Conjoncture politique : Ce qui ne peut plus durer dans la politique en Haïti

Publié le 2018-07-30 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Le week-end dernier, suite à la tentative du gouvernement Moïse-Lafontant d'augmenter les prix de l'essence pour obéir aux exigences du FMI, la capitale a vécu un véritable climat de terreur. Des barricades de pneus enflammés entreposées sur presque toutes les artères du centre métropolitain par la population bloquaient la circulation automobile. Pillages et incendies de plusieurs grands établissements commerciaux, jets de pierre sur les automobilistes qui tentent de forcer les barrages, etc., s'ensuivaient

Même si elles avaient atteint cette fois leur paroxysme, ces scènes sont coutumières depuis la fin de la dictature. Aucun gouvernement légitime ou de facto n'en a été épargné au cours de ces trente dernières années.

Divorce entre pouvoir et population

Aujourd'hui, il est nécessaire de prendre le temps pour comprendre ce divorce entre les tenants du pouvoir d'État et la population. Si celle-ci a cédé à cette colère, c'est qu'elle estime que les dirigeants ne répondent pas à ses attentes.

Plusieurs faits l'attestent. Les programmes économiques et sociaux des différents dirigeants sont en déphasage avec les intérêts des classes défavorisées. Les projets qu'ils claironnent sur les toits semblent être individuels plutôt que nationaux. Dans les joutes électorales, l'on constate que les promesses de tous ceux qui veulent s'installer dans le fauteuil rembourré du Palais national ne font pas corps avec la réalité véritable. Traduisant un manque de vision réaliste, elles ne semblent être faites que pour jeter de la poudre aux yeux. Ce n'est pas pour rien que ces projets ne sont jamais assortis de chiffres montrant comment tel ou tel projet va être financé ni les résultats attendus. Sans oublier que, souvent, les projets de nos dirigeants ou futurs dirigeants sont soumis aux intérêts étrangers et aux forces d'argent locales qui les ont propulsés ou qui les soutiennent.

Les partis politiques de l'opposition doivent revoir leurs copies

On sait d'expérience que toutes les fois où l'agenda d'un leader ou d'un futur dirigeant ne s'appuie sur les besoins réels des citoyens, se crée ce fossé entre les gouvernements – même populaires – et la population.

Il n'y a pas que les gouvernements à revoir leurs copies. Le comportement des autres membres de la classe politique est aussi à remettre en cause. Les partis politiques de l'opposition et le gouvernement sont logés à la même enseigne.

Les oppositions, elles aussi, « représentent » un gouvernement en quelque sorte. Pas seulement parce qu'elles sont chargées de le contrôler. Mais parce que, quoique agissant dans l'ombre (shadow government), elles ont un rôle à jouer vu que, théoriquement, elles sont sur le banc de réserve pour surgir aux moments de crise ou lors des élections. Les opposants ont, comme le gouvernement en place (sitting government), des programmes et des plans de gestion du pays qui sont exposés soit lors de leurs prises de position publique, soit également à travers leurs représentants au gouvernement ou au Parlement. Il existe malheureusement des dirigeants de partis plus préoccupés par les revenus et les avantages sociaux que procure l'appareil d'État quand ils font partie d'un gouvernement d'ouverture que de s'atteler à la lourde tâche de produire des réflexions et propositions sur les grands maux de la nation ou de démarcher des programmes socioéconomiques permettant de définir les options pour un développement réel du pays.

On constate que l'opposition n'est pas toujours à la hauteur de sa tâche. Beaucoup de leaders politiques tiennent souvent un discours haineux incitant à la violence au lieu d'analyser les situations de crise avec calme, lucidité et sérénité. Très souvent, la légitime colère des couches défavorisées est exploitée par des ultras de la politique qui ne réalisent pas que la détérioration économique et sociale leur desservira s'ils veulent occuper légitimement le pouvoir d'État. Ainsi, ils cherchent à capitaliser sur les agitations sociopolitiques pour éviter d'aller aux urnes.

La société civile doit se démarquer de la défense des intérêts particuliers

Dans une telle ambiance, certaines stations de radio, au lieu d'en rester à la diffusion d'informations objectives, s'amusent à mettre de l'huile sur le feu, en attisant le peuple à se laisser aller à ses pulsions destructrices. En agissant ainsi, ces organes de presse ne sont pas sans rappeler le rôle criminel joué par la station de radio « Mille Collines » lors du génocide au Rwanda en 1994.

La mise en place d'une société civile responsable est incontournable si on veut corriger les dérives des politiques tant au pouvoir que dans l'opposition. Le rôle de l'opinion publique consisterait à exercer régulièrement un contrôle sur leur pouvoir, à s'insurger contre certaines pratiques antidémocratiques et à répercuter des demandes issues des acteurs sociaux, économiques et politiques. Pour jouer ce rôle, la société civile doit se démarquer de la défense des intérêts particuliers, en combattant en son sein toutes personnalités qui seraient sur une position partisane. Qu'on se rappelle par exemple les déclarations fort ambiguës des organisations de la société civile lors des deux élections de 2015. On n'avait évité le pire que grâce à la position de la communauté internationale.

Dans cet ordre de vue, il convient de briser le cercle infernal des changements dans la continuité. Il faut un autre tournant. Force est de constater que, ces dernières années, les problèmes de la corruption, de la faim, de la misère et de la violence deviennent de plus en plus aigus. Si les protagonistes sociaux et politiques ne se décident pas à fixer une direction cohérente à suivre dans la paix, le pire est devant nous. Tous les prétextes sont déjà sur la table de l'International – émigration en masse, déstabilisation démographique de la région, exportation de déchets dans la Caraïbe, commerce clandestin d'armes à feu, etc., – pour nous occuper pour de bon. On peut être certain qu'il n'y aura pas de gagnants.

Gabriel Hérard Professeur aux universités Auteur

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