Méditations d'automne

Publié le 2018-10-29 | Le Nouvelliste

C’est l’automne…saison douce et triste par excellence, mosaïque de couleurs aux multiples teintes. C’est l’automne… le vent pleure aux fenêtres ; la pluie chante sur les toits ou gémit entre les branches des arbres dépouillés. C’est le temps de l’automne…saison où les fleurs se font rares dans les parterres, où les folies diminuent dans les cœurs.

Chaque année à pareille époque, de temps en temps, un voile endeuillé drape de perle grise et de mélancolie le ciel de Port-au-Prince et le morne l’Hôpital. Et, à l’approche du 2 novembre, jour consacré à la mémoire de nos disparus, rien qu’en pensant, avec le cœur endolori et les yeux rougis par les larmes à ceux qui me sont chers et qui ont déjà tiré leur révérence à cette existence décevante et parfois déconcertante, une émotion inconnue me saisit au cœur. Et parfois, je dois me retenir pour ne pas sangloter tout haut.

Debout de très grand matin, je sirote avec plaisir le délicieux « café vin de canne », café fait avec du jus de canne à sucre et accompagné non pas d’un insipide biscuit, mais d’une cassave succulente comme un rayon de miel en provenance du Cap-Haïtien, la vaillante et fière cité d’Anténor Firmin.

Entre-temps on respire avec bonheur l’air frais du matin, cet air chargé des parfums de l’oranger et du citronnier. Dieu ! Que c’est impressionnant le réveil de la nature à la campagne ! Une épaisse sève recommence à circuler dans les vaisseaux des plantes. Leurs feuilles se redressent et sourient. Dans le gosier de la cigale se tait le cri strident et interminable qui avait rempli toute la nuit. C’est le chant des oiseaux qui maintenant envahit l’espace comme une divine symphonie. Et de mon cœur aussi, en unisson avec le cœur de la nature, monte l’hymne de reconnaissance et d’adoration à l’égard du créateur.

Non loin de mon humble demeure sise sur une colline de Bizoton, se trouve le cimetière. Bien souvent, je vais y méditer sur la fugacité de la vie, la vanité de la gloire et le néant des grandeurs et autour de moi les criquets voltigent et, les cabris à la voix tremblotante broutent l’herbe des tombes. De ce lieu, tandis que mon regard balaie l’horizon je profite pour contempler au loin le golfe de La Gonâve, qui se présente à moi comme une immense corbeille de verdure dans le firmament bleu.

Et parfois la voix lointaine d’un Assotor plaintif confie doucement au silence de la nuit la grande mélancolie de son âme nostalgique. Alors, l’esprit inondé de souvenirs, je m’endors, cruellement bercé par cette confidence à résonance de sanglots.

Soudain, de ce mont du repos, je me sens hanté par la mort, ce fléau universel. En effet, la mort nous entoure. Lorsque nous parcourons les sentiers fleuris de la vie, elle nous guette à chaque pas, à chaque détour du sentier : derrière, devant, à gauche, à droite, partout. Jadis, je ne la voyais qu’ici ou là. La lumière était trop éblouissante pour que je puisse la déceler partout.

Maintenant, dans le clair-obscur qui m’enveloppe, la mort se manifeste régulièrement : mes professeurs, des collègues, les enfants d’amis, les tantes et oncles, père et mère, les compositeurs des cantiques que j’écoute, les psalmistes dont je cite les paroles, les philosophes dont certains textes m’abreuvent, les charpentiers de la maison dans laquelle je vis. Partout autour de moi, ce ne sont que traces et souvenirs de personnes décédées. Nous vivons au milieu des morts en attendant de les rejoindre dans la tombe commune à tous les humains.

« La mort est amère, elle a un goût de fiel » s’est écrié un homme en proie à une profonde douleur suite à la mort de sa maman. On conviendra avec nous qu’il s’agit là d’une vérité incontournable. Et, le plus souvent, quand on meurt, nos proches organisent à notre intention d’émouvantes funérailles en vue d’atténuer leur chagrin. On notera que nous avons parlé de funérailles. Eh oui ! Quel mot triste et profond ! Quelle cérémonie lugubre, sainte, impressionnante. Les chants et les joies de la vie ont cessé, les chants et les larmes de la mort commencent. La musique qui réjouissait les cœurs, charmait les oreilles, la musique vive et gaie se transforme en notes pleines d’angoisses ! Les fleurs qui couronnaient les fronts beaux et purs sont pâles, affligées, alanguies et caressent maintenant des joues mortes, des mains refroidies, des yeux tristes, des membres inanimés ! La mort a glacé, la mort a abattu cette énergie, la mort a emporté toutes les espérances, détruit tous les projets, brisé toutes les illusions.

Malgré sa laideur, sa hideur, on lui doit hommage et on le lui rend par des cérémonies pieuses, on l’entoure de lumières, d’encens, de parfums. Mais tous ont-ils la même part à ce funèbre témoignage ? Tous ont-ils les mêmes crêpes et les mêmes flambeaux ? Tous ont-ils les mêmes prières ? Tous ont-ils les mêmes palmes et les mêmes roses ?

Hélas non ! L’égalité n’est pas observée devant cette grande égalité ! À toi riche, fanfare, velours brodé, encens, myrrhe, hymnes ; à toi pauvre, rien qu'une prière brève, une goutte d’eau bénite !

Et pourtant c’est peut-être en toi qu’habite la vertu, l’honneur ; c’est pour avoir sans doute méprisé les richesses et les moyens qui y mènent qu’aujourd’hui, ni drap d’or, ni sarcophage brillant, ni même une prière entière te sont dédiés pour avoir lutté sans succès. Ne t’en afflige pas, tout cela est humain et non divin, tout cela est terrestre et non céleste, tout cela est passager et non éternel, tout cela est convention et non vérité.

Pars, suis tranquillement la route que la vertu et le devoir t’ont tracée, route qui mène à Dieu et laisse le reste à l’humanité imparfaite, étroite, injuste, défaillante toujours.

Kern E. JEAN-FRANCOIS kernjeanfrancois@yahoo.fr Auteur

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