Récit de voyage

A Belle-Fontaine, comme en pays étranger

Publié le 2005-09-07 | Le Nouvelliste

Si je vous dis que j'ai pris 7 heures et demie pour me rendre à Croix-des-Bouquets, vous n'allez pas me croire. Pourtant, c'est bien ce qui m'est arrivé le vendredi 26 août dernier en me rendant à Belle-Fontaine, la 2e section communale de cette ville. Vers 5 heures de l'après-midi, quand j'ai vu se découper à l'horizon une petite maison en tôle fraîchement construite, j'ai su que mon calvaire allait prendre fin. Cette petite bâtisse qui va accueillir un bureau d'inscription électoral signifie pour les gens de cette localité l'accès à une pièce d'identité qui manquait à beaucoup d'entre eux et, pour moi, la fin d'un périple que je ne pouvais m'imaginer en mettant les pieds dans une annexe de la mission de l'Organisation des Etats américains (OEA) tôt dans la matinée de ce vendredi ensoleillé. La veille, un cadre de l'OEA chargé de la communication a appelé au journal pour inviter un journaliste à assister à l'ouverture d'un bureau d'enregistrement électoral dans une zone rurale. Avec empressement, j'ai répondu par l'affirmative quand le secrétaire de rédaction m'a demandé si j'étais intéressé. Bien que la politique dans ce pays me répugne, je voulais participer à ma manière à la réussite de ces élections et jusqu'ici je n'en avais que rarement eu l'occasion. La couverture de cet événement me permettrait de rendre compte comment les gens vivant dans les milieux reculés par rapport à la « République de Port-au-Prince » appréhendaient les élections et voir du même coup comment ils vivent au jour le jour. Qu'est-ce que cela me coûterait ? Une journée sous le soleil, quelques heures de marche dans la poussière. Je me suis dit que le jeu en valait la chandelle. Cependant, des surprises, cette randonnée allait en receler. La première a été la direction prise par le véhicule qui devait nous emmener à Belle-Fontaine. Après Pétion-Ville, au lieu d'emprunter la route de Frères puis Tabarre, la Nissan Patrol s'est dirigée vers Fermathe. C'est en passant par la route menant au Fort Jacques que j'ai finalement posé une question concernant la route qu'on prenait. Le chauffeur m'a expliqué qu'aussi bizarre que cela paraissait, nous étions dans le bon chemin. Au fur à mesure que les heures s'écoulaient, des parasites remplaçaient les signaux des stations de radio. La route devenait plus abrupte et rocailleuse. A deux heures de Fermathe, les premières cases construites avec de la terre se présentent sous nos yeux. Les enfants sortent presque nus pour saluer les véhicules qui les accueillent avec des nuages de poussière. Plus les véhicules poursuivent leur route, plus on laisse la terre habitée par les hommes. Les pentes deviennent plus raides. La nature plus hostile. Nous faisons notre première escale dans le lit de la rivière « La Voûte » où un marché s'est installé. Il n'y a pas grand-chose à acheter dans ce marché de fortune. Quelques sacs de charbon. Des produits alimentaires. Après avoir traversé le cours d'eau, on s'arrête deux minutes dans une boutique où les membres de la délégation achète du pain et des avocats. 5 minutes après voir franchi le cours d'eau formé par la rencontre des rivières « Bwadigòch et Lese », nous débouchons sur un autre cours d'eau. Fin de parcours. Les deux véhicules qui ont fait le voyage arrêtent leur moteur. Déchargement de matériel. Batteries, ordinateurs, panneaux solaires sont mis sur le dos d'un cheval. Chaises, table et bobine de fil sont portés par des hommes. Nous sommes une dizaine à nous préparer à continuer la route. Les chauffeurs restent sur place avec les véhicules. Le petit cortège prend du temps à s'ébranler. La délégation ne se doute pas encore du chemin qu'il reste à parcourir. Les gens de la zone qui nous accompagnent ne pipent mot sur ce sujet. On dirait qu'il craignent que la longueur de la route nous dissuade de continuer. Tous ceux qui portent des pantalons longs les retroussent, je fais pareil. Je devine que bientôt nous aurons à traverser le cours d'eau pour passer de l'autre côté. Mais je me suis magistralement trompé. Durant les deux heures qui suivirent, nous n'avons fait que traverser des cours d'eau. Le même, de surcroît. La route pour aller à Belle-Fontaine a été tracée malheureusement par la rivière et non par des hommes. Une anecdote veut faire croire que l'on traverse (comme pour aller à Jacmel autrefois) 101 cours d'eau avant d'arriver à Belle-Fontaine. Moi, je dirais une quarantaine. A mesure que j'avance, je me rends compte de la longueur de la route. Nous marchons déjà depuis 1 heure et demie dans le lit de « Bwadigòch » lorsqu'une pluie s'annonce à l'horizon. Il ne manquait plus que ça. Mes prières n'auront pas raison de la pluie qui s'est abattue sur nous comme si elle nous attendait au tournant. Maintenant, il n'est plus besoin de se chausser et de se rechausser. La pluie nous dépouille de toute nos précautions. Heureusement, il y avait des sacs en plastique. J'y mets mon sac et mon baladeur. Arrivé au pied de la montagne qui mène à Belle-Fontaine, on est obligé de faire une halte. Nous sommes restés peut-être 45 minutes presque immobiles, piégés par la pluie et le cours d'eau en crue. Lorsque l'eau d'une couleur marron a commencé à baisser, nous nous avons pris le risque de la traverser. Bravant la rivière en décrue, l'un après l'autre, nous avons fait le grand saut sur l'autre rive. A ce moment, je pensais que le plus dur du voyage venait d'être fait. Mais, une fois de plus, je m'étais trompé. La colline qui, dans ma tête, menait à Belle-Fontaine s'est transformée peu à peu en une gigantesque montagne. A chaque fois qu'on a demandé si on était presque arrivé à destination, les riverains nous disaient oui. Cependant, on se retrouvait encore à marcher plusieurs dizaines de minutes après. Au moins, cette technique nous a permis de garder le moral, car on est finalement arrivé à Belle-Fontaine. Nichée au sommet des montagnes, Belle-Fontaine après la pluie de cette fin d'après-midi s'est montrée sous son meilleur jour. Le goût de l'eau que j'ai bue chez une paysanne et la beauté du panorama m'ont presque fait oublier le chemin que je venais de parcourir. Toutefois, on n'était pas venus pour rester. A l'exception des responsables du bureau de vote qui a été installé en un temps éclair, tout le monde a pris le chemin du retour. Il était 6 heures 20 minutes de l'après-midi. On a puisé dans nos dernières réserves d'énergie pour descendre de la montagne. Un morne, tout de même, moins rebelle à la descente. Lorsqu'on a rejoint la rive, nos yeux ne pouvaient plus rien voir dans l'obscurité de la nuit. Les mêmes cours d'eau sur ma route, le même sable dans mes chaussures m'ont un tantinet énervé. Pour me calmer, j'ai recherché le charme d'une nuit d'un lieu aussi reculé. Dans les montagnes qui nous entourent, les lucioles ont créé une nappe de lumière dont je ne vais pas regretter d'avoir été le spectateur. Pour moi, le pire moment du voyage a failli arriver à la fin. On venait de traverser le dernier « pasdlo » quand le reste de la délégation m'a laissé au bord de l'eau en train d'enlever le sable de mes chaussures et de me dégourdir les jambes. Je n'ai pas pris une minute après leur départ pour les rejoindre, mais je me suis retrouvé dans une lagune qui n'aurait pas dû se trouver sur mon chemin. Mon coeur a commencé à se serrer, je venais de m'être égaré. J'ai hurlé dans le noir. Cependant, mes amis ne pouvaient savoir où je me trouvais. Mes cris ne pouvaient m'aider à rejoindre mon chemin. J'ai pris mon courage à deux mains et j'ai commencé à tâtonner dans le noir. Une énorme pierre m'a renversé et je suis tombé sur la tête. J'ai ressenti une douleur atroce au bas de ma nuque, témoin de la violence de la chute. J'ai voulu encore hurler, mais je me suis repris. J'ai encore tâtonné. Je suis parvenu à un sentier. J'ai fait un ouf de soulagement. Plus loin, on m'attendait. On se doutait que je m'étais égaré, mais on attendait un peu avant de revenir me chercher. Content de me retrouver, quelques mètres plus loin, tout le monde s'est étandu à côté de la rivière avec leurs vêtements encore humide. Pas de véhicules. En attendant l'arrivée d'un dernier membre de la délégation, qui n'a pas pu prendre la route au même rythme que nous en raison de démangeaisons aux pieds provoquées par ses chaussures, nous débattions sur l'absence des chauffeurs qui auraient dû nous attendre. 45 minutes après nous, Pierre André, un cameraman de Haiti Press Network, est enfin arrivé appuyé sur les épaules d'un de nos guides. Il était 11 heures passées. J'ai proposé qu'on recherche un endroit où dormir. Pas question de traverser « Bwadigòch » à cette heure. De plus, deux riverains nous ont dissuadés de traverser la rivière. Nous avons frappé à la porte de la première maison se trouvant sur notre route. J'ai été stupéfait et fasciné par l'hospitalité des ces paysans qui se sont empressés de nous héberger et qui ont même proposé de nous masser les pieds avec du savon. La nuit a été courte. Au matin, on est allé à la recherche des chauffeurs. Effectivement, ils n'étaient pas partis. Ils avaient seulement traversé les rivières avant leur crue afin d'éviter que nous soyons bloqués par les eaux. L'état des pieds de Pierre André ne s'étant pas amélioré, le pick-up Mazda a traversé « Bwadigòch » pour nous récupérer. A son retour, nous allions rester bloqués dans l'eau près de trois heures. La pluie de la veille avait rendu inaccessible beaucoup de tronçons de route que nous devions emprunter. Notre galère dura jusqu'à Fermathe. Je ne pouvais m'imaginer que se rendre à une section communale de la Croix-des-Bouquets pouvait être aussi difficile. Vraiment, il y a beaucoup à faire dans ce pays.
Hugo Merveille hugomerveille@lenouvelliste.com Auteur

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