Pour faire suite au premier article paru le jeudi 13 décembre dernier, nous nous proposons, comme établi au tout début, de présenter les particularités de l’HTA chez les Haïtiens des points de vue épidémiologique, ethnique et génétique, clinique et paraclinique et enfin thérapeutique et pronostique. Comme promis, un 3e article suivra avec nos recommandations et les 12 commandements fondamentaux pour la prévention primaire de l’hypertension artérielle.
Il est de bon ton de rappeler certaines statistiques qui soulignent l’importance de l’HTA. En l’année 2000, l’Organisation Mondiale de la Santé (OPS/OMS) avait estimé que 1.4 milliard de gens souffraient d’hypertension à travers le monde. Elle avait projeté qu’en 2025, on en aura 1.5 milliard. Soit une augmentation de 600 millions et morbi-mortalité 1/120 à partir des données de James Taylor à East Boston Health Center et Boston City Hospital.
Pour nous en Haiti, le problème est bien plus crucial, car il s’agit de morbi-mortalité beaucoup plus élevée. Il est urgent de voler au secours de la population immédiatement si l’on se réfère à l’article publié par le Dr Roger Jean-Charles et le Vice-Recteur de l’Université d’État d’Haiti, le Dr. Jacques Blaise, en octobre 2017 dans RED (Recherche, Études, Développement). Cet article s’intitule « Risques liés à l’hypertension artérielle en Haiti et proposition d’une nouvelle approche diagnostique, thérapeutique et diététique ». Dans la série revue par les deux auteurs, 40 % des patients souffraient d’hypertension accélérée ou tension artérielle supérieure à 180/119 mm/Hg, donc avec risque de mort subite, comme admis par Aram Chobanian de Boston University et chairman du JNC 7, la référence mondiale en matière d’hypertension.
Particularités épidémiologiques de l’hypertension artérielle en Haiti.
La prévalence de l’HTA en Haiti est inquiétante. Elle a été et est dénoncée depuis des temps par le Centre Haïtien d’Hypertension, la Société Haïtienne d’Hypertension, la FHADIMAC. Haiti en a la plus grande prévalence dans la Caraïbe selon Healthy Caribbean Coalition Initiatives (HCCI). Cette prévalence est due à des facteurs démographiques, environnementaux et économiques. Au fur et à mesure que nous en parlons, vous pourrez facilement voir comment l’enchevêtrement est évident.
S’agissant de démographie, nous nous référons à la surpopulation qui influence les conditions de vie et le stress associatif. Prenons un exemple. À Cité l’Éternel ou Cité de Dieu du côté du bicentenaire, les conditions de vie sont infrahumaines. Les gens dorment par relève. Un groupe de 8h à minuit, un deuxième groupe vient s’accommoder de minuit à 5h. Des études très élégantes avec polysomnographie à l’appui conduites tant chez nous à Boston University par Haralambos Gavras et al. qu’ailleurs à Columbia University (N.Y) par le groupe de John Laragh ont démontré l’effet nocif du manque de sommeil sur l’hypertension artérielle, tout particulièrement le REM (rapid eye movement) sleep. Des neurologues spécialisés dans le domaine du sommeil à Boston University et à Harvard recommandent au moins 7h à 8h de temps de sommeil pour un sommeil sanitaire.
Facteurs environnementaux
Les conditions de vie sont insalubres chez nous et ont un effet négatif sur la santé. L’insalubrité n’est pas seulement dans la pestilence des détritus éparpillés ici et là. Elle est aussi dans le bruit et l’air qu’on respire. Illustrons avec un autre exemple.
Musseau, commune de Pétion-Ville, est considéré comme un quartier d’élite où il fait bon vivre avec de grands arbres et des résidences exotiques. Pourtant du côté du ministère des Affaires étrangères logé à Delmas 60, Musseau c’est tout à fait invivable comme quartier de résidence. La meilleure façon de décrire ce lieu d’élite est de parodier Nicolas Boileau-Despréaux dans ses satires :
Qui frappe l’air mon Dieu de ces lugubres cris !
Est-ce donc pour se suicider qu’à Musseau l’on vit
Ajoutez à cela la fumée de diesel. Cette fumée elle est partout chez nous. Pourtant des études combien élégantes et convaincantes publiées dans Journal of the American Society of Hypertension ont clairement démontré l’effet nocif de la fumée diesel sur le cœur et l’hypertension à cause, entre autres, des particules toxiques et de leur effet sur le système sympathique causant l’hypertension et l’artériosclérose ou durcissement des artères.
Nous eûmes à faire du bénévolat à l’hôpital Wallace à Fermathes, où trois sur cinq (3/5) des patients très jeunes, à la fleur de l’âge, souffraient d’hypertension que nous attribuons non seulement à la fumée diesel mais aussi aux conditions de vie : pas d’électricité, usage de lampes « tète gridap » dégageant une fumée noire. Si le paysan pour nourrir sa famille tue un cabri ou un porc, la meilleure façon de conserver la viande est de la saturer de sel.
Ce qui nous réfère à des études menées au Japon où l’on a clairement démontré que les individus de la partie Nord du Japon avec accès limité à l’électricité recourant à la même méthode de préservation des aliments avaient une prévalence très marquée de l’HTA en comparaison avec le reste de la population du Japon.
Ce qui nous donne l’occasion de nous référer à notre passage limité à l’Hôpital Universitaire de Mirebalais (HUM) où de très jeunes femmes moins de 35 ans d’âge sont hospitalisées avec la cardiomyopathie périnatale, de mauvais augure du point de vue pronostique. Nous référant aux données de Framingham Study de Boston University (William Castelli et al.), ces jeunes femmes sont sujettes à la décompensation cardiaque et un pronostic fatal sur cinq ans à moins de bénéficier d’une greffe cardiaque qui est illusoire chez nous. Sûr, nous en avons de même à l’HUEH, nonobstant qu’il nous soit donné accès aux archives en référence aux études en progrès sous la direction et supervision du Dr Malebranche.
Les facteurs économiques.
Ici encore, on peut voir l’enchevêtrement ou ‘mic mac‘ de ces facteurs : surpopulation, conditions de vie difficile et le stress associatif. Dans notre premier article nous avons établi la corrélation entre pauvreté et maladies cardio-vasculaires et hypertension. C’est pourquoi nous n’en n’y revenons pas. Il est bien établi que la pauvreté avec son cortège de précarité et de stress est un facteur de risque en matière de pathologie cardio-vasculaire.
Le stress associatif
Il est partout dans l’hypertension chez les Haïtiens. Il faudrait le retracer depuis l’époque de l’esclavage, ou de la traite des Noirs : les conditions de captivité ou de kidnapping des Noirs. En fait, même des descendants du roi des Aradas n’en furent pas épargnés. Un petit-fils de roi en fut victime. Nous voulons pour preuve les parents de Toussaint LOUVERTURE, captivés et amenés en esclavage à Saint-Domingue.
La traversée de l’Atlantique était stressante. Elle se faisait dans des conditions ignobles, hommes et femmes mis à nu ; ou en costume d’Adam ou d’Ève. En cas de mauvais temps ou surcharge du bateau, certains étaient jetés en pleine mer. Ils se lamentaient en se demandant qui allait être le prochain à être jeté en mer ? Mon arrière-arrière-grand-père, peut-être, se le demandait. En plein été ou s’il faisait trop chaud dans la cale des Négriers ou bateaux de transport des esclaves, on les obligeait à boire l’eau de mer.
Ce qui nous amène à considérer la situation similaire aux productions du SHR (spontaneously hypertensive rat)
Dans notre laboratoire au Houseman Building à Boston, nous utilisions ces modèles de rat pour étudier les effets de l’HTA sur les organes cibles, le cerveau, le cœur et les reins.
Un rat mâle et un rat femelle sont rendus hypertendus par une diète riche en sodium. Puis ils sont croisés. Tous les ratons qui en découlent sont automatiquement hypertendus. Ce que nous appelons le SHR (spontaneously hypertensive rats). Ce genre de phénomène peut-il être évoqué pour expliquer la prévalence de l’HTA chez nous les Haïtiens, sur la base héréditaire ? Pourrait-il être la base pour justifier la réparation ou dette de l’esclavage. Nous y reviendrons en temps opportun.
Les particularités ethniques et génétiques
Les Haïtiens sont originaires d’Afrique et appartiennent à la race noire dans 99% des cas. C’est connu que les Noirs souffrent beaucoup plus d’hypertension que les Blancs et les Asiatiques. L’explication la plus plausible pour les scientifiques est qu’il fait chaud en Afrique ; il y a cette tendance vers la déshydratation par voie de conséquence. Le principe de la conservation de l’espèce, pour les évolutionnistes, induit la dialectique du sodium qui crée la soif et impose la nécessité ou le besoin de recourir à l’eau pour étancher la soif et obvier à la déshydratation. En fait, nous pouvons faire l’analogie suivante : là où l’on a la plus grande concentration de sel ou sodium dans le monde, on a aussi la plus grande quantité d’eau, à savoir les océans. La terre est faite de 3/5 d’eau. Pour nous chrétiens, Dieu nous a ainsi créés pour la conservation de cette grande race qui a produit les pharaons, Toussaint Louverture, Dessalines, Martin Luther King, Nelson Mandela et…j’en passe. En fait, d’où le phénomène de l’hérédité.
Mais il existe aussi des facteurs génétiques inhérents aux Noirs tels des gènes retrouvés chez les Noirs, soit quarterons, soit mulâtres que l’on ne trouve pas chez les Blancs et non plus chez les Asiatiques. Citons les suivants : allèle 235 T ou angiotensinogene gene, allèle 594 M ou sensibilité au sodium et allèle C 825 ou meilleure réponse aux diurétiques.
Les particularités cliniques.
Le diagnostic de l’hypertension est le plus souvent tardif chez nous et aussi chez les Noirs en général. La raison est l’insuffisance de l’accès aux soins de santé. Il n’est pas dans l’habitude ou dans le système haïtien d’avoir un examen médical avant l’admission à l’école, à l’université ou avant un emploi.
Il n’y a pas une exigence d’avoir un bilan médical annuel.
Un exemple de diagnostic tardif :
À l’hôpital de la Communauté Haïtienne, on conduisait une foire de santé ; un individu âgé de 35 ans se présente ; il avait une tension artérielle de 260/160 mm/Hg. C’est tout à fait courant même dans les foires de santé organisées par routine par les étudiants de la FMP avant d’entrer en internat. J’ai toujours reproché aux étudiants de s’adonner surtout à de telles activités plutôt sociales en lieu et place de recherche fondamentale qui a de préférence une valeur académique ou plus appropriée pour une école de médecine. J’admets toutefois qu’ils sauvent quand même des vies humaines et suppléent, ce faisant, à un manque de politique publique en faveur d’une vraie campagne contre l’HTA par l’État.
Toujours du point de vue clinique et nous référant à l’exemple de la foire de santé à l’Hôpital de la communauté haïtienne, faisons remarquer que cet individu avec une tension artérielle de 260/160 mm/Hg ne se connaissait pas hypertendu, n’avait aucun symptôme alors qu’il avait marché 5-10 kms pour arriver à la foire.
C’est le moment de noter que les Haïtiens tolèrent très bien des chiffres de tension très élevés. Notre explication est que l’Haïtien, avant l’ère actuelle des motos, marche en moyenne 10 kms par jour ou l’équivalent d’un marathon et demi par semaine. Ce genre d’exercice nettoie les vaisseaux coronaires et fortifie le muscle cardiaque.
N’empêche pourtant que les Haïtiens meurent subitement de complication de l’HTA.
Nous référant à notre individu de la foire, cet homme pourrait rentrer chez lui, s’engager dans des relations sexuelles avec sa femme et mourir subitement des suites d’un ACV ou hémorragie au niveau du 3e ventricule du cerveau ou centre des battements cardiaques et de la respiration. En pareil cas, le cœur s’arrête et la respiration cesse. D’où la mort subite.
Comme nous l’avions mentionné plus haut, l’HTA en Haiti est la première
cause de mortalité parmi les adultes selon le MSPP, la première cause des pathologies cardiaques, la première cause de l’insuffisance rénale terminale et la première cause de l’éclampsie et la pré-éclampsie ; l’HTA est la première cause d’incapacité physique en Haiti, selon Handicap International, et les Haïtiens paient le plus fort tribut aux accidents cérébraux vasculaires que le reste du monde, selon OPS/OMS, etc.
Particularités paracliniques
Du point de vue d’examen de laboratoire, il y a des aspects particuliers chez les haïtiens, communs aussi aux noirs en général.
Durant notre spécialisation en Néphrologie à Boston, nous eûmes à effectuer des recherches pour la NASA comme Harvard Fellow au Thorndike Laboratory, connu aussi comme Clinical Research Center (CRC) de Boston City Hospital.
Notre intérêt était de préférence dans l’HTA et ses relations avec la rénine et l’aldostérone. Notre laboratoire se spécialisait dans le dosage de ces deux éléments paracliniques. J’en profitais pour mesurer la rénine chez des patients haïtiens. Nous avions trouvé que leur taux de rénine était toujours bas d’où nous eûmes à conclure qu’ils avaient cette forme d’hypertension désignée : Low renin hypertension. En fait, nous eûmes à publier à Boston University cette information sous le titre : Hypertension among haïtiens in Boston.
Comme autres particularités, nous eûmes à signaler l’absence d’hypercholestérolémie, d’hyperuricémie, et aussi un taux bas d’homocystéine, alors que l’homocystéine en surplus est un facteur de risque chez les Blancs.
Contrairement aux Blancs, les Noirs et les Haïtiens ont une tendance vers un taux bas de C réactive protéine, comme une autre particularité paraclinique. L’élévation de la C-reactive protéine est un facteur de risque cardiaque.
Il importe aussi de mentionner une particularité électrocardiographique que l’on rencontre chez des Haïtiens et des Noirs, c’est l’élévation du point J à l’ECG, considérée comme un facteur de risque par certains en cas d’activités sportives compétitives surtout quand on consomme des boissons énergisantes, des drogues récréatives comme la cocaïne, l’amphétamine etc.
Les particularités thérapeutiques et pronostiques.
C’est un aspect très spécial et fascinant, vu qu’il présente des solutions au traitement de l’hypertension artérielle et donne des réponses pour hommes et femmes aux questions séculaires de sexualité en connexion avec l’hypertension et son traitement.
Nous nous réservons de les présenter dans le prochain article pour accommoder l’espace disponible cette fois.