer, appliquons la leçon. Intégralement. Ça doit être cela aussi, refonder le système.

Pradel Charles,

Journaliste.

charlp@yahoo.com

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