Le premier des mandats est celui de mener Haïti à bon port

Publié le 2018-12-24 | Le Nouvelliste

« Ce n'est pas assez de critiquer son temps, il faut encore essayer de lui donner une forme, et un avenir », a dit l’écrivain français Albert Camus. Le récipiendaire du prix Nobel de littérature de 1957 a eu une vie bien remplie. Albert Camus fut écrivain, philosophe, romancier, dramaturge, essayiste et nouvelliste français. Il fut aussi journaliste militant engagé dans la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale, comme le rappelle sa notice sur Babelio.

C’est dans les mots de Camus « Ce n'est pas assez de critiquer son temps, il faut encore essayer de lui donner une forme, et un avenir », qu’il est bon de trouver un sens à l’histoire de notre pays en ces temps troublés.

Ici, l’année 2018 s’achève comme elle avait commencé. Elle a charrié beaucoup d’espérances et beaucoup d’inquiétudes. Il n’en demeure pas moins que la période de Noël et du Nouvel an est propice aux vœux et à l’allégresse. Résilience haïtienne ou respect des traditions, c’est avec la confiance renouvelée dans un avenir bonifié que nous respectons la tradition du Nouvelliste et formulons à l’endroit de nos lecteurs, de nos commanditaires et des amis du journal nos vœux les meilleurs. Les employés, les collaborateurs, la rédaction et la direction du journal vous remercient de la confiance renouvelée.

Au Nouvelliste, plus qu’hier, nous restons convaincus que chacun doit chercher à faire le bien aussi bien qu’il le peut dans les jours, semaines et mois à venir.

La Noël nous rappelle la nativité du Christ. Que l’on soit chrétien ou pas, les paroles de la Bible sont parvenues jusqu’au plus humble des Haïtiens au fil des années. Il est donc facile de faire le parallèle entre le mandat donné à Marie et à Joseph et celui qui revient à chaque parent : vous devez prendre soin de vous, de votre enfant, mener à terme l’embryon, de la conception à la naissance, lui ouvrir les portes de la vie et l’aider à grandir. Le mandat donné aux parents et celui que les parents acceptent sont clairs. Le grand spectacle de la vie décide du reste.

La société aussi donne mandat à chacun de ses membres et chaque citoyen donne mandat à la société pour que le vivre-ensemble soit possible. Les entreprises, les institutions, l’Etat, chaque composante de l’entité qu’est notre pays en fait de même. Un joueur de football intègre un club ; le club s’inscrit dans un championnat ; le comité organisateur ou la Fédération du pays concerné supervise la compétition et la Fifa coiffe l’ensemble. Tout cela est possible grâce au mandat de chacun, mandat qu’il accepte de donner à l’autre en partie pour être contrôlé, sanctionné, récompensé.

En Haïti cependant, souvent, nous n’allons pas au bout de nos mandats. Nos mandats sont remis en question. En cette fin d’année, faut-il rappeler que tous les mandats doivent être respectés ?

Les élus, nos élus, ceux à qui nous avons donné la charge de nous représenter ou de nous diriger doivent faire leur mandat. Dans le temps, dans la forme et dans le fond. Nous devrons apprendre à souffrir pour que les termes constitutionnels comme les termes des contrats soient bouclés. Nos élus nous doivent un comportement exemplaire. Ils doivent surtout, au-delà de leurs promesses de campagne, faire fonctionner la mécanique complexe de la machine de l’Etat pour délivrer des résultats. Un mandat ce n’est pas un début et une fin figés, mais un ensemble d’accomplissements. Chaque erreur, comme chaque réussite, a des conséquences. L’année 2018 a été celle de tant de rendez-vous manqués que ceux qui nous dirigent doivent comprendre que les soubresauts, désordres et violences qui l’ont émaillée sont la facture de leurs erreurs. L’économie qui plonge sans frein est aussi de leur responsabilité, et ne pas craindre le pire ne s’appelle pas du courage mais de l’aveuglement suicidaire. Un mandat ne protège pas de tout.

Nos partis politiques ont aussi un mandat. Celui exercé par leurs membres élus à diverses fonctions ou choisis pour occuper un poste dans l’administration d’une part et un mandat pour s’opposer de façon constructive ou disruptive au pouvoir en place. Rien n’est éternel ni indéboulonnable, mais l’opposition sera toujours en échec si la seule obligation qu’elle s’impose est de vouloir être calife à la place du calife. Albert Buron avec son setoupamiste n’a jamais pris le pouvoir même s’il lui arrive de se délecter de ses fruits. L’opposition a l’obligation, de par son mandat, de proposer mieux que l’existant ou de boire la soupe de l’échec.

Pour alimenter le pays en alternatives, il serait bon en 2019 que la société civile haïtienne se jette dans le bain. S’organise et se renforce. Nos associations de toutes sortes doivent apprendre à sortir du cercle des tenus-en-laisse par les projets et subventions de la communauté internationale. Elles doivent avoir plus d’ambition que de gagner des mandats qu’on exerce simplement par habitude depuis des décennies. La leçon donnée par les Petrochallengers en 2018 doit inspirer les combattants de toutes les causes. On peut faire mieux que d’exercer le mandat de l’attente et de la complaisance.

Quel est le mandat de la communauté internationale en Haïti ? Cette question, nous devons un jour nous la poser. Depuis le début des années 90, sous une forme ou sous une autre, nous sommes sous la tutelle de diplomates, de conseillers, de missions, de forces multinationales qui lavent une partie de notre visage et laissent une partie. Le pays s’offre très souvent des béquilles mais refuse d’apprendre à marcher, ne tire pas de leçons des expériences douloureuses ou heureuses de la cohabitation avec la nébuleuse des experts qui nous auscultent et nous prescrivent mille solutions. N’est-il pas venu le temps pour les responsables haïtiens de faire la part de leur mandat et de parler les yeux dans les yeux avec les Ponce Pilate qui théorisent notre avenir, accompagnent nos errements et écrivent nos échecs ? Le mandat de la communauté internationale en Haïti ne peut pas être seulement celui de la présence pesante.

En 2019, comme avant, le secteur privé haïtien aura un rôle primordial à jouer. Après les émeutes de juillet et les inquiétudes d’octobre et de novembre, comme ce fut le cas après tous les coups durs que le pays a connus ces dernières décennies, il revient encore une fois à ceux qui savent entreprendre d’entreprendre. Le mandat de nos hommes d’affaires est sans équivoque. Ils ne doivent ni se plaindre ni se défausser. Chaque crise est une opportunité. Chaque faux pas du pays doit être une occasion pour eux de prendre l’initiative. Il y a tellement de retards à combler. Tellement de chômeurs. Tellement de ressources à transformer en valeurs et en richesses. Dans le pays le plus libéral de la région, les obstacles à la bonne marche des affaires restent nombreux. Il est à se demander si ce n’est pas parce que nos hommes d’affaires souhaitent que tout reste ainsi. Le secteur privé, en 2019, doit mieux accomplir son mandat et cesser de se plaindre des faibles performances de la fonction publique ou de celles de nos élus. Le mandat d’un entrepreneur est de développer chaque opportunité, de produire de la croissance, de transformer les idées en or. Le mandat d’un homme d’affaires, en Haïti plus qu’ailleurs, ne peut pas être de se satisfaire de son sort.

Souvent, ils ont le beau rôle. Ils sont religieux, enseignants, universitaires, artistes, intellectuels, gens de plume, de lettres, d’idées, de créations. Ils sont guides spirituels ou des dernières modes. Nous les aimons, les adulons, les détestons, parce qu’ils font battre nos cœurs, animent nos passions. Ces meneurs d’hommes, ces constructeurs de femmes de tous sexes et de tous âges ont le mandat de faire mieux. Pas seulement celui d’engranger nos consentements, de recueillir nos bravos, de consommer nos illusions. Prêtres, pasteurs, professeurs, écrivains, musiciens, penseurs et compagnie, vous avez, vous aussi, le devoir et l’obligation de guider ce pays à bon port. Engagez-vous, indignez-vous, allumez la petite flamme de l’envie du mieux-vivre en nous. Ce défi fait partie de votre mandat.

Et la presse dans tout cela, quelle place se donne-t-elle ? Pas la meilleure, sans doute. L’année fut difficile pour tous, ici au Nouvelliste comme ailleurs. Les sources d’information se multiplient. Le gâteau publicitaire suit la tendance générale du ralentissement de l’économie. Chaque média doit faire plus de bruit pour se faire entendre, flirter avec les limites de la profession pour exister. Le mandat de la presse ne peut pas être celle d’une immense caisse de résonance qui amplifie les turbulences et alimentent l’incompréhension. La presse, avec l’actualité pour matériau, pèse sur la vie des gens, elle doit peser aussi pour essayer de donner une forme et un avenir au temps qui passe. La presse n’a pas un mandat de spectateur au grand cirque de notre décrépitude. Elle doit se mettre en question chaque jour et trouver le bon créneau pour mieux servir ce pays qui est nôtre.

Joyeux Noël et Bonne année à tous dans le respect de tous les mandats, surtout celui que nous avons tous de nous mener et de mener ce pays à bon port.

Frantz Duval

Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".