Le crime d’oser de Jovenel Moïse

Publié le 2019-04-12 | Le Nouvelliste

Jean Abner Charles

La mobilisation paraît se débander, peut-on constater. À tout prendre, elle n’aura accouché que d’une souris. Les tenants du mouvement maintiennent leur prétention. Pour sûr ! N’ont-ils pas tenté de « lock le pays » à nouveau, c’est-à-dire de provoquer la paralysie totale de toutes les activités, mais sans succès? La foule n’a pas suivi. Et la mobilisation se démobilise. Pour de bon ?

À partir du 7 février 2019, l’opposition politique au pouvoir en place aura réussi un tour de force extraordinaire. Pendant deux semaines environ, personne ne pouvait distinguer les jours ouvrables des jours de fin de semaine, tant ils se ressemblaient par l’absence complète de toutes les activités à travers le pays ou presque. Les parcs industriels sont restés fermés, ainsi que le commerce, les banques, les écoles, et même l’administration publique. Sans doute le président de la république lui-même a-t-il dû se caserner à son domicile.

Seuls occupaient le haut du pavé des dizaines de milliers de manifestants, foulant « le béton » et scandant des slogans hostiles au président Jovenel Moïse dont ils réclamaient à cor et à cri la démission du pouvoir, conduits qu’ils étaient par le secteur dit démocratique et populaire et d’autres leaders politiques dont celui du parti Pitit Desalin. Sauf qu’ils ne se sont pas contentés d’exprimer leur mécontentement, de manifester un rejet systématique par rapport à un mode de gouvernance abrutissant,  incapable d’apporter le moindre soulagement à leur misère. Des scènes de violence, d’incendie, voire de pillage, ont émaillé ces journées de protestation.

Les autorités apprendront à leurs dépens qu’il faut éviter de prendre à la légère les justes revendications des masses. En effet, « que peut-on attendre d’une société où le désarroi moral est partout ? Là où l’on s’attend à trouver un homme, on ne trouve que l’animal humain avec ses appétits frémissants, ses besoins de luxe, de luxure et de lucre… », comme l’écrivait feu le médecin-président d’Haïti.

Que peut-on attendre d’une société où la monnaie nationale s’incline devant les devises étrangères, où les produits de premières nécessités sont pratiquement inaccessibles à l’immense majorité de la population tant leurs prix sont élevés, où les produits pétroliers qui sont à la base de toute activité économique se raréfient régulièrement, où la faiblesse de la politique d’intégration sociale conduit une bonne partie de la jeunesse soit au banditisme, soit à l’exode massif à l’étranger dans des embarcations de fortune ?

La société haïtienne atteint un tel niveau de déchéance morale, spirituelle et matérielle que tous les regards ont tendance à se converger vers le principal responsable de l’État, à savoir le président de la république, en exigeant un redressement de la situation. À noter cependant que d’autres élus se targuent sans cesse, et à juste titre, d’être les codépositaires de la souveraineté nationale. Ils jouissent de privilèges exorbitants et scandaleux, mais déclinent toute responsabilité dans la débâcle du pays et se croient en droit de manifester comme les simples citoyens.

Ainsi Jovenel Moïse doit-il démissionner de son poste. Ainsi doit-il abdiquer du pouvoir. Comme le réclament des parlementaires, également des élus. Comme le revendiquent certains leaders de l’opposition politique et une frange de la population haïtienne. Sans toutefois indiquer le véritable crime qu’a commis le successeur de Joseph Michel Martelly.

Certes, le code pénal haïtien, ni aucun autre d’ailleurs, ne prévoit ce genre d’infraction, que les milieux financiers locaux semblent avoir inventé de toutes pièces, et qui est puni de la peine maximale. Jovenel Moïse a donc commis l’irréparable. Il s’est rendu coupable de la faute suprême. Comme l’ancien président Jean-Bertrand Aristide avant lui, l’actuel locataire du palais national a commis le crime d’oser.

On se souvient de la communication du président Jovenel Moïse lors de sa rencontre avec la communauté haïtienne établie à New York, en marge de sa participation à la 73e Assemblée générale des Nations unies au mois de septembre 2018. Le président dénonça alors sans langue de bois l’accaparement des maigres ressources du pays par une minorité de nantis dans le cadre d’un contrat faramineux où l’État s’est engagé à verser rien qu’à une entreprise privée la colossale somme de dix millions de dollars américains par mois sur une période de quinze années consécutives. Ce, en retour de prestation de services  généralement non fournis.

Le monde en général, et le peule haïtien en particulier sont en mesure de déterminer désormais qui sont nos vrais « pilleurs d’État », pour reprendre une expression chère à Philippe Pascot, qui sont nos parasites humains (d’autres ayant déjà été identifiés ou le seront sans doute à la faveur du dossier Petro Caribe) et qui s’enrichissent effrontément à nos dépens, occasionnant les misères et l’indigence des masses populaires laborieuses. 

Cette démarche seule suffit pour se faire désigner comme étant l’ennemi public numéro un, l’unique obstacle à la bonne gouvernance et au développement durable. Qu’il ose persister dans cette attitude et, en plus, qu’il cherche à renégocier les termes de tel contrat ou tel autre. Qu’il ose essayer de réduire les coûts de construction des routes en Haïti en obtenant de l’asphalte à de meilleurs prix. Ou ose s’engager sur la voie d’un possible relèvement de la production nationale. Alors, il paiera pour son crime.

Il faudra, en vue de revenir au statu quo ante, alimenter de toutes les manières possibles la mobilisation populaire contre lui. « Et cris, fureur, sarcasme, affronts, supplice ! / Les ignorants naïfs et les savants complices / car c’est l’homme auquel on ne pardonne point », voilà quelle sentence lui est réservée, prévoyait déjà Victor Hugo.

Cependant, si le condamné choisit de plaider non coupable, il ne peut en aucun cas prétendre à l’innocence. Car les voies de la politique sont tortueuses, et les enfants de chœur ne sont pas habilités à les emprunter. Autrement dit, les mômes ne sont jamais les bienvenus dans les forces armées. Ce qui leur convient, ce sont des manches à balai et non des mitraillettes.

Le citoyen Jovenel Moïse avait été un entrepreneur avant d’accéder à la magistrature suprême de l’État. Il n’avait pas une emprise avérée sur l’équipe qui l’a porté au pouvoir, laquelle d’ailleurs n’a jamais été la sienne propre. Dans ce cas, le président fait figure de général en chef d’une armée sans état-major, voire sans soldat. Ou encore, un capitaine de navire sans équipage.

Son véritable crime consiste à croire qu’il est possible de naviguer en haute mer dans des circonstances aussi périlleuses.

Le chef de l’État s’est donc engagé dans une bataille perdue d’avance, car il n’a pas su prendre les dispositions nécessaires pour assurer la défense de ses flancs et de ses arrières, alors qu’il était sur plusieurs fronts en même temps. Toute bataille éventuelle livrée dans les mêmes conditions est condamnée à sombrer inexorablement dans un échec cuisant. Or, on n’entreprend pas une guerre qu’on n’a pas une grande probabilité de remporter.

On conçoit bien que le président Moïse ne soit pas un politique blanchi sous le harnais. Rien ne pouvait l’empêcher cependant de tirer les leçons des événements successifs dont ceux des 6, 7 et 8 juillet dernier, ceux du 17 octobre et du 18 novembre 2018. Il aurait alors arrêté des mesures utiles en vue d’éviter à la nation le tsunami politique qui s’est abattu sur le pays à partir du 7 février écoulé.

Son intelligence qui le caractérise devrait inspirer le président qu’il mette à profit cette accalmie politique des derniers jours et, modifiant sa stratégie, qu’il soit porteur d’un discours rassurant tout en enclenchant des actions d’éclat qui apaisent, des initiatives heureuses à effets immédiats et sur le moyen terme.

La gravissime conjoncture actuelle ne se prête aux atermoiements ni aux manœuvres dilatoires. Il importe de prendre des dispositions concrètes comme celle de faire appel à des citoyens honnêtes, intègres et crédibles, qui allient qualification, compétence et expérience de terrain. Constituer une équipe dynamique et dévouée qui soit capable de placer les intérêts supérieurs de l’État au-dessus des ambitions personnelles. Inviter les anciens présidents et Premiers ministres haïtiens à s’associer dans la vaste entreprise du sauvetage national. En ménageant la chèvre et le chou. À condition qu’il ne soit pas déjà trop tard.

Jean Abner Charles Professeur d’histoire moderne et contemporaine Email : jeanabnercharles@yahoo.fr / Tel : 38153023 Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".