Dick Howard/ «Les ombres de l'Amérique»

La fumée blanche du New Deal (3e partie)

Publié le 2019-05-23 | Le Nouvelliste

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Dick Howard / « Les ombres de l’Amérique »

La fumée blanche du New Deal

(3ème et dernière partie)

Le New Deal, vaste programme de travaux publics initié et exécuté par l’administration Roosevelt pour sortir l’Amérique de la dépression, comporte un volet social consistant dans des projets de protection des couches les plus malmenées par la crise de 1929 – 1933. À la longue, on avait fini par l’assimiler au welfare. D’où l’expression The Welfare State [État providence]. Visiblement, le New Deal n’est pas réductible au welfare. C’est à dessein que la droite républicaine avec l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison-Blanche a voulu s’en défaire. Déjà, quand il était gouverneur de Californie il proposait de supprimer le welfare (traduisez : les programmes sociaux) pour réduire le déficit budgétaire.

Lutter contre la pauvreté : une vieille préoccupation

Il faut dire que ce volet de protection sociale a toujours constitué un impératif pour n’importe quelle Administration, davantage si elle est démocrate. « Dans son premier discours sur l’état de la nation en 1964, Johnson n’avait-il pas promis de mener une ‘’guerre contre la pauvreté’’ ? » (page 79) Avec quels moyens ? « De réels progrès ont été accomplis dans les premières années de son mandat, mais, en 1967, le prix de la guerre rendait difficile l’extension des programmes sociaux. »

Abuser des programmes sociaux

La charge parfois virulente, lancée par la droite républicaine pour démolir le Welfare State vise-t-elle en même temps le New Deal ? Dick Howard n’hésite pas à en faire le rapprochement, voire l’assimilation. En cela, naît la confusion. Pour le visiteur qui touchait les rives américaines à la fin des années 1970 et au début des années 1980, il était clair que certains bénéficiaires des programmes sociaux se complaisaient dans l’assistance. Ils en abusaient. Les républicains exploitèrent cette brèche pour démolir le volet de protection sociale.

Leur libéralisme, basé sur le marché et l’individu, laissait l’État sans responsabilité, pire le déresponsabilisait. L’État se lavait les mains et invitait les plus vulnérables à chercher des emplois. Le plein emploi n’aurait pas accompli le miracle du chômage zéro. Mais je m’aperçois que je dois coller au cheminement de la pensée du philosophe.

Le gouverneur annonçait déjà la couleur

Pendant les huit années qu’il passa à Sacramento, nous apprend le philosophe, Ronald Reagan ne s’écarta de la politique traditionnelle conservatrice que par l’accent qu’il mit sur des questions sociétales : la peine de mort, l’avortement, la drogue (douce) et les hippies. Le gouverneur de Californie avait une vision principalement répressive de l’intervention de l’État. Mais il ne parvint pas à introduire la peine capitale et à faire interdire l’interruption de grossesse. Plus loin, Dick Howard rapporte que « pour mettre fin au déficit budgétaire, le gouverneur avait essentiellement insisté sur la nécessité de supprimer le welfare. Quant à la politique fiscale qu’il avait défendue, elle se voulait avant tout morale : elle devait permettre à l’individu de reprendre son autonomie, voie l’y contraindre. » (page 130)

Finalité du New Deal et dévoiement

Entendez par là que l’individu ne devait plus compter sur l’État, donc sur l’aide sociale et l’assurance santé qui demeurent des acquis du New Deal. « Or, cet individu (ce citoyen) n’était plus celui du libéralisme du New Deal, selon lequel l’aide de l’État avait pour finalité de permettre à chacun de se réaliser. » Donc, d’assurer son bien-être. C’est le contraire qui se produisit puisqu’on déboucha de façon inattendue sur le « néolibéralisme », terreau de la théorie économique que développera Frédéric Hayek. Il y aura là une évolution naturelle de la pensée libérale, opine Dick Howard, alors qu’il s’agira d’une révolution réactionnaire qui prétendait revenir à un âge d’or du capitalisme. « C’est sous ce drapeau que Ronald Reagan fut élu quarantième président des États-Unis en 1980. » (page 131) Dick Howard ne va pas avec le dos de la cuillère, il se livre à une critique acerbe d’une politique de droite.

Stimulation des initiatives individuelles ?

En somme, évoquer le New Deal, c’est principalement voir comment cette notion traversera le temps historique et continue à faire l’actualité. La politique néolibérale de Ronald Reagan fut brutale : référence à la manière dont il mit fin à la grève des aiguilleurs du ciel. « Ce recours à la force et au diktat administratif [il licencia 11 000 adhérents à la grève] s’imposa comme l’un des traits du gouvernement Reagan. Fidèle à la vision néolibérale, il déréglementait presque par réflexe, en promettant que cela stimulerait les énergies individuelles. »

Illustration : Sur la lancée, « la déréglementation de l’activité des banques d’épargne, les Savings and Loan (S & L), encourageant des prêts spéculatifs et des prises de risques mal évaluées… » On connait la suite : la faillite d’un tiers des 3234 établissements de ce type, entre 1986 et 1995. « Come il l’avait fait pour les contrôleurs aériens, le gouvernement dut finalement intervenir, à rebours de ses présupposés théoriques, pour payer les pots cassés et instaurer de nouvelles règles. » Mea culpa, mea maxima culpa : « Il a fallu admettre que l’autonomie de l’individu n’est pas une donnée naturelle [traduisez : automatique] dont l’action intéressée produirait des biens pour tous et que l’État n’est ni nécessairement ni toujours l’ennemi de l’individu. » Conclusion : « Autrement dit, on ne pouvait pas abandonner Keynes et le New Deal pour retrouver Keynes et la main invisible. » (page 134)

Gonfler les rangs des laissés-pour-compte

La victoire de Donald Trump est due à la colère blanche. La classe ouvrière blanche a douloureusement ressenti son dénuement par suite des délocalisations industrielles. Le candidat Trump ayant promis le rapatriement de ces usines, pour rétablir les emplois perdus, ce qui fit marcher son électorat. « Une sorte d’utopie réactionnaire—pour évoquer le retour à un passé qui devait être retrouvé, réinstauré et vénéré—comme celle des ségrégationnistes petits-blancs […] voulant revenir à leur statut de dominants et celle des hommes se sentant menacés par le mouvement féministe. Tous ceux-là rejoignaient d’autres laissés-pour-compte du New Deal et de ses suites sous dénomination démocrate, et parmi eux, phénomène nouveau, la classe ouvrière blanche. » (page 118) Et dire que j’hésitais à parler de classe ouvrière blanche pour ne pas verser dans l’amalgame.

Rendez-vous

L’objectif poursuivi dans ce papier était de partager avec le lectorat les provisions que nous apporte Dick Howard, chacun, chacune en tirera sa part. Mais ce n’est fini. Par la densité du livre, sorti aux Éditions François Bourin, 2018, 293 pages, il ne sera pas de trop de nous étendre sur le parcours historico-politique que fait l’auteur pour mieux s’imprégner de l’âpreté des luttes de pouvoir et du bien fondé de la remise en cause de mauvaises options telles que l’esclavage et le ségrégationnisme. Tout n’a pas toujours été (et ne l’est pas) rose en Amérique.

                                                                           

 Jean-Claude Boyer

   Lundi 29 avril 2019

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