Rien qu’une tasse de café (2e partie)

Publié le 2018-07-25 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Dr Frantz Bataille

Mais, bien avant d’en arriver au coup de pioche du ministre Luckner James Cambronne, monté sur son tracteur, un épisode de la guerre froide appelé à hanter les mémoires se déroulait à Puntadel Este, sur la côte Est de Montevideo, Uruguay, rendez-vous du jet set latino- europeen, alors, gavé de coca cola et d’anti? américanisme.

Le contraste était frappant entre Haïti, un pays encore enfoncé dans le tiers monde, sinon dans le 19 ème siècle, avec ses villes auxquelles Jacques Barros, une décennie plus tard trouvait encore un aspect tartare et le Sud du continent américain où grondait encore depuis Vera Cruz, la colère anti yankee. Depuis l’échec de la baie des cochons en 1961 et la crise des missiles opposant les deux K, Krootchev et Kennedy, les choses n’étaient pas roses entre la Cuba castriste et les USA. A la réunion de l’OEA des ministres des affaires étrangères de janvier 1962, l’occasion se présentait de régler ses comptes à la petite ile qui osait défier l’administration américaine. Apres des jours de valse-hésitation et de tensions à peine contenues, il ne restait qu’une seule voix pour décider du sort de Cuba et de l’avenir du monde libre, et cette voix n’était autre que la voix d’Haïti.

Il n’y avait pas de doute que de son palais qu’il avait juré de ne jamais quitter sauf pour le cimetière, François Duvalier menait à travers la délégation haïtienne et particulièrement à travers son chancelier René Chalmers, et dans le menu les détails d’une négociation houleuse et incertaine. Finalement, au cours d’une pause-café, sur les 1 PM, le Secrétaire d’état américain, Dean Rusk approcha Chalmers et lui proposa du bout des lèvres un marchandage auquel le chancelier haïtien avait peu de chance de résister. Les vents de l’Atlantique balayaient alors la salle où se parlaient les deux officiels.

L’histoire rapporte qu’à un moment Chalmers fit comprendre à son homologue américain que “ Haïti est un petit pays, son vote doit nécessairement obéir à des motivations d’ordre vital”, cette réflexion riche en sous-entendus avait toutes les chances de faire pencher la balance du côté haïtien et par conséquent du côté américain. Le Secrétaire d’état américain dira par la suite “ contre une tasse de café qui valait 2. 50 USD j’allais financer quelque chose qui valait plus de 2 Millions de dollars USD. ”. En d’autres termes, l’aéroport n’allait coûter à Haïti en fait rien qu’une tasse de café.

Haïti vota contre Cuba, signant ainsi l’expulsion du pays de José Marti de l’organisme régional. Comme il fallait s’y attendre, une colère latino monta comme un volcan mal éteint, au sud du rio Grande, contre la première république noire. Duvalier ordonna à sa délégation de regagner sans délai ses pénates.

Pour un marchandage à la limite du chantage, c’en était un. De quoi les lendemains seront faits, on ne le savait pas, d’autant que ce Secrétaire d’état américain dont la tête rappelle étrangement les empereurs du temps de la décadence romaine, n’aimait pas Haïti au point de la classer comme la fosse d’aisance des Amériques, précédant ainsi l’imprévisible Donald Trump. Haïti s’était aliéné le Sud du continent en janvier 1962 tandis que l’administration Kennedy.loin de délier les cordons de la bourse, allait lui tenir au contraire la dragée haute. Un intime de la Maison blanche, Arthur Schlissinger considéré comme une des plus intéressantes figures de la gauche américaine, et qui se plaisait à voir la femme du président Jackie Kennedy danser le twist a la manière d’un enfant, childlikeway, reprend dans les Mille jours de Kennedy, cet épisode uruguayen de la guerre froide en soulignant “ finalement, nous n’avons octroyé pas un seul centime dans ce projet d’aéroport en Haïti “.

Haïti était donc seule et le restera pendant tout le règne de François Duvalier, du moins jusque vers 1969 pour être précis ; autant la gauche lui en voulait autant la droite le boudait. L’expulsion de l’OEA n’allait pas apporter les dividendes escomptées. A la solitude du pouvoir déjà pesante sur le caudillo haïtien, s’ajoutait celle vécue déjà par Sténo Vincent qui confiait désabusé “ les petits pays n’ont pas de politique extérieure”. Duvalier, lui, ne se l’imaginait pas ainsi, car, même à la grande colère de Castro, il avait comme il l’affirmait lui-même, voté hémisphère.

Mais u sont passés les ânes et les vaches laitières

Mais, sur la vieille pistede Mais Gâté, presque recouverte d’herbe drue, il restait très peu de temps aux grands propriétaires dont les Dadesky et les Madsen, pour nourrir le bétail. Les derniers ânes et les dernières vaches laitières se hâtaient de brouter ce qui restait encore d’herbe, sur ces lieux troublés par le vrombissement des tracteurs. Une image saisissante montrera avant longtemps une dernière paysanne longeant sur sa mule, le bâtiment principal encore inachevé de l’aéroport. Puntadel Este, c'est déjà de l’histoire, mais ce n’est pas tous les jours qu’une tasse de café change le cours de l’histoire.

Bientôt, ce sera comme la fin de l’âge agraire dans ce Cul de Sac au passé bien trop lourd. Marchandes de lait, mules perdues et ânes errant bien loin au grand désespoir de leurs maitres et montés par des gamins du village Willy Lamothe naissant, tel est le profil du dernier paysage à Mais Gâté. Les ingénieurs Maxime Léon, Alix Cinés, Petit et St Côme poursuivent leurs calculs, coiffés de leurs casques.

La route à parcourir sera longue, les centimes du p’tit peuple et les gourdes des bourgeois, notera le ministre Cambronne, c’est tout ce sur quoi on pouvait compter. La grande politique n’est pas toujours payante pour Haïti, n’empêche qu’on retrouve tous les matins, comme un prêtre à mâtines, ce ministre de 36 ans encore juché sur son tracteur.

Prochainement Les travaux et les jours

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