Des réflexions sur l’humanitaire

HAITI - De la nécessité d’une politique de l’action humanitaire

Publié le 2018-10-29 | Le Nouvelliste

La catastrophe du 12 janvier 2010 a révélé les faiblesses fondamentales structurelles de l’État haïtien. Précaires, les infrastructures physiques d’avant le séisme ont été réduites à un amas de débris. Les maigres infrastructures sociales, éducatives, sanitaires ont été anéanties. Les pertes liées à cette catastrophe aux proportions gigantesques s’élevèrent à plusieurs milliards de dollars américains. Les coûts en vies humaines furent immenses. L’exode de cerveaux avoisina les 30 pour cent. Cette émigration vers l’Amérique du Nord a envenimé davantage la situation du pays.

Plus particulièrement, Haïti est le pays le plus exposé au risque de catastrophe dans la région.Plus de 98 % de la population est exposée aux risques de catastrophes naturelles : séismes, ouragans, glissements de terrain, inondations et sécheresse.L'accumulation des impacts des catastrophes subies ces huit dernières années, par exemple, s'est traduite par plus de 228 000 décès, le déplacement de plus de 1,5 million de personnes et la destruction à grande échelle d'infrastructures et de biens mobiliers et immobiliers qui a mené à plus de 120 % de perte de PIB.

Devant l’incapacité de l’État haïtien à répondre à une crise de cette ampleur et de complexité nouvelle, les acteurs de l’humanitaire avaient mobilisé de grandes ressources. Des efforts de coordination humanitaire sans précédent s’en étaient suivis. Dans la foulée, le système des nations unies, les bailleurs de fonds, les institutions financières internationales, les agences et acteurs du multilatéralisme des pays du Sud avaient promis, à la conférence de New York,plusieurs milliards de dollars d’aide à Haïti. Huit ans plus tard, en dépit des milliards, Haïti demeure aussi pauvre, faible et vulnérable qu’auparavant.Les secousses des 6 et 7 octobre dernier viennent nous le rappeler. Le géologue Claude Prépetit croit qu’une secousse d’une amplitude 5,9 n’aurait pas dû causer autant de dégâts et de pertes en vies humaines. La ville du Cap-Haïtien ne résistera pas à un séisme majeur.

De 2010 à 2018, certaines avancées sont été faites. L’État haïtien dispose de plus d’informations sur les risques sismiques. Élaboré en 2012, le code national du bâtiment n’a jamais reçu la sanction du Parlement. Dans l’intervalle, l’urbanisation anarchique s'accroît, et les normes, quand elles existent, ne sont pas respectées.Les spécialistes affirment que les séismes ne génèrent pas autant de dégâts. Haïti est située dans une région à forte sismicité. Bien qu’on ne puisse pas prévoir un tremblement de terre, on peut toutefois limiter ses dégâts. Le pays présente le plus haut indice de vulnérabilité aux cyclones 12,9 sur 13 (PDNA 2016). Avec un indice de 6.1, le profil de risque d’Haïti dépasse l’indice moyen de la région qui est de 2.1 (INFORM). La fragilité de l’écosystème amplifiera les catastrophes. Celles-ci ont des répercussions dramatiques sur la vie et la santé des gens. Les catastrophes déstabilisent le secteur sanitaire, provoquent des dégâts dans le milieu naturel et perturbent les systèmes économiques et sociaux.

Malgré des programmes humanitaires et de reprise à grande échelle, la résolution des vulnérabilités sous-jacentes, des insuffisances structurelles et du manque de moyens en Haïti reste un défi de développement qui s'inscrit dans le long terme.Étant donné son profil de risque, Haïti doit adopter des politiques de transformation socioéconomique dont l’objet est de transiter de l’humanitaire à la résilience. L’action humanitaire d’urgence est une aide ponctuelle mise en place lors d’une situation de crise exceptionnelle ou de catastrophes naturelles. Selon le site du ministère des Affaires étrangères françaises, l’action humanitaire ‘’ vise à assurer l’assistance et la protection des personnes vulnérables et à répondre aux besoins fondamentaux des populations affectées par une catastrophe naturelle ou un conflit: accès à l’eau et assainissement, nourriture, abris et soins médicaux’’. L’humanitaire d’urgence est une réponse rapide, une solution de courte durée à un problème ponctuel. Elle ne vise pas le structurel, elle s’interrompt lorsque les actions de développement peuvent reprendre.

L’action préventive pour la réduction des risques de catastrophe est recommandée. La prévention, tout en permettant de travailler et de bonifier les politiques et les méthodes existantes, contribue aussi à l’élaboration de mesures de préparation et de développement qui aideront les communautés à mieux gérer leur vulnérabilité et à réduire les risques pour l'avenir.En outre, elle permet de forger d’une part des attentes réalistes, de développer la réactivité et l’agilité, et d’autre part de diminuer les contraintes sur ceux qui interviennent.La Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, l’acteur historique de l’humanitaire, dans son guide pour la planification d’urgence et des interventions en cas de catastrophe (2006 -2010), estime que ‘’ la planification d’urgence et des interventions en cas de catastrophe permet de préparer une organisation à l’éventualité d’une catastrophe… Cette planification peut contribuer à atténuer les effets destructeurs d’une catastrophe en assurant la fourniture rapide et efficace d’une aide humanitaire à ceux qui en ont le plus besoin. Le temps consacré à la planification de l’intervention en cas de catastrophe est du temps gagné lorsqu’une catastrophe se produit’’.

Les États membres des Nations unies, dont Haïti,réunis en mars 2015, à Sandai au Japon, ont adopté un nouveau cadre de réduction des risques de catastrophe. Ce cadre vise à réduire considérablement les pertes en vies humaines et les dommages matériels causés par les catastrophes naturelles d’ici à 2030. Haïti, partie prenante et signataire de ce cadre, s’est engagée à respecter les 7 objectifs qui y sont souscrits. Pour atteindre ces objectifs, « les États doivent faire preuve d’engagement ferme et de leadership politique », conseille la représentante spéciale d’alors du secrétaire générale des Nations unies chargée de cette question (UNISDR). L'État d’Haïti se doit d’ajuster et d’élaborer des politiques et des mesures appropriées visant la prévention de l’urgence, la réduction des risques et la protection de ses citoyens.

La préparation à l’urgence requiert des ressources expertes et spécialisées dans différents champs et domaines d’intervention.L’administration publique fait face à une rareté criante de ressources qualifiées. En effet, « moins de 5% de cadres de la fonction publique possèdent une licence », selon le coordonnateur de l’OMRH – un chiffre qui se situe à 3% d’après le président de la République.

À la faiblesse institutionnelle et l’insuffisance en ressources idoines, l’État d’Haïti pourrait, selon un modèle de développement intergénérationnel, favoriser le renforcement des capacités ou prioriser la coopération dans le développement humain et institutionnel. L’impact proximal et distal serait incalculable.

L’État est le premier acteur dans la chaîne du développement.Il a la responsabilité de mettre en place les politiques publiques pour atteindre ses objectifs développementaux et est le premier à intervenir en cas d’urgence ou de catastrophe. À titre d’exemple, dans la réponse aux séismes des 6 et 7 octobre dans le Nord-Ouest, l’État a déployé en premier ses structures dans la région. L’aide humanitaire a la vocation de compléter celle apportée par les autorités. Elle doit être alignée sur les priorités, les systèmes et les procédures nationales.Une bonne harmonisation entre les exigences humanitaires et les systèmes étatiques nécessite une administration publique efficace.

Face à l’insuffisance structurelle, la gouvernance douteuse et la corruption endémique, je recommanderais une gestion consensuelle, une responsabilité partagée entre les acteurs internationaux et l’État d’Haïti pour le déploiement d’une stratégie de l’action humanitaire. L’administration publique n’a pas les capacités institutionnelles et structurelles appropriées pour prétendre au leadership direct de la coordination de l’humanitaire. Sans un cadre institutionnel adéquat, la gestion directe de l’aide par le secteur public peut avoir des conséquences néfastes sur la société. Dans les pays faibles, les ressources sont très souvent associées à la corruption, à l’instabilité politique, aux rivalités. L’aide confiée à l’État en l’absence d’institutions crédibles peut entraîner des conflits. Examinons les conséquences de l’affaire Petro-Caribe. Faisons une rétroaction de la gestion calamiteuse post-ouragan Matthew 2016 par les acteurs politiques. Analysons la présence faible et désordonnée de l’État dans le Nord-Ouest après les séismes des 6 et 7 octobre 2018.Les acteurs ont la responsabilité sociale de se conformer aux normes d’éthique pour que les vraies victimes soient identifiées et assistées. L’utilisation d’indicateurs ou de métriques de performance permettra d’évaluer et de mesurer le niveau d’atteinte des objectifs. L’image des catastrophes risque de rester longtemps visible, en dépit de l’abondance de l’aide, si les victimes réelles ne sont pas assistées.

Fred E. DENIS Maitre ès Sciences Administration Auteur

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