Quand Dioclésien instaura le contrôle des prix et des salaires

Publié le 2019-03-12 | Le Nouvelliste

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Quand le courant néo-libéral n’avait pas encore triomphé, on envisageait à chaque poussée de l’inflation le contrôle des prix et des salaires. Mais d’où vient l’idée de contrôler les prix ? En relisant le remarquable travail de Jacques Gravereau et Jacques Trauman « Les alchimistes de la confiance/Une histoire des crises monétaires », sous-titre : De Dioclétien à Nixon, de l’or des Médicis à l’euro, paru chez Eyrolles en 2013, le lecteur remonte le temps. Avec avidité, il suit les deux essayistes, mieux ces deux historiens des crises monétaires, dans leur ambition de démontrer que rien n’est nouveau sous le soleil.

Nous sommes à Rome du temps de sa splendeur. Nous apprenons que Dioclétien sera un très grand réformateur. Il réalise à un moment de la durée, grâce à sa formation et son expérience militaire, que l’empire était devenu bien trop vaste pour être efficacement géré par un seul homme. « L’empire sera partagé en deux entre deux « Auguste ». Chacun flanqué d’un adjoint nommé César. Bien sûr,  Dioclétien sera l’un des deux Auguste et gardera quand même l’autorité ultime. »

« Au bout de 20 ans de règne, comme George Washington quinze siècles après lui, il se retirera du pouvoir, contraignant l’autre Auguste, peu enthousiaste, à faire de même. » (page 93) Bel exemple de démocratie, volontairement il abandonne le pouvoir, ne s’y accroche pas. Mais ce n’est pas de cette renonciation que je veux entretenir, mais plutôt—sous le contrôle de Jacques Gravereau et Jacques Trauman—de la décision prise par lui quand « les prix et les salaires entrèrent dans une farandole incontrôlable ».

« Les riches comprenaient bien ce qui se passait et avaient les moyens d’accumuler du métal précieux pour se garantir quelque peu, sur fond de spéculation folle. Les plus favorisés, au contraire, s’appauvrissaient, leur dernier recours étant de se tourner vers le peu qui existait d’assistance charitable. » En clair, ils ne savaient où donner de la tête et à quel saint se vouer.

Sous l’intertitre « Le remède miracle », les deux historiens rapportent qu’en 301, Dioclétien crut trouver le remède miracle. Il publia « l’édit du maximum » par lequel il instaura un strict contrôle des prix et des salaires. Et il n’y va pas avec le dos de la cuiller. Le commerçant qui viole ce contrôle—donc fixe lui-même les prix de ses produits—s’expose à la sanction suprême : la mort. Il encourt la peine de mort. L’auto-fixation des prix et des salaires est un crime, aux yeux de Dioclétien.

Pour assurer ce contrôle, « tout était prévu bureaucratiquement dans le moindre détail ». Nous lisons  et oyez : « Le prix de la bière était bloqué à 2 deniers le setier, le prix du fourrage à 2 deniers les 2 livres, celui de l’herbe à 1 denier les 6 livres ; le prix de la soie fut limité à 12 000 deniers. Les salaires furent bloqués à 2 deniers par jour pour un briquetier, à 25 deniers par mois pour un ouvrier agricole, à 5 deniers pour un peintre bâtiment, à 250 deniers par élève et par jour pour un sophiste, à 25 deniers pour cent lignes pour un scribe, etc. » (page 95)

Cela se passait dans la Rome antique. Avant l’entrée en vigueur de ces mesures disons, innovantes, la confiance disparaissait à vue d’œil. Avec leur application, la confiance fut-elle pour autant rétablie et la situation monétaire sauvée ? Car l’objectif poursuivi par Dioclétien était le rétablissement de la stabilité monétaire. Jacques Gravereau et Jacques Trauman, avant d’actualiser, répondent : « Non, car les chiffres, hélas, ont une vie propre, distincte de la politique. Les marchés financiers n’existaient certes pas sous Dioclétien, mais d’inexorables mécanismes, eux, étaient déjà en place ! » Comme le niveau général des prix, donc l’inflation oscillait en fonction du prix de l’or, les deux historiens nous renseignent : « La livre d’or, qui valait 50 000 deniers en 301, en valait 100 000 en 307, 300 000 en 324, et 2 milliards en 350. Cette hyperinflation ressemble trait pour trait à la situation désastreuse de l’Allemagne dans les années 1920. Ces leçons d’histoire (de crise économique et financière) sont utiles. Pourtant, croyez-vous que ces leçons de l’Antiquité ont été retenues ?

En compagnie des auteurs de ce remarquable et enrichissant essai « Une histoire des crises monétaires », on verra comment Richard Nixon et François Mitterrand se débattirent au beau milieu de ces flots (monétaires). Parvinrent-ils à rester la tête hors de l’eau ? Et pourquoi non ? Réservons l’effet de surprise.

 Jean-Claude Boyer

  Lundi 21 janvier 2019

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